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Winter’s Bone / Cyrus / Splice

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Winter’s Bone / Cyrus / Splice Posted on 21 mai 2015Leave a comment

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru dans le numéro 268 de la revue Séquences, Septembre-Octobre 2010.)

Winter’s Bone (2010), Debra Granik

Au travers de son deuxième film, la réalisatrice Debra Granik joue constamment sur un équilibre délicat, utilisant le contexte d’un drame social typiquement américain pour y ancrer une intrigue qui elle tient plus du polar. Le film utilise ainsi, afin de générer la tension nécessaire à son récit d’investigation, le contexte des Orzaks, une région rurale isolée dans les confins boisés du Missouri, le repli sur soi véritablement incestueux de cette communauté servant à densifier l’atmosphère de huis clos en le teintant d’un désespoir pesant et immarcescible. Les aspects du drame social, plus émouvant, s’effacent alors devant les besoins du récit, alors que pour monter son suspens la réalisatrice succombe à une certaine folklorisation du white trash, en insistant parfois trop sur les aspects les plus stéréotypés, au détriment d’une peinture sociale plus nuancée.

Un même travail d’équilibriste régit les aspects visuels, alors que malgré une esthétisation certaine, les images dégagent une forte impression de naturalisme. Nous sommes loin ici du style documentaire et caméra à l’épaule qui accompagne souvent ces temps-ci les œuvres qui se veulent « vraies », et pourtant les cadres et les éclairages soignés de Winter’s Bone respirent, on y croit, le réel, sentiment renforcé, il va sans dire, par l’interprétation naturelle de tous les acteurs, et de Jennifer Lawrence en particulier dans le rôle principal, remarquable de sobriété.

La quête de cette héroïne est simple, car ses besoins sont élémentaires : retrouver le père, mort ou vivant (s’en est presque indifférent), pour conserver un toit sous lequel sa famille peut mieux survivre. Le film se dresse donc comme un portrait d’adolescente projetée à la maturité, se heurtant à des femmes qui voient en elle une sœur et une rivale, comme cette Merab, qui tour à tour la menacera et l’aidera, et en qui il n’est pas difficile de voir une projection future de l’héroïne, l’une comme l’autre agissant pour protéger leurs familles. Ainsi, alors que d’un côté on se lasse un peu vite de tous ces personnages à la violence latente, méfiants et hostiles, il traîne en parallèle tout un regard sur la structure de cette société, sur le rôle de la femme en particulier; le contexte finit par subjuguer, malgré une intrigue qui tient parfois trop du prétexte encombrant.

Cyrus (2010), Jay et Mark Duplass

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Les deux premiers films des frères Jay et Mark Duplass, The Puffy Chair et Baghead, constituent les exemples-types du mumblecore, ce mouvement du cinéma indépendant américain caractérisé par des productions à budget quasi-inexistant, des scénarios axés sur les relations interpersonnelles de jeunes adultes, interprétés par des acteurs non-professionnels en mode improvisation. Pour Cyrus, les frères Duplass gardent leur esthétique usuelle intacte, troquant seulement leurs acteurs habituels pour des plus chevronnés, ce qui ne cache pas pour autant l’ineptie de leur mise en scène.

Loin d’un John Cassavetes auquel on pourrait superficiellement les rapprocher (esprit d’indépendance, tournage avec des amis, scénario verbeux), leurs personnages évoluent dans un microcosme complètement refermé sur lui-même, d’un nombrilisme bourgeois exaspérant, à l’image de ces acteurs emprisonnés par des cadrages étroits ne leur laissant aucune liberté de jeu, figés dans une mise en scène qui n’utilise que la parole comme vecteur de sens. Si, déjà, ces dialogues faisaient part d’une quelconque inventivité formelle, nous pourrions au moins savourer les mots, mais dans Cyrus on ne fait qu’empiler les explications psychologiques et les discussions à cœur ouvert, toujours très directes et sans place à l’ambiguïté.

L’humour, il est vrai, fonctionne assez bien par moments, surtout lorsque le film s’éloigne de ces conversations « matures ». De même, la dynamique entre les trois personnages principaux est assez riche : la ressemblance entre Jonah Hill (le fils) et John C. Reilly (le nouvel amant) est plutôt frappante, et Marisa Tomei (la mère) combine en elle les archétypes de la maman et de la putain, il y a là un triangle œdipien aux possibilités multiples, qui demeure toutefois en sourdine, du fait surtout que le personnage de la mère demeure à peine esquissée, alternant simplement les allures de maman et de putain selon les besoins du moment. Le personnage de Catherine Keener est tout autant négligé, elle qui ne sert finalement qu’à recueillir les confidences de Reilly. Il importe peu, alors, que les acteurs soient émouvants, que Reilly transpire le désespoir du solitaire ou que Hill dégage dès l’abord un sentiment d’inquiétante étrangeté, une franchise que l’on devine feinte et dangereuse, tant le film entrave toute identification par ses dialogues navrants desservis par des personnages chétifs.

Splice (2009), Vincenzo Natali

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La science-fiction au cinéma est généralement associée aux effets spéciaux, alors qu’en vérité c’est un genre qui est d’abord dédié à l’exploration logique et cohérente d’idées et de concepts ; la « bonne » science-fiction est toujours à saveur philosophique. Splice, le dernier film de Vincenzo Natali (Cube), utilise ses effets spéciaux pour alimenter son idée maîtresse, du moins jusqu’au troisième acte, qui tombe alors, il le faut bien, dans l’action et l’horreur. Ce nouveau ton, même s’il est le bienvenu et amené par le scénario, a pour effet malencontreux de ramener le tout à des dimensions plus convenues.

Jusqu’à ce point, le film aborde le thème de la manipulation génétique de manière originale : plutôt que de questionner l’acte même de défiance envers Dieu que commettent les deux personnages principaux (Sarah Polley et Adrian Brody), ceux-ci créant illicitement un hybride homme-animal en laboratoire, le scénario s’interroge sur l’élément humain, sur la réaction des chercheurs face à leur création, mélange malsain et ambigu de curiosité scientifique et d’amour parental. C’est donc l’éducation de cette créature qui est le sujet du film, et rapidement le spectateur comprend que ce n’est pas la nature même de l’hybride qui en fait un monstre, mais plutôt l’éducation qu’elle reçoit (dire que celle-ci est problématique est un euphémisme). Le troisième acte malheureusement redéfinit la créature comme simple abomination génétique, alors qu’elle se métamorphose et devient un véritable monstre. Les relations parentales, à ce moment, n’importent plus, la transformation est hors de contrôle des scientifiques et elle ne doit rien aux tensions psychologiques qui la précèdent, mais tout à la création profane de la bête.

Le film reste traversé par de nombreuses idées (bioéthique, identité sexuelle, avortement, clonage, financement privé en science, etc.), même s’il s’agit surtout de fulgurances éparses, qu’il enrichit par de nombreuses références, en premier lieu à Lynch (la créature enfant ressemble à celle d’Eraserhead) et Cronenberg (les transformations corporelles parfois riches en sous-textes critiques). La mise en scène n’arrive pas toujours à bien soutenir ces idées, dans la dernière partie surtout, alors qu’après un premier revirement surprenant, assez osé dans le contexte d’une production aussi largement distribuée en salles, le film s’empresse de conclure, comme si Natali se désintéressait, tout comme le spectateur, de sa dernière bobine.

 

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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