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Youth in Revolt / Creation

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Youth in Revolt / Creation Posted on 25 avril 2015Leave a comment

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru dans le numéro 265 de la revue Séquences, Mars-Avril 2010.)

Youth in Revolt

Les films indépendants américains semblent se diviser en deux catégories complètement opposées, soit celle du réalisme social à la Ramin Bahrani (Goodbye Solo) et celle de la comédie excentrique et esthétisée (de Little Miss Sunshine à Juno, les exemples abondent). Le dernier film de Miguel Arteta (the Good Girl) se situe dans cette dernière, un énième film sur un jeune adolescent désespéré de sa virginité encombrante – mais pudeur morale oblige, il n’est pas tant question de sexe que d’amour.

En général, ces comédies à l’humour décalé tentent de renouveler de tels synopsis archétypaux en parsemant leur mise en scène de références intellos (ici on cite Fellini, Godard, Ozu, Camus…), de bizarreries visuelles (passages en animation), d’une bande sonore composée de chansons provenant du champ gauche (Jacques Dutronc!), d’une distribution mélangeant vedette montante (Michael Cera), has been sympathique (Ray Liotta) et des « character actor » qui sont valeur sûre (Steve Buscemi), enfin il faut faire le film le plus cool possible, c’est-à-dire détaché et stylisé. Suivant donc cette recette à la lettre, au point que cette inventivité grossière en devienne agaçante, Youth in Revolt séduit quand même par moment, grâce aux acteurs surtout, à Michael Cera (Superbad) en particulier. D’un naturel désarmant, il joue comme à l’habitude un adolescent candide et malhabile parce que peu sûr de lui. Cette fois il interprète aussi le double maléfique de son personnage, sa mauvaise conscience qu’il doit invoquer afin qu’elle l’aide à commettre des méfaits qui le rapprocheraient de l’être aimé (et par conséquent du dépucelage), un contre-emploi plutôt réussi, mais mal utilisé.

Adapté d’un roman culte de C.D. Payne, le scénario joue avec une pléiade de rôles secondaires qu’il n’a pas le temps de développer, comme ce double qui devient vite répétitif. Le réalisateur tente de sauver la mise par le casting en utilisant des figures connues qui évoquent ainsi, dès leur apparition, un type de personnage auquel ils sont associés, ce qui permet de se passer de présentation, une narration en voix off comblant les lacunes. De même que toute cette esthétique qui prétend à l’originalité, cette méthode ne parvient pas à cacher la superficialité du tout.

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Creation

Pour un film portant sur Charles Darwin, l’un des hérauts de l’évolution, il est plutôt ironique que Creation se contente de faire du sur-place, enlisé dans la répétition. Il y a au départ un embryon d’idée, consistant à présenter le combat science vs religion à travers le cadre familial plutôt que social, à montrer les réticences de Darwin (Paul Bettany) à écrire son Origine des Espèces en le confrontant à sa femme croyante (Jennifer Connelly), élue représentante de la société chrétienne, mais ce débat rationnel cède vite la place au mélodrame psychologisant : Darwin est hanté par sa fille puisqu’il se croit responsable de sa mort, il ne pourra donc écrire son œuvre qu’après avoir exorcisé ses démons.

Dans une mise en scène très appuyée, abusant de ralentis qui se veulent poétiques et de gros plans sur un Paul Bettany fiévreux, Jon Amiel (Copycat) nous rappelle scène après scène cette culpabilité paralysante, une seule (et simple) idée qu’il croit devoir expliciter en plus dans des retours en arrière envahissants, le tout noyé d’une musique larmoyante. Il faudra même qu’un médecin analyse cette pop-psychologie et nous la réexplique une ixième fois avant qu’enfin Darwin aussi comprenne…

Le film proclame en ouverture qu’il nous dévoilera l’inspiration derrière l’écriture de L’Origine des Espèces, décrit comme l’une des plus grandes idées de l’histoire de l’humanité. À part quelques plans plus attentifs à la nature dans les premières minutes du film, on cherche en vain cette inspiration. Pire : en insistant autant sur le mélodrame, c’est tout l’esprit scientifique et le monde des idées qui sont évacués. Dans un moment de désespoir, Darwin se tourne vers Dieu pour qu’Il sauve sa fille, lui promettant de croire en Lui s’Il accomplit sa prière. Ainsi, si Darwin a perdu définitivement la foi, ce n’est pas parce qu’il croyait aux vérités scientifiques de son livre, mais simplement parce que Dieu ne lui a pas répondu. À force de négliger la raison et la science, des sujets apparemment inintéressants au cinéma même lorsqu’il s’agit de présenter un de leurs tenants, Creation finit par dénaturer son sujet, d’autant plus que ce drame familial ne trouve jamais écho dans les écrits de Darwin.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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