The Informant! : Sombre divertissement

(Paru dans le numéro 263 de la revue Séquences, Novembre-Décembre 2009.)

À chaque nouvelle production, Steven Soderbergh semble s’attaquer à un nouveau genre, une nouvelle esthétique. Dans The Informant!, il continue de travailler l’un de ses thèmes de prédilection, le pouvoir corrupteur de l’argent, en l’inscrivant dans un mélange inédit de comédie satirique et de thriller financier, le tout reposant sur un pari esthétique osé fondé sur le double et la dichotomie, sur une image qui ment tout autant que le personnage principal.

Mark Whitacre (Matt Damon), un dirigeant haut placé dans une compagnie d’additifs alimentaires, s’engage un peu malgré lui comme informateur pour le FBI afin de couvrir un mensonge stupide, lançant ainsi la police fédérale dans une enquête d’envergure sur une affaire de collusion des prix, mais cette histoire de fraude en recouvre en fait une seconde, plus surprenante, impliquant Whitacre lui-même. Whitacre semble mentir chaque fois qu’il ouvre la bouche, et Soderbergh reproduit à l’image ses tendances mythomanes : bien que se déroulant au début des années 1990, le film se pavane dans une texture de pellicule empruntée aux années 1970, dans des teintes vaguement délavées et vaporeuses. Cette bipolarité visuelle se voit renforcée par une rupture au son, la musique sublime de Marvin Hamlisch, sorte de muzak fanfaronne évoquant une bande sonore de films d’espionnage parodiques très sixties, accompagnant ironiquement notre « héros » dans ses déplacements quotidiens, lui qui s’imagine être Tom Cruise dans The Firm.

Le cinéaste joue donc constamment sur un décalage, sur une sorte de mensonge dans le ton, car bien qu’il n’y a pas matière à rire ici, Soderbergh s’amuse follement (sans pour autant cacher sa rage), d’où ce point d’exclamation dans le titre, d’ailleurs inexistant dans le roman duquel le film est tiré. Ce décalage crée entre le spectateur et le personnage une distance permettant à Whitacre de nous déjouer comme il déjoue son entourage. Whitacre réussit à nous cacher sa malhonnêteté parce qu’il apparaît transparent, parce que le film feint de nous le présenter sans dissimulation : nous le suivons de scène en scène, le film semble coller à son point de vue, il a même droit à une voix off. Ingénieuse, celle-ci nous donne un aperçu de la brisure du personnage, elle surgit toujours à l’improviste pour réciter une parabole sans lien apparent avec la scène en cours, comme si Whitacre n’était jamais présent. Déjà, grâce à cette voix, nous comprenons que son porteur a des tendances bipolaires, mais du fait même que nous avons accès à la conscience du personnage principal, nous pensons, à tort, que tout nous est donné (que peut-il nous cacher si nous connaissons même ses pensées?) Pourtant, les paraboles débitées précipitamment par Whitacre nous avertissent de sa double nature, elles parlent toutes d’apparences trompeuses (le beau papillon vénéneux, le camouflage de l’ours polaire) ou carrément de double (l’homme qui reçoit un téléphone de lui-même et part à la recherche de son autre moi, pratiquement un synopsis allégorique du film). Mais comme l’entourage de Whitacre, nous le croyons naïf et limpide, alors comme son entourage nous sommes surpris d’apprendre l’envergure de sa propension au mensonge. Lorsqu’une fois démasqué Whitacre se défend de ses actes, et qu’il donne l’impression d’être réellement surpris d’avoir fait quelque chose d’illégal, on ne peut s’empêcher de penser à tous ces criminels financiers qui ne semblent pas comprendre qu’ils ont commis un crime.

En fait, cette fausse transparence, ce soupçon d’honnêteté qui cache un vice plus grand, c’est justement la méthode de diversion par excellence de tout bon fraudeur. La réussite du film tient donc tout autant à l’intelligence de sa mise en scène qu’à son acteur principal, un Matt Damon magistral, jouant une candeur dont nous ne saurons jamais si elle est feinte ou réelle, une personnalité double qui en plus se délecte de jeux de rôles. Le film ne cherche pas à expliquer son comportement, l’argument de la bipolarité est évoqué sans paraître entièrement satisfaisant, nous ne pouvons qu’être fascinés par cet être insaisissable.

Lors du dénouement, lorsque Whitacre finit par craquer et laisser entrevoir pendant un instant émouvant tout son désespoir, nous avons l’impression d’avoir côtoyé un esprit malade, une personne si détachée du poids de la réalité, si enlisée dans ses mensonges qu’elle en devient horrifiante. L’humour, déjà caustique, n’en devient que plus noir, il s’inscrit dans une démarche esthétique visant à rendre agréable une aberration inexpliquée aux conséquences néfastes, donc à reproduire par la mise en scène, afin de la dénoncer, la même méthode qu’utilisent ces grands fraudeurs, qu’ils soient commerciaux ou individuels, c’est-à-dire, essentiellement, le divertissement.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

2 Comments

  1. J.R.
    8 avril 2015
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    J’ai toujours tenu pour acquis que ce film n’était pas intéressant. Je ne sais pas pourquoi, d’autant plus que j’aime bien ce que Soderbergh fait. Merci pour cette critique qui me remet à l’ordre dans mes préjugés! Plus je vous lis, plus je me dis que la critique au Québec fait souvent pitié…

    • Sylvain Lavallée
      8 avril 2015
      Reply

      Merci! C’est un des meilleurs Soderbergh récents, je pense, voire l’un de ses meilleurs tout court. J’aime bien son cinéma, mais j’ai toujours quelques réserves. Là, j’étais ressorti comblé (d’ailleurs, cette critique est moins réussie que dans mon souvenir, et ne rend pas si bien l’ingéniosité de l’esthétique du film).

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