Publié dans La Chute de l'Homme Notes sur l'acteur

Crazy Tom : Fury Road

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Crazy Tom : Fury Road Publié le 25 juin 20152 répliques

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(J’avais dit mercredi, mais je n’avais pas pensé que c’était jour de fête… Voici le texte avec un peu de retard, celui sur Jurassic World sera en ligne lundi plutôt, question de laisser respirer le tout.)

Oui, c’est bon le dernier Mad Max, mais il ne faudrait pas exagérer non plus. Il y a deux trucs, surtout, qui m’empêchent de participer à la liesse universelle (outre la hype qui a probablement participé à ma déception); je vais me concentrer sur cela ici, alors attention, il ne faut pas se méprendre : j’ai aimé le film, mais bon, pas tant que ça non plus.

Truc no 1 : Oui, on minimise l’écran vert et le CGI, oui ce sont de vraies voitures qui font vroum-vroum et puis BOUM et tout cela se passe pour vrai devant la caméra, quel joie! Mais je ne comprends pas ça sert à quoi de faire tout cela si de toute façon l’image sera retravaillée en post-production à n’en plus finir avec des filtres numériques qui spectacularisent l’image au point qu’elle semble aussi désincarnée que n’importe quelle autre image de blockbuster contemporain. Elles sont belles, ces images, ce n’est pas le point, mais je n’arrive pas à croire qu’elles représentent un monde, un vrai de vrai, malgré tout le détail maniaque dans la direction artistique (je pense que la 3D n’aide pas non plus, ça rend tout plus artificiel). Et puis, avec des images si évidemment numériques et retouchées à fond, il y a un doute qui se crée : même si tout l’appareil publicitaire m’a dit qu’il s’agit de vraies cascades, je ne peux pas vraiment le savoir. Le ciel a été retouché, le sable a été retouché, qu’est-ce qui me dit qu’au passage il n’y a pas un petit malin qui s’est dit, tiens je vais rajouter aussi une voiture?

Il en a toujours été ainsi, bien sûr, je ne peux jamais savoir, mais le doute est moindre quand je ne sens pas le numérique, le trucage, quand j’ai ma bonne vieille pellicule consistante pour y déposer ma confiance. Et ça se gagne une confiance, il faut que le film me démontre que je peux lui faire confiance – Fury Road le fait parfois (par la consistance du monde, l’évolution des personnages dans l’action, il y a quelque chose de très organique), mais pas sur d’autres (la direction photo). Mais le grand film d’action ne laisse aucune place au doute, il nous emporte sans même nous laisser le temps de se poser la question – on y croit (un jour, je ferai mon texte sur Kierkegaard, la foi et le cinéma!)

Truc no 2 : Ça va un peu ensemble, c’est un problème avec le méga-spectacle qu’est devenu la série – et avant de passer au vrai truc no 2, un autre truc me vient : un monde post-apocalyptique et le méga-spectacle, ça ne fait pas bon ménage. Parce que dans un monde post-apocalyptique, en théorie il n’y a plus de ressources pour faire un spectacle, pas d’argent pour un blockbuster, alors l’esthétique fauchée (que le film soit réellement fauché ou non importe peu) convient mieux à ce genre d’univers. Ça peut sembler idiot, mais dans les mondes consistants que le cinéma crée pour le grand écran, il y a l’impression que la caméra participe au monde, qu’elle est là, parmi les acteurs, mais la caméra de George Miller a ici beaucoup trop d’argent pour qu’on puisse croire qu’elle fait vraiment partie de ce monde, les moyens de la représentation détonnent par rapport à ce qui est représenté. C’est peut-être juste moi, mais il y a quelque chose qui cloche, un écart qui crée une distance, qui donne l’impression de regarder une image – bien foutue, mais une image tout de même.

Vrai truc no 2 : Le casting, il va sans dire. Où est Mel Gibson, bon Dieu? Pour moi c’est un grave problème, comme je l’ai déjà dit, croire qu’on peut prendre n’importe quel acteur pour jouer n’importe qui – et je n’aime pas particulièrement Mel Gibson, à vrai dire je préfère même Tom Hardy. Mais Mad Max, c’est Mel Gibson, le Mad du personnage appartient tout entier à Gibson, qui lui a prêté sa folie bien personnelle. Et bien réelle. Ce n’est pas une insulte, il n’est pas cinglé, Gibson (bah, peut-être que oui après tout…), mais le Mad de Max se retrouve aussi dans les Lethal Weapon ou Braveheart ou même dans la mise en scène d’Apocalypto (je n’ai pas vu l’autre). Alors si Gibson n’est plus Mad Max, considérant que Gibson et Hardy s’impliquent dans leur rôle, considérant qu’ils ne sont pas interchangeables, il faut d’une manière ou d’une autre différencier l’ancien Max du nouveau Max, le réintroduire dans sa nouvelle peau, ce que le film ne fait pas (il y a bien une différence entre l’ex et le néo, mais je ne sais qu’en faire : l’enfant mort du Mad Max original était encore sur ses quatres pattes, celle du nouveau semble plus près de l’adolescence selon les quelques images flash-backs).

Il faut dire que le choix d’Hardy convient au film tel qu’il est parce que pour Hardy la folie est une affaire de spectacle : qu’on pense à Bronson, où sa démesure ne provient pas d’une fêlure personnelle qu’il expose, mais bien d’une mise à distance qui cache. Enfin, ma mémoire du film n’est plus ce qu’elle était, mais il me semble que le spectacle est là pour choquer, pour se moquer de nos préjugés sur ce qu’est un tueur, sur ce que peut être une folie meurtrière, pas pour révéler le personnage, même s’il y a une part de révélation, inévitablement. Hardy joue souvent quelqu’un qui joue quelqu’un d’autre, que ce soit ce Bronson, ou les espions de Tinker Tailor Soldier Spy ou This Means War, ou dans Inception celui qui prend les traits (littéralement) d’un autre. Il y a donc souvent cette dimension du spectacle de soi qui cache (sinon il se cache derrière un masque, dans Dark Knight Rises et maintenant Mad Max), mais ce jeu de rôle ne lui apporte rien de bon, comme le montre le très beau Locke dans lequel il essaie pendant tout le film de se dépêtrer d’un mensonge, d’une aventure d’un soir, pour revenir à la vérité, de la même manière qu’il souffrait dans Tinker Tailor Soldier Spy de son double jeu ou que Bronson n’était pas particulièrement sain d’esprit. À regarder la carrière d’Hardy, je comprends donc qu’il est préférable d’être soi-même, ce qui me rends un peu perplexe quand je le vois jouer Mad Max, le rôle d’un autre.

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Mais bon, il est vrai qu’Hardy ne joue pas Gibson, Hardy est beaucoup plus extériorisé dans son jeu, avec ses grognements et ses regards fous (c’est un spectacle, encore une fois), alors que chez Gibson la folie passe par des moments d’absence subits où il semble se rétracter dans son corps, hagard, vacillant, on ne sait plus comment il va agir. Il y a une excentricité dans la folie de Gibson, ou du moins elle peut s’exprimer aussi par l’excentricité : je n’ai pas de peine à me l’imaginer jaser avec un castor (je n’ai pas vu le film), mais impossible de voir Hardy dans le même rôle, il y a quelque chose de beaucoup plus conventionnel chez lui – ou propre, réfléchi, moins instinctif, pour utiliser des mots avec moins de connotations péjoratives. De même, la solitude ne sied pas à Hardy, il est souvent seul mais veut revenir au monde, il a besoin de ses attaches aux autres, alors que Gibson est plus à sa place dans la solitude, justement parce que sa folie est réelle et l’exclut. Ça change la perspective sur le personnage : Mad Max-Gibson, je peux croire qu’il continue d’errer en solitaire, qu’après la choc de sa famille perdue il n’a plus envie d’en reformer une nouvelle. Il souffre de sa solitude, certes, mais ça lui convient mieux tout de même. Mad Max-Hardy, par contre, je ne sais trop pourquoi il refuse d’abord de coopérer avec Furiosa, ni pourquoi il retourne au désert, c’est la place qu’il refuse normalement (le désert de Locke, par exemple, l’autoroute solitaire, il ne veut pas y rester; il y a beaucoup de liens entre les deux films d’ailleurs : figure du western, Hardy au volant qui cherche une rédemption). Il y retourne parce que Mad Max le ferait, mais Tom Hardy n’est pas Mad Max-Gibson, c’est impossible (pourquoi pas Crazy Tom, un autre personnage dans le même univers?) Alors, oui, le film exploite son nouvel acteur, la folie qu’il met en spectacle alimente le spectacle du film, mais c’est justement ce qui rend le film moins concret que ses prédécesseurs, cet aspect spectaculaire qui dit “voici une image de la folie” ou “voici une image de l’apocalypse” plutôt que “voici la folie et l’apocalypse” (aussi, Fury Road reste enraciné dans un personnage original qu’il ne veut pas trop trahir, une tension étrange qui ne trouve aucune résolution). J’ai un doute, toutefois, en écrivant ceci : j’ai l’impression que le masque joue sûrement un rôle dans le processus de révélation du nouveau Max (je pense qu’on ne voit pas clairement les traits d’Hardy avant qu’il ne l’enlève), mais je n’arrive pas à cerner lequel à partir de mes souvenirs (preuve d’ailleurs que le film n’est pas si concret : je ne m’en rappelle presque plus!)

Mais le vrai problème, avec un nouvel acteur pour le même rôle, c’est que je n’ai plus d’attache avec le personnage et je ne sais pas pourquoi je devrais écouter un film qui porte son nom si on ne prend pas la peine de me le présenter dans son nouveau corps, considérant que celui-ci ne traîne pas le même passé cinématographique que l’ancien (Tom Hardy n’était pas dans les Mad Max et impossible de croire qu’il y était; il était, par contre, dans Locke et Dark Knight Rises : qu’est-ce que cela me dit sur le nouveau Max?) Le Mad Max de Gibson, je le connais bien, il se passe de présentation, je vais le suivre là où il va parce que je sais ce qui l’anime; celui d’Hardy, qui est-ce? Je sais un peu qui est Hardy, mais pas assez pour qu’il comble ce que le film ne dit pas sur son personnage (c’est le problème avec la star contemporaine : elle a une image qui lui appartient, mais rares sont les cinéastes qui laissent suffisamment de place à la star pour se développer, alors elle devient un cliché, une image d’elle-même). Ça prend au moins la moitié du film avant de comprendre pourquoi le film suit ce personnage plutôt qu’un autre, avant de sentir les enjeux psychologiques, alors les premières scènes d’action, bien que bien filmées, m’intéressaient peu. Il y a le même problème avec Furiosa : oui, son projet est noble et on la suit par défaut, mais l’important, c’est son intérêt personnel dans cette entreprise, son arc narratif dirait les scénaristes, c’est ce qui nous rattache à ses actions, et on ne le comprend qu’à la fin du film. Aussi bonne soit Charlize Theron, son passé cinématographique ne permet pas d’épaissir le personnage, on ne peut pas utiliser Theron-la-star pour alimenter Furiosa, alors pourquoi fait-elle ce qu’elle fait?

Par contraste : dans The Last Stand, vu récemment, on ne connaît pas les motivations du personnage d’Arnold avant la fin du film, mais ce n’est pas important parce qu’on sait qui est Arnold. On sait qu’il va vouloir protéger le village, on sait pourquoi il voudrait être sheriff (il était sénateur!), alors les motivations de ce personnage-ci sont secondaires, on a toujours celles d’Arnold pour combler le vide (et de toute façon les motivations de ce personnage-ci ne font que confirmer ce que nous savions d’Arnold : il a échoué à protéger son équipe dans le passé, il a failli à son rôle de père, alors il cherche rédemption dans un nouveau rôle de père). Mais Mad Max, comme c’est un nouveau personnage, comme de toute façon il se fait mettre de côté après dix minutes, comme Furiosa est aussi un nouveau personnage, il n’y a plus rien, comme enjeu psychologique, pour placer l’action à un niveau humain – même si l’action est bel et bien filmée d’un point de vue humain. En repensant le film, par après, je peux mieux lire ces premières scènes, mais d’un point de vue dramatique, la première partie du film, c’est assez raté (ça me laissait froid, j’avais de la peine à m’engager dans l’action).

Aussi, ce n’est pas si bien filmé, alors après la tonne d’éloges, je voyais chaque raccord un peu faible, chaque petit moment où j’avais à me réajuster dans l’espace en me disant que, non, ce n’est pas si lisible que ça. Évidemment, c’est largement supérieur à la moyenne (même par rapport aux films 80’s ou 90’s, qui ne sont pas toujours des modèles de lisibilité, contrairement à ce que dit notre mémoire, la mienne du moins).

Un dernier mot : je veux bien que le film soit féministe, mais :

1) Quel féminisme? C’est vaste en maudit la pensée féministe!

2) Féminisme n’est pas une qualité, de mauvais films féministes, ça se peut!

3) L’important, c’est comment le film construit un discours féministe : ce qui m’impressionne, moi, c’est que le film est assez cohérent dans son féminisme, que ce discours se construit dans l’action. En même temps, “discours” n’est pas le bon terme, il y a une imagerie qui renvoie à des thèmes féministes, mais il n’y a pas à proprement parler un discours, encore moins de vision révélatrice sur la femme (que quelque chose d’aussi simple et évident que “la femme n’est pas un objet” paraisse révélateur en dit long sur le Hollywood contemporain). Enfin, je n’ai rien contre cet aspect du film, c’est bien là et je l’apprécie, mais je suis sceptique devant la célébration outrancière qu’on en fait.

4) Pour nuancer : c’est quand même mieux un film au discours féministe mal mis en scène qu’un film suprématiste mâle au discours particulièrement bien mené. Mon point, en gros, c’est que Film Féministe, ça ne veut rien dire, ni sur la valeur du film, ni sur son discours. C’est aussi superficiel que Film Conventionnel ou Mise en Scène Inventive – oui, mais après?

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

2 comments

  1. Pour moi Fury Road est un peu le Snowpiercer de 2015, à la différence que le Bong se concluait sur une ouverture qu’on pourrait qualifier d’anarchiste (il faut aller plus loin que le simple renversement de la dynamique d’oppression de classe et chercher la solution à l’extérieur de la logique travail/détention des moyens de production), alors que Fury Road reprend une dialectique marxiste plus traditionnelle (même limite maoïste), avec un dénouement qui voit la classe ouvrière reprendre contrôle des moyens de production grâce à une “avant-garde éclairée”.

    L’essentiel de la pensée féministe du film se trouve pour moi dans le tout dernier plan, que Miller offre aux femmes qui forment cette avant-garde plutôt qu’à Mad Max qui s’en retourne vers autre chose. Un peu comme Bong qui tournait la page sur le colonialisme de l’homme blanc en inscrivant le futur de l’humanité dans une jeune fille asiatique et un jeune enfant noir, Miller fait de la femme une incontournable de la révolution prolétarienne. Pas d’émancipation de classe sans émancipation sexuelle, on nage en pleine Seconde Vague!

    1. Je suis sceptique sur la pensée marxiste parce que la révolution est menée essentiellement par 3 personnes. Dans Snowpiercer, il y a un leader qui mène la révolution et le film met l’accent (en partie) sur lui, mais il y a bien une véritable révolution, la queue de train se soulève en masse. Dans Fury Road, personne ne se soulève, la foule accueille leur nouvelle dirigeante à la fin et c’est tout. Il n’y a pratiquement aucun personnage secondaire, comme dans Snowpiercer, pour montrer un mouvement de masse, ou même pour signifier un quelconque désir de changement de la part de la plèbe, qui n’importe pas du tout dans l’économie du film (ils reçoivent la générosité de Furiosa, ils demeurent sans volonté). Aucun indice, non plus, sur ce que veut vraiment accomplir Furiosa. Elle redonne l’eau certes, mais ce n’est justement pas la masse qui prend le contrôle de cette eau, c’est une action qui n’appartient qu’à Furiosa. Il y avait une force révolutionnaire beaucoup plus grande dans Snowpiercer, le train déraillait vraiment, tout le film menait logiquement là, mais Fury Road reste trop ancré dans les schémas américains habituels, avec le héros individualiste (Furiosa ne se bat pour les autres, sinon elle ne serait pas sauvée, elle veut d’abord se sauver elle-même et ses amies). On peut y voir une avant-garde éclairée, mais on peut aussi y voir aussi un cowboy(girl) qui rétablit l’ordre, la démocratie en fait, en chassant les mauvais dictateurs.

      Autrement dit, je n’y vois pas d’émancipation sexuelle : je vois un western traditionnel, on a remplacé le cowboy (modèle Wyatt Earp) par une femme, et c’est pas mal tout. Je veux dire le film pense quand même son personnage comme féminin et on s’amuse avec des slogans et des images féministes, mais la fondation du film, sa structure idéologique disons, demeure terriblement américaine (contrairement à Snowpiercer), et donc, nécessairement, patriarcale. Il faut déjouer habilement les codes du cinéma américain pour prétendre arriver à un discours féministe, sinon c’est foutu d’avance, et je ne vois rien de tel ici.

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