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Notes sur l’art : Henri Bergson

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Notes sur l’art : Henri Bergson Posted on 25 mars 20152 Comments

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Quelques citations tirées de Le Rire, essai sur la signification du comique d’Henri Bergson, lu récemment pour un texte à paraître bientôt sur Panorama-Cinéma. J’ai été surpris d’y trouver ces beaux passages sur l’art (pas surpris que Bergson écrive si bien sur l’art, mais qu’il aborde ce sujet dans ce livre), alors voici quelques extraits commentés :

L’art n’est sûrement qu’une vision plus directe de la réalité. Mais cette pureté de perception implique une rupture avec la convention utile, un désintéressement inné et spécialement localisé du sens ou de la conscience, enfin une certaine immatérialité de vie, qui est ce qu’on a toujours appelé de l’idéalisme. De sorte qu’on pourrait dire, sans jouer aucunement sur le sens des mots, que le réalisme est dans l’œuvre quand l’idéalisme est dans l’âme, et que c’est à force d’idéalité seulement qu’on reprend contact avec la réalité.

[…]

Il suit de là que l’art vise toujours l’individuel. Ce que le peintre fixe sur la toile, c’est ce qu’il a vu en un certain lieu, certain jour, à certaine heure, avec des couleurs qu’on ne reverra pas. Ce que le poète chante, c’est un état d’âme qui fut le sien, et le sien seulement, et qui ne sera jamais plus. Ce que le dramaturge nous met sous les yeux, c’est le déroulement d’une âme, c’est une transe vivante de sentiments et d’événements, quelque chose enfin qui s’est présenté une fois pour ne plus se reproduire jamais. Nous aurons beau donner à ces sentiments des noms généraux ; dans une autre âme ils ne seront plus la même chose. Ils sont individualisés. Par là surtout ils appartiennent à l’art, car les généralités, les symboles, les types même, si vous voulez, sont la monnaie courante de notre perception journalière.

[…]

La vie ne se recompose pas. Elle se laisse regarder simplement. L’imagination poétique ne peut être qu’une vision plus complète de la réalité. Si les personnages que crée le poète nous donnent l’impression de la vie, c’est qu’ils sont le poète lui-même, le poète multiplié, le poète s’approfondissant lui-même dans un effort d’observation intérieure si puissant qu’il saisit le virtuel dans le réel et reprend, pour en faire une œuvre complète, ce que la nature laissa en lui à l’état d’ébauche ou de simple projet.

Je l’ai dit souvent : l’art comme une vision du monde. En voilà une limpide définition. Je cherchais de tels mots dans une de mes notes sur l’acteur, quand je parlais de rendre l’acteur à mon amour en partant d’André Bazin ; il m’aurait fallu lire Bergson.

L’art permet de voir autrement, d’écarter les préjugés, les stéréotypes, la “crasse spirituelle” de Bazin (dans Ontologie de l’image photographique) pour atteindre à une vérité de l’objet. Une vérité, et non la vérité, c’est-à-dire la vérité de l’artiste – qu’il ne faut pas confondre, non plus, avec une reproduction exacte de la vision réelle de l’artiste, comme s’il représentait à l’identique sur sa toile ce qui s’est déroulé à un moment sous ses yeux. Il y a une part de création, évidemment, de transmutation, ce que Bergson nomme ici un idéalisme. Car l’artiste doit décanter la réalité pour en arriver à cette “pureté” de perception, pour arriver à la transposer dans son œuvre du moins. Surtout au cinéma d’ailleurs puisque l’artiste part du trop-plein du réel, du chaos du quotidien : nous sommes tentés de voir le monde à l’écran de façon aussi “générale” que le nôtre tant ils se ressemblent, tant les objets filmés sont semblables à ceux que je côtoie chaque jour. Un écrivain, par exemple, peut décrire un objet grâce à des figures de style inusitées, le peintre peut déformer l’objet sous sa plume de diverses manières, mais le cinéaste est pris avec l’objet et son apparence usuelle. Le cinéaste compose à partir de cette quotidienneté pour nous la faire redécouvrir par ce processus d’individualisation (en fait, ce n’est pas l’objet qui est individualisé mais le regard porté sur l’objet). Saisir le virtuel dans le réel, c’est aussi cela, saisir un point de vue possible sur un objet, sans pour autant s’aveugler aux autres (par définition : s’il s’agit d’un “possible”, il y a d’autres possibles aussi, sinon ce serait une nécessité).

Extrapoler à partir de son expérience permet justement de garder cela en tête : un personnage qui est l’artiste mais n’est pas l’artiste est une version possible de l’artiste, il pose des gestes que l’artiste aurait pu mais n’a pas posé, une action que l’artiste peut concevoir, qu’il peut s’imaginer exécuter, sans qu’il l’ait effectivement fait. Peut-être est-ce plus évident par rapport à la star, le personnage comme une version possible de l’acteur. Attention toutefois : il ne suffit pas de se demander “si moi, acteur, j’étais placé dans ces circonstances, quels gestes je poserais?”, mais bien “moi, acteur, qui interprète un personnage qui est une version possible de moi, en vertu de ce personnage et des circonstances qui se présentent à lui, quels gestes poserait-il?” Bref, Tom Cruise ne se demande pas comment lui-même agirait au chevet de son père mourant, bien que cette réflexion alimente son interprétation, mais comment Frank Mackey, qui est Tom Cruise mais n’est pas Tom Cruise, une version possible de Tom Cruise, agirait dans ces circonstances (dans Magnolia). La vérité de la scène provient de ce que Tom Cruise saisit le virtuel dans le réel pour en faire une œuvre complète (et PTA de même, il doit bien y avoir une part de lui, aussi, dans Mackey) ; Mackey n’est pas le virtuel, mais l’œuvre, une création à partir du virtuel.

Ce que l’artiste a vu, nous ne le reverrons pas, sans doute, du moins pas tout à fait de même ; mais s’il l’a vu pour tout de bon, l’effort qu’il a fait pour écarter le voile s’impose à notre imitation. Son œuvre est un exemple qui nous sert de leçon. Et à l’efficacité de la leçon se mesure précisément la vérité de l’œuvre. La vérité porte donc en elle une puissance de conviction, de conversion même, qui est la marque à laquelle elle se reconnaît. Plus grande est l’œuvre et plus profonde la vérité entrevue, plus l’effet pourra s’en faire attendre, mais plus aussi cet effet tendra à devenir universel. L’universalité est donc ici dans l’effet produit, et non pas dans la cause.

J’ai parlé déjà de la star comme modèle, moins de l’œuvre comme modèle, mais bon, le lien va de soi puisque la star est une œuvre. La grandeur d’une œuvre se mesure à l’impact qu’elle a sur nous, non pas dans l’immédiat, les larmes que me tirent un mélodrame par exemple, bien que ce ne soit pas à négliger, mais surtout sur le long. L’œuvre nous hante, reste dans notre mémoire, peu importe d’ailleurs si notre souvenir est exact ou non (les scènes qu’on croit se rappeler, qu’on peut revoir en tête, mais qui finalement n’existent pas, découvrons-nous en voyant une œuvre il y a longtemps visionnée, ça en dit long, aussi, sur l’impact de cette œuvre). Une œuvre qui nous hante, ce n’est pas qu’un truc qui vit dans le passé, quelque chose de résolu ; c’est quelque chose qui est toujours présent, qui me revient en mémoire, peut-être quand je vis une situation similaire. Tree of Life par exemple me vient en tête dans bien des interactions avec mes enfants, même si ce n’est pas de manière directe (c’est-à-dire que je ne pense pas “je dois faire comme Brad Pitt!” Ou peut-être plus “je ne dois pas faire comme Brad Pitt!”) Mais une image du film me vient en tête, contamine ma perception présente et me la fait regarder autrement. Le film est là, avec moi, il accompagne mes gestes. Il suffit que j’y pense, de toute façon, pour qu’il ne soit plus du passé (puisqu’il m’est présent, définition du fantôme), et donc pour qu’il participe ainsi au présent (nécessairement il influe sur mon présent, sinon je n’y penserais tout simplement pas).

Mais je suis moins convaincu sur “l’universalité” de l’effet : je dirais plus, à l’instar de Kant, qu’il y une impression, un vœu plutôt, d’universalité. J’aimerais pouvoir partager mon expérience de Tree of Life dans le but que tous puisse être touché de façon aussi puissante que je le fus par cette œuvre ; plus j’aime une œuvre, plus ce vœu est fort, sincère, au point qu’un avis contraire m’irrite. Comment refuser de se laisser porter par ces émotions? Comment refuser une telle expérience? Et dans mon esprit, il ne peut s’agir que d’un refus, sinon ce serait accepter l’impuissance du film, accepter que son expérience ne soit pas universelle. Autrement dit, pour moi, ça ne peut pas être de la faute du film si un de ses spectateurs ne se laisse pas emporter. Pour d’autres films, que j’aime moins, je peux le concevoir, mais pour Tree of Life, jamais! Il y aurait une sorte d’équation plus je tiens le film pour un chef d’œuvre, plus mon vœu d’universalité est fort (voilà pourquoi nous pensons qu’un chef d’œuvre devrait l’être pour tous : c’est ce que notre expérience nous dit). Alors comme Bergson, je dirais que l’universalité est dans l’effet produit, mais il s’agit, paradoxalement, d’une universalité subjective. Est-ce réduire la portée de l’art? Je ne crois pas, mais ça rend toute définition de l’art purement subjective. C’est pourquoi d’ailleurs il est inutile de distinguer entre un art pour l’élite et un art populaire, des catégories qui se veulent objectives : est de l’art ce qui m’apporte une expérience émotive que je souhaite ou qui m’apparaît universelle. Que ce soit Tree of Life ou Proust ou First Blood part II, peu importe. Et le fait que ce soit subjectif ne devrait que m’encourager à la partager, d’où l’importance de la critique : peut-être qu’ainsi mes mots pourront encourager autrui à éprouver des sentiments semblables, à y trouver une expérience non pas identique (ce serait impossible) mais d’une puissance similaire. C’est le premier pas, en tout cas, pour réaliser ce vœu d’universalité.

 

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2 comments

  1. Merci beaucoup pour ces citations. Des paroles inspirantes, autant celles de Bergson que les vôtre en fait. Et sachez que Tree of life m’est extrêmement précieux également!!! Ai-je été touché aussi puissamment que vous par le film, impossible de le savoir. Mais tout comme vous, des relents de l’oeuvre me reviennent régulièrement en tête, même plus de deux ans après son visionnement. Aucun autre film du 21e siècle ne m’a atteint de cette façon. Mulholland drive serait le film s’en rapprochant le plus je crois bien en terme de “durabilité” des impressions laissées… 🙂

    1. Merci à vous – Mulholland Drive, j’y reviens souvent aussi (en tête), et j’ai hâte en maudit aux nouveaux Twin Peaks!

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