Un discours du réel, les images de la France et de l’Angleterre

(Paru dans le numéro 265 de la revue Séquences, Mars-Avril 2010, dans le cadre d’un dossier sur le cinéma de propagande.)

La propagande est associée principalement aux régimes totalitaires, là où ses expressions semblent les plus virulentes, bien que de nombreux pays démocratiques en ont usé (et en usent toujours). Pour les uns comme pour les autres, les objectifs sont sensiblement les même, il y a surtout une différence de degré : la propagande promouvoit essentiellement une idéologie consensuelle et une identité nationale, afin d’assurer la cohésion sociale ou de raffermir le moral du peuple en temps de guerre.

C’est lors de la Première Guerre mondiale qu’est consolidée la production de propagande filmique, alors que les belligérants des pays européens tentent de contrôler l’information et ainsi l’opinion publique. Surtout, c’est à ce moment que les dirigeants découvrent le puissant pouvoir d’attraction de l’image mouvante, faisant de la propagande filmique un phénomène de masse. Contrairement aux régimes totalitaires, les gouvernements démocratiques s’investissent beaucoup moins dans la production même de ces documents. En France par exemple, une alliance est conclue à cette époque entre le ministère de la Guerre et celui des Beaux Arts, mais il est surtout question de la création d’archives de la guerre et non d’un service de propagande proprement dit. Le gouvernement exerce tout de même une forme de censure puisque les images sont filtrées et montées par ces ministères afin de révéler dans les actualités une France forte et disciplinée. Toutefois, les images écartées ne sont pas détruites, au contraire elles sont conservées pour les historiens futurs. Il y a donc un contrôle qui se fait, mais seulement au montage; les caméramans, eux, sont plutôt libres, quoiqu’en réalité le gouvernement n’a pas tant besoin d’exercer un contrôle, le patriotisme latent étant si fort que cela semble se faire naturellement, les images cueillies par les cameramans sont déjà marquées par la pensée des dirigeants. Ainsi, même si les actualités françaises se veulent surtout informatives, même si cette structure semble assez libre, cela n’empêche pas les images d’être teintées d’un vernis idéologique.

Cette idéologie, bien que moins marquée que dans les régimes fascistes, est puissamment traduite par la propagande filmique puisque l’image photographique procède du réel : la pellicule ayant enregistré tel événement, c’est donc qu’il est vrai. Plus qu’un mensonge, la propagande se conçoit donc comme un point de vue idéologique que l’on tente de communiquer (peut-être d’enfoncer) chez le spectateur. Exemple probant, ces images de l’ennemi qui peuvent être détournées pour servir la cause nationale : l’Allemagne tourne en 1917 un film montrant les exploits d’un de leur sous-marin qui a coulé six bâtiments de la marine alliée (U-35). Conçu originellement pour vanter l’héroïsme allemand (que notre armée est forte!), le film est diffusé en France afin de montrer l’ampleur des crimes de l’ennemi (qu’ils sont barbares!)

La notion de public est donc primordiale, la propagande vise un spectateur ciblé à l’avance afin de le séduire le plus efficacement possible. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les militants de la France libre produisent quelques documents propagandistes avec en tête deux publics différents : ces films s’adressent d’abord aux pays alliés, afin de leur montrer que la France poursuit le combat malgré l’Occupation, espérant ainsi sécuriser une place pour la nation dans les débats d’après-guerre sans être associée à l’ennemi, ce dont témoigne le film Les Soldats de la République présentant la libération de territoires français comme la Syrie, le Liban et Madagascar. La France libre s’adresse ensuite aux citoyens français de ces territoires libérés, en Afrique du Nord particulièrement, pour contrebalancer la propagande de Vichy. Il est donc question de montrer la « vraie » France, de mettre en scène le général de Gaulle notamment, érigé en symbole de cette France libre (dans 14 juillet 1942, le général apparaît triomphant alors que le commentateur annonce « le monde a reconnu la France »).

De manière semblable, à la même époque, l’Angleterre utilise des films de fiction afin de promouvoir l’unité nationale : le ministère de l’Information retire Laurence Olivier des forces de l’armée de l’Air afin qu’il puisse réaliser Henry V, une pièce de Shakespeare qu’Olivier et son scénariste modifient pour en faire ressortir les aspects patriotiques, insistant sur l’idée de solidarité nationale, en faisant disparaître entre autres la sous-intrigue d’une conspiration interne. Quant au 49th Parallel de Michael Powell, il montre l’effort de guerre de tout le Commonwealth, dont le Canada, afin d’inciter les États-Unis à s’engager dans la guerre.

En temps de paix, la propagande se voit surtout utilisée à des fins électorales par les divers partis politiques qui l’utilisent afin de présenter leur réel. La propagande se déplace alors vers son public cible : le parti Conservateur anglais transporte et projette ses films sur des camions, alors que les nombreux clubs de la gauche intellectuelle, autant en France qu’en Angleterre, présentent en privé des films soviétiques afin de contourner la censure qui ne s’applique qu’aux projections publiques. En France, on parle même de ciné-prop, en référence à l’agit-prop du théâtre, une tentative par la gauche communiste de projeter des films dans les lieux mêmes des travailleurs, évitant ainsi aux producteurs de tenter d’obtenir un visa de distribution. Le Parti Communiste Français se contente d’abord d’un rôle de distributeur, mais il passe rapidement à la production, confiant par exemple en 1936 la réalisation de son film électoral La Vie est à Nous à Jean Renoir.

Après la Seconde Guerre mondiale, les tensions entre la France et l’Algérie mènent à une propagande plus proprement mensongère : il s’agit alors de nier la guerre en cours et de montrer que les relations entre les deux territoires sont toujours aussi harmonieuses, en vantant la nécessité de l’Algérie pour la France et la grandeur de la civilisation française aidant généreusement l’incapacité algérienne, tandis que des courts métrages touristiques servent en parallèle à faire miroiter la beauté et le calme du paysage nord-africain. Encore ici, il s’agit surtout de mystification, d’une réalité biaisée dont on ne présente que la partie la plus avantageuse; le spectateur ne sera séduit par la propagande que s’il peut percevoir à travers le discours idéologique une pointe de réel qui s’érige dès lors en preuve. Comme l’écrivait André Bazin dans son article À propos de « Pourquoi nous combattons » 1Qu’est-ce que le cinéma?, tome 1, Ontologie et langage, Paris, éd. du Cerf, 1975., la propagande « consiste essentiellement à prêter aux images la structure logique du discours et au discours lui-même la crédibilité et l’évidence de l’image photographique ». Pour la France et l’Angleterre, il s’agit simplement de montrer la nation sous ses plus beaux ornements, en ne présentant les problèmes que pour immédiatement vanter la solution proposée, dans le but toujours de rassembler les citoyens autour de la plus belle image nationale.

 

Notes   [ + ]

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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