Éthique et cinéma d’action (1)

(Non, ce n’est pas un titre de cours d’université (quoique ça ferait toute une classe!))

Le cinéma contemporain me laisse parfois perplexe : est-ce si difficile de différencier le Bien du Mal? Il est d’usage de se moquer du manichéisme artificiel de nos héros d’antan et d’associer un certain « sérieux », voir un « réalisme », à des personnages qui seraient plus « gris », plus difficiles à cerner moralement, ce qui, en soi, n’est pas déraisonnable, mais dans mon projet de revoir tous les « mauvais » films des années 80-90 qu’autrefois j’aimais (et que, sauf exception, j’aime encore), je me rends compte qu’il s’agit d’une vision pour le moins superficielle du cinéma (celui d’hier comme d’aujourd’hui), car en réalité, cette idée n’est vraie que si on se désinvestit complètement des personnages à l’écran, que si l’on refuse leur unicité, leur humanité, pour en rester à une réflexion abstraite sur ce que serait la justice par exemple, une réflexion, donc, qui n’a plus rien d’éthique (dans la mesure où l’éthique s’applique toujours à des situations précises, des circonstances singulières).

Deux exemples pour comparer, d’autres suivront une autre fois :

1) Dans Dirty Harry (ok, nous sommes en 70, mais c’est du proto-cinéma d’action 80’s) notre ami Clint Eastwood torture un tueur en série pour lui faire avouer l’emplacement d’une fille enterrée vivante. Même s’il est su coupable, le tueur (Scorpio, inspiré du Zodiac) est ensuite libéré parce que les procédures policières n’ont pas été respectées, les preuves recueillies ne pouvant être acceptées à son procès; Harry prend alors la justice entre ses mains. Loin d’être fasciste, le film ne fait que présenter un personnage particulier placé dans des circonstances particulières en nous demandant de réfléchir les actions posées. Le questionnement éthique, donc, provient de l’intérieur : puisque Harry a la gâchette facile, puisqu’il a devant lui un tueur sadique, puisqu’il doit retrouver une victime avant qu’elle ne meure asphyxiée, Harry pose un geste violent. Harry lui-même a un mouvement de recul, il sait bien qu’il ne doit pas agir ainsi, il ne veut pas agir ainsi, mais il le fait quand même, un peu malgré lui, succombant à un réflexe de violence qu’il aurait mieux aimé réprimer. Ce qu’il faut réfléchir, ce n’est donc pas un dilemme abstrait, mais les circonstances du film, ce que fait ce personnage-ci face à cette situation-. Un autre personnage n’aurait pas agi comme Harry, ou il aurait posé un geste semblable de façon différente (en se délectant de sa violence par exemple), et le questionnement serait tout autre.

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On peut bien à partir du film se demander si un cowboy exercerait mieux la justice que les autorités officielles, mais il faut faire attention de ne pas tirer de conclusion générale ou d’idée abstraite sur la justice (comme en disant, à la Pauline Kael, « ce film est fasciste »). Certes, dit le film, Harry est plus efficace que la loi puisqu’il arrête la menace, mais en même temps, il a lui-même entravé le bon fonctionnement de la loi en posant son geste violent, de façon inutile d’ailleurs (la femme était déjà morte, ce que bien sûr il ne découvrit que trop tard). Autrement dit, si Harry n’avait pas cédé à la violence, Scorpio aurait été arrêté, alors Harry ne fait que réparer sa propre faute. En même temps, on peut comprendre sa réaction de dégoût face à la loi puisque Scorpio est évidemment coupable, les preuves ne laissent aucun doute, elles auraient été plus qu’adéquates si elles n’avaient pas été acquises illégalement : Harry a mal agi, à n’en point douter, mais peut-être que la loi ne devrait pas être aussi inflexible. On comprend pourquoi elle l’est, inflexible, mais on comprend aussi pourquoi Harry en est frustré, alors quand il rejette son insigne, à la fin, il rejette la loi, mais peut-être qu’il reconsidère surtout sa propre présence dans les forces policières : est-ce que c’est vraiment ma place, se demande Harry, considérant mes actions?

Le questionnement procède ainsi du personnage, et toujours du personnage : le film ne se demande pas si un cowboy quelconque serait mieux que la loi, il s’agit avant tout du portrait d’un individu. Harry est un cowboy, mais il ne représente pas tous les cowboys possibles, il n’est pas un symbole quelconque, il n’est que lui-même, devant intervenir dans une situation bien déterminée. Tout questionnement éthique part de là. Au fond, le film ne demande pas du tout si un cowboy exercerait mieux la justice que les autorités officielles, il demande plus précisément si Harry, un cowboy, a bien agi à ce moment-là, s’il a bien réagi aux circonstances qui se présentaient à lui (et la réponse, il me semble, est clairement non, alors on repassera pour le fascisme).

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2) Prenons, par contraste, the Dark Knight. On se rappelle que le Joker teste notre chevalier noir en lui imposant un dilemme éthique : va-t-il sauver son amour, Rachel, ou le procureur, Harvey Dent? Ce dernier étant le chevalier blanc, un symbole d’espoir pour Gotham, le Joker offre ainsi à Batman une variation sur le dilemme classique du « les besoins du plus grand nombre l’emportent sur ceux de l’individu », pour reprendre approximativement les mots de feu Spock : être égoïste et sauver son amour ou sauver celui qui pourrait redresser Gotham?

Cette fois, contrairement à Dirty Harry, le dilemme est posé de l’extérieur, car peu importe à qui l’on demande de choisir entre son amour ou le plus grand nombre, le questionnement demeure pour l’essentiel le même. Il y a quelque chose d’artificiel dans la construction de cette séquence, dans le fait d’imposer ce choix à Batman, d’une manière qui ressemble bizaremment à un choix de jeu vidéo (Harry, au contraire, n’a pas un choix binaire qui lui tombe sur la tête, il ne doit pas trancher entre deux options qu’il considère, il a devant lui tout l’éventail des possibilités humaines, ou plus exactement les siennes). C’est déjà un peu moins fort comme situation, mais en même temps il est vrai que le Joker veut surtout faire sentir le poids du dilemme à Batman, le faire ainsi flancher dans ses convictions, ce qui pourrait fonctionner d’un point de vue dramatique si l’unicité de ce super-héros avait une quelconque importance dans le déroulement de l’action. C’est-à-dire que Batman réagit à sa façon, mais le film ne nous demande pas de réfléchir sur son choix, sur ce qu’il fait à ce moment. La décision personnelle de Batman est si peu importante que le film ne nous laisse même pas d’espace suffisant pour nous demander s’il a bien agi : tout ce qui importe, c’est le dilemme lui-même, dans sa forme abstraite avec ses options binaires. Batman, l’individu qui y est plongé, qu’importe. D’ailleurs, le scénario est réglé d’avance : il faut que Rachel meurt et que Dent soit défiguré, on ne peut pas imaginer une autre issue (le Joker nous en empêche puisqu’il a tout prévu, y compris les gestes de Batman), alors qu’on peut imaginer Harry agir autrement, parce qu’il considère lui-même ce qui est possible. Batman, lui, réagit mécaniquement, on ne le sent pas faire un véritable choix (son masque n’aide pas), ce qui donne l’impression que les actions de Batman ne changent rien dans le déroulement du récit (on ne sait même pas s’il regrette son choix!)

Des gestes posés par Batman, aucun questionnement n’émerge, ni ici ni dans les autres films de la trilogie de Nolan : par exemple, avait-il raison d’utiliser son outil de surveillance omniscient pour pister le Joker? La question est posée par Lucius, mais elle est vite évacuée, le Joker est retrouvé et on n’y repense plus. En fait, parce qu’on n’y repense plus, et parce que cela lui permet d’arrêter le Joker, il faut assumer que Batman avait raison, de la même manière qu’il faut assumer que Gotham est trop stupide pour accepter la défaite de Dent et qu’il faut mentir à la plèbe pour la protéger d’elle-même. The Dark Knight ne pose aucune question à travers son personnage parce que celui-ci ne pense pas, il ne fait que réagir à ce qu’on lui balance à la figure; pire, ses gestes ne servent jamais la réflexion éthique (j’ai déjà descendu Nolan pour des problèmes de mise en scène, mais là c’est bien une déficience de scénario). Pour Nolan, que Batman choisisse d’utiliser son outil de surveillance est sans importance, tout ce qui compte, c’est qu’un tel outil figure au scénario, et que celui-ci nous ramène à des questionnements éthiques propres à notre monde contemporain. S’il y a un dilemme, il ne provient pas du personnage, il provient de ce qu’on lui met (arbitrairement) entre les mains.

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Mais bien sûr, il n’y en a pas, de dilemme, précisément parce que les gestes du personnage sont implicitement adéquats, bons : Batman a raison d’agir ainsi, la fiction ne nous autorise pas à questionner les moyens qu’il utilise pour parvenir à ses fins, contrairement à Dirty Harry, où même le personnage doute de ses gestes, alors The Dark Knight devient ce film fasciste que Dirty Harry n’a jamais été. La conclusion de cette belle analyse, parue récemment, le démontre bien :

In these films, Bruce Wayne/Batman illustrate many of the status quo’s self-protecting mechanisms. Not only does the figure of Bruce Wayne/Batman prop up the mythology of meritocracy, but it pathologizes and Others exterior forces to validate power’s violent self-defence and weaves techno-fetishism into the ruling class. As entertaining as these texts may be, they implicitly uphold the existing power structure and manufacture situations where an extreme of the status quo—capitalism, organized authority, state apparatuses—is framed as the optimal design for society. (Lisez l’entièreté ici.)

En ce sens, The Dark Knight est un parfait reflet de son époque, pas parce qu’il nous permet de la penser, mais bien parce qu’il ne fait que la réfléchir, la doubler, dans la plus grande indifférence, aussi mécaniquement qu’un miroir me renvoie à moi-même. Il en est de même, je pense, pour la majorité (peut-être la totalité, mais je me garde une petite gêne) des films de super-héros. En l’absence d’une humanité quelconque, toutes les réflexions sont abordées de l’extérieur, il n’y a que des idées abstraites (la surveillance de l’État par exemple dans le dernier Captain America) qui ne servent qu’à définir encore et encore la plénitude déjà établie de personnages immuables (Captain America contre la corruption de son gouvernement, c’est évidemment une idée qui convient bien à sa personnalité de super-héros, mais le film ne va jamais plus loin que cette évidence, ce conflit entre l’idée Captain America et l’idée corruption; quels gestes précis posés par le Capitaine nous permet de réfléchir la corruption, de nous poser des questions sur l’État?)

Aussi, et ce n’est pas un hasard, Batman peut être interprété par Michael Keaton, Val Kilmer, George Clooney, Christian Bale ou Ben Affleck; qui s’en soucie? Je n’ai aucune difficulté à m’imaginer Clooney jouer le Batman de Keaton, ni Kilmer jouer celui de Bale – mais qui pourrait être l’inspecteur Harry sinon Eastwood? Si Batman peut être jouer indifféremment par tout Hollywood, qu’est-ce que ça nous dit sur ce personnage? N’est-ce pas dire qu’il n’a rien d’humain, rien de suffisamment précis, singulier, unique, pour être considéré comme autre chose qu’une idée, un symbole du justicier solitaire? Ce qu’Harry n’est pas parce qu’il est interprété par Eastwood?

Je me suis éloigné de la question de départ (départager le Bien du Mal), mais c’est pour mieux y revenir.. La suite, bientôt, avec First Blood part II et l’unique Sylvester Stallone, Hard Boiled et comment faire sens avec le chaos, et The Raid sur comment aujourd’hui on s’en fout de tout cela.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

2 Comments

  1. sylva dominique
    29 avril 2015
    Reply

    bonsoir

    Voila un texte passionnant !!
    tu dis que « ces films sont representatifs de notre societe », donc notre societe actuelle,;
    dois je supposer que tu penses les citoyens d’aujourd’hui sont moins conscient de leurs actes ,qu’ils agissent sans personnification ,suivant le courant et donc que la société d’antan etait plus engagée?
    Je n’ai pas de reponse tranchée par rapport a cette question mais je suis d’accord que les heros d’action des films des années 80′ 90′ avaient une morale beaucoup plus affichée et des choix affirmés.

    Tu te retiens de « tirer » sur Nolan ,nuançant que c’est une question de scenarisation et non de mise en scene ; alors explique moi pourquoi tu t’attaques a la mise en scene de Eastwood sur American sniper ?

    Tous ces « mauvais » realisateurs de films de super heros ou d’action n’ont ils pas les moyens de sublimer un senario moyen voire mauvais et d’y mettre leur patte? ou sont ils eux aussi des « sans voix » de la societe actuelle qui regarde sans voir?
    doit on considerer que JOHN RAMBO sorti en 2008 est un film des annees 80′ ?

    J’ai tendance a penser que ceux sont aussi les acteurs d’aujourd’hui qui sont sans personnification et sans identité.

    • Sylvain Lavallée
      29 avril 2015
      Reply

      Merci!

      Par représentatif de notre société, je renverrais à l’analyse citée, qui montre bien comment Batman protège le statu quo, les forces capitalistes et patriarcales, mais je pense aussi à une certaine forme de désengagement face au monde qui se traduit par l’impuissance de l’homme, cédant sa volonté à des Surhommes. On ne croit plus aujourd’hui en la possibilité de changer le monde (la fameuse boutade de Zizek : on est tant incapable de penser une alternative au capitalisme que la seule issue semble être la fin du monde), alors ça donne des films sans homme, que des idées impuissantes et une éthique abstraite.

      Je ne me retiens pas de tirer sur la mise en scène de Nolan, c’est juste que l’ai fait amplement dans le passé! J’aurais dû mettre le lien, le voici :http://www.revuesequences.org/2012/07/christopher-nolan-un-auteur-en-quete-dimages/

      Et pour les acteurs sans identité: c’est moins un problème de l’acteur que des réalisateurs qui ne savent pas les reconnaître. Mark Ruffalo et Edward Norton sont deux grands acteurs qui ont tous deux joués Hulk, mais ils sont finalement interchangeables parce que leurs réalisateurs ne font pas la différence.

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