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Plan-séquences : Forty Guns / Goodbye Dragon Inn / Werckmeister Harmonies

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Plan-séquences : Forty Guns / Goodbye Dragon Inn / Werckmeister Harmonies Posted on 19 mai 2015Leave a comment

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru dans le numéro 267 de la revue Séquences, Juillet-Août 2010, dans le cadre d’un dossier compilant quelques plans-séquences exemplaires, de nature diverse.)

Forty Guns (1957), Samuel Fuller

PLAN-SÉQUENCE : Séquence autour du piano

Samuel Fuller est réputé pour la rudesse de sa mise en scène, pour ses explosions de violence qui surgissent d’un montage tout aussi brusque. Le plan-séquence de Forty Guns étonne d’abord par sa manière de faire intervenir cette violence caractéristique dans un plan continu, mais aussi par l’exubérance de l’action représentée. En six minutes, un cowboy avoue à la femme qu’il aime (aussi sa rivale) avoir peur de jouer de la gâchette parce qu’il le fait trop bien, aveu interrompu par les coups de feu inattendus tirés par un homme de main jaloux qui vient déclarer son amour pour sa patronne. Celle-ci le renvoie brutalement en lui signant un chèque (!), avant qu’elle ne se lance dans les bras de son homme qu’elle peut enfin embrasser, baiser vite interrompu par des heurts sourds provenant de la pièce voisine : c’est l’homme de main, balançant les pieds dans le vide. Le jeu de la caméra est simple, elle suit l’action, soulignant les coups de feu par un travelling rapide par exemple, ou faisant sortir le cowboy du cadre lorsqu’il laisse son amante décider du sort de son employé jaloux. L’utilisation du plan-séquence sert surtout à faire ressortir l’entrelacement continu des deux thèmes de cette scène, l’amour et la mort : pour séduire son amante, notre cowboy lui confie que son premier meurtre était un enfant; pour le jaloux son amour sort d’abord de la bouche de son canon; alors que l’on s’embrasse la mort cogne aux portes…

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Goodbye Dragon Inn (2003), Tsai Ming-Liang

PLAN-SÉQUENCE : La salle de cinéma vide

Tsai Ming-Liang est l’un des grand maîtres contemporains du cinéma contemplatif et dans Goodbye Dragon Inn il pousse au paroxysme son esthétique de la lenteur. Tous ses films sont parsemés de plans-séquences, qui n’ont rien à voir avec la virtuosité que l’on associe généralement à ce type de plans. Au contraire, Ming-Liang préfère une caméra fixe aux cadrages complexes. Goodbye Dragon Inn est d’abord un hommage au cinéma, c’est un regard nostalgique et quelque peu désespéré sur un lieu qui se perd, cette bonne vieille salle de cinéma de répertoire, représentante de ce temps où le film était au centre de l’attention plutôt qu’un choix de divertissement parmi d’autres (nos multiplexes tendent à multiplier les possibilités de récréation). Le plan-séquence retenu ici est très simple : une salle vide, après la dernière projection d’un cinéma qui va fermer ses portes, la concierge passe lentement le balai entre les rangées, sort du cadre et ses pas s’éloignent en résonnant sur le sol de béton, laissant place au silence. Le spectateur est confronté quelques minutes à une salle de cinéma vide et silencieuse, témoin de la fin d’une époque. Le cinéaste rappelle ainsi l’importance de la notion du temps au cinéma, autant par cette réflexion sur une modernité incompréhensible aux yeux de ses personnages fantômes, toujours fidèles à une époque qui se dissout, d’où l’humour décalé, que par cette utilisation de la durée, comme si Ming-Liang tentait de retenir le plus longtemps possible la réalité évanescente du rituel du cinéma en salle.

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Werckmeister Harmonies (2000), Bela Tarr

PLAN-SÉQUENCE : La mise en scène de l’éclipse solaire

Bela Tarr travaille presque exclusivement en plan-séquences, il a même dit que Kodak le censure en l’obligeant à tourner des plans d’une durée maximale de dix minutes, le temps d’une bobine. L’ouverture de Werckmeister Harmonies est d’une aisance époustouflante, la caméra valse autour des personnages, affairés à une sorte de mise en scène d’une éclipse solaire. Le personnage principal, Valuska, à la fois simple d’esprit et visionnaire, dirige les habitants de son village dans cette danse hypnotique et mystérieuse. La caméra, avec ses mouvements lents et gracieux, ainsi que la direction photo en noir et blanc, texturée à souhait, créent un vague climat d’onirisme, appuyant les relents de métaphysique du scénario, mais le cinéma de Tarr est tout autant ancré dans la réalité, entre autres par ce souci du casting, par ces visages que le réalisateur aime bien scruter longuement. Ce plan de l’éclipse résume bien tout ce cinéma, avec ses atours allégoriques, cette idée de la Nature qui est périodiquement plongée dans les pénombres faisant écho aux événements du film, et dans ce souci du réel, cette attention aux corps des acteurs, cette surface tactile de la pellicule, habile à rendre prégnante la matérialité de ses sujets. Héritier de Tarkovski, le cinéma de Tarr se conçoit comme une sculpture dans le temps, la lenteur permettant de faire ressortir du réel ces détails qui autrement passeraient inaperçus, d’où le sentiment d’irréalité de ce cinéma contemplatif, qui a peut-être plus à voir avec un hyper-réalisme.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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