Tokyo!

(Un inédit! Le texte que j’avais envoyé à Séquences pour soumettre ma candidature, en juin 2009. Je ne me rappelle plus très bien du film, mais je suis plutôt surpris de voir que j’y préférais le segment de Gondry, un cinéaste que j’aime moyennement, à ceux de Carax et Bong, qui me sont des plus précieux, Carax surtout (dans le cas de Bong, il faut dire que mon amour pour son œuvre s’est déclaré un an ou deux après avoir écrit ce texte.)

Pour Michel Gondry, Leos Carax et Joon-ho Bong, Tokyo ne semble pas être cette ville frénétique et surpeuplée que nous avons l’habitude de côtoyer au grand écran. Pour Bong, la métropole est même carrément désertée, tout aussi solitaire et désolée que les personnages qui la peuplent. Car ce qui ressort avant tout, c’est ce regard du visiteur sur une ville exotique, ces trois réalisateurs sublimant dans leurs récits l’isolement du nouveau venu dans un monde aux accents fantastiques, surtout dans cette manière de déformer les corps, de le rendre aussi étranger que la ville, une vision remarquablement cohérente donc, malgré les origines et les esthétiques diverses des perspectives qui la composent.

Pour Gondry d’abord, dans son segment intitulé Interior Design, cette solitude émane d’une jeune femme suivant son copain venu présenter son premier film à Tokyo. Trop préoccupé par la projection de son délire filmique, ce cinéaste amateur délaisse sa copine qui peu à peu se métamorphose et devient, littéralement, simple objet quotidien. Allégorie sur le rôle de la femme dans la société japonaise, par ce personnage qui trouve son utilité dans un rôle de soutien ménager, simple et peu exigeant, Gondry donne le ton en restant fidèle à son univers bon enfant, à son humour décalé et à ses effets visuels à la fois simplistes (dans leur fabrication) et virtuoses (dans leur exécution).

Dans Merde, le segment de Carax, nous suivons le corps toujours aussi éloquent de Denis Lavant, ici affublé d’une barbiche ridicule, d’un œil borgne et d’un pied boiteux. Dans son costume de la Saint-Patrick déglingué, il sort des égouts et terrorise les rues de Tokyo en mangeant les fleurs des hippies et l’argent des yuppies, jusqu’à ce qu’il devienne véritablement violent. Carax joue sur le thème de Godzilla, empruntant même la musique et en remaniant les thématiques : le monstre alors surgissait de la mer, canalisant la peur des japonais envers l’arme nucléaire, maintenant il sort des égouts, faisant ressortir la xénophobie, créant la terreur grâce à des reliques de la Deuxième Guerre mondiale enterrées sous la ville. Les symboliques sont fortes et multiples, mais cette partie est plus inégale, s’enlisant longuement dans le langage étrange du monstre humain, d’abord drôle mais vite essoufflant. En neuf ans de silence cinématographique, Carax n’a pas perdu son maniérisme, incarné dans le corps anguleux de Lavant comme dans les décors intérieurs abstraits, ou par cette scène de tribunal dynamisée grâce à un complexe jeu d’écran divisé permettant de multiplier les points de vue sur le monstre.

Logiquement, le film passe de Merde à un homme assis sur sa toilette, nous assurant qu’il n’est pas sorti de son appartement depuis dix ans. Chez Gondry, l’action se déroulait en grande partie dans des appartements restreints, la ville était vue presque par hasard; chez Carax, nous étions plus dans les égouts et en prison que dans la ville même. Ce retrait de la ville trouve son aboutissement dans Shaking Tokyo par ce personnage reclus qui se coupe volontairement de tout contact humain, lui aussi étranger dans sa propre ville. Il s’agit encore ici d’une allégorie, moins spécifiquement japonaise et plus directement liée à la vie urbaine, mais elle se fait beaucoup moins incisive que les précédentes, bien qu’adroitement mise en scène. Bong filme les rapports humains froids et déconnectés que nous avons avec ces gens qui bien que voisins nous sont pourtant étrangers, que seul un événement spectaculaire (un tremblement de terre) permet de rapprocher. La solitude et l’isolement, qui se traduisaient dans Merde par le monstre exclu et cette xénophobie qui rejette, est dans ce dernier segment à son paroxysme, et il y a toujours déformation du corps, ici plus androïde qu’humain, comme en témoigne cette jeune femme qui s’éveille grâce à un bouton power tatoué sur une cuisse (image de cette « déconnexion » des rapports humains).

Ainsi, lorsque le personnage de Bong se décide à sortir de son appartement, le spectateur aussi a l’impression d’être confronté à la ville pour la première fois et il se retrouve tout aussi surpris que le reclus devant ce Tokyo désert, symbole de ce vide relationnel décliné en trois temps. Au final, Tokyo! se tient loin de tout portrait en carte postale, préférant au contraire s’attarder sur les personnes qui peuplent cette ville, négligeant l’architecture extérieure au profit des fondations qui nourrissent cette métropole décidément cinématographique.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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