Publié dans La Chute de l'Homme

Croire aux dinosaures

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Croire aux dinosaures Publié le 30 juin 2015Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Il y a un temps, pas si lointain, où les effets spéciaux étaient un événement, où ils étaient mis en scène comme quelque chose de spécial, comme il se devrait (on ne les appelle pas ainsi pour rien). Les choses ont bien changé! Eh oui, on pourrait dire que c’est la faute de ce maudit CGI, qui nous a fait perdre toute envie de mettre en scène les effets spéciaux… C’est-à-dire que c’est un problème de mise en scène avant tout, mais ce problème découle de l’omniprésence du CGI : par exemple, les dinosaures de Jurassic Park n’étaient pas convaincants parce qu’ils étaient créés grâce à des effets spéciaux traditionnels ou parce que le CGI était réduit au minimum. On y croyait surtout parce que Spielberg savait les mettre en scène, il savait préparer notre regard à leur venue et prendre le temps, ensuite, de les montrer. Rappelons-nous la fameuse scène au début, lorsque les personnages arrivent en jeep dans le parc : on voit d’abord leur regard stupéfié, celui de Laura Dern, qui force ensuite Sam Neill à tourner la tête, qui se relève aussitôt et enlève ses lunettes pour mieux voir. Spielberg nous laissait désirer les dinosaures par le regard de ses personnages, il nous préparait à être émerveillés, et après il nous laissait le temps de les voir dans toute leur splendeur (certains diraient plutôt que Spielberg nous manipulait, nous forçait à être émerveillés, mais le regard des personnages n’est pas une dictature, ce n’est qu’un modèle). Les dinosaures sont un événement, on n’en voit pas tous les jours, alors il faut prendre le temps de représenter l’unicité, la singularité de cet événement.

Aujourd’hui, puisque le CGI est partout, puisque les effets spéciaux sont de chaque plan, il n’y a plus de place pour une telle scène : quand il y a des effets spéciaux dans chaque plan, ce qui est spécial, c’est le plan qui n’en a pas, d’où l’enthousiasme devant un film comme Fury Road, un film spécial aujourd’hui qui ne l’aurait pas été hier (du point de vue des effets spéciaux du moins). Les dinosaures sont comme le T-1000 : puisqu’ils se cachent partout, on ne peut plus les filmer comme un événement, ce qui donne cette esthétique du tout-est-du-pareil-au-même-alors-je-m’en-fous. Aussi, du temps de Jurassic Park, les effets spéciaux nous promettaient que bientôt tout sera possible, ce que maintenant nous savons par expérience : une promesse sera toujours plus attirante qu’un fait accompli, surtout que notre imagination, attisée par la promesse, était beaucoup plus riche que ce qui a été effectivement accompli, ce qui joue en la faveur des effets spéciaux d’alors.

Toutefois, il n’y a rien là de nécessaire : on peut condamner le CGI et se dire qu’en effet tout est foutu, mais en réalité on pourrait encore s’émerveiller des prouesses du CGI, je crois, si seulement les artistes se donnaient la peine de faire de la mise en scène.

Cue Jurassic World, un film moins pire qu’il n’en a l’air (que voulez-vous, pour un blockbuster contemporain, on ne peut espérer meilleur compliment). Enfin, outre le fait que le film ne devrait pas exister : Colin Trevorrow a sûrement vu The Lost World puisque son film est parsemé de références à Spielberg, et s’il l’a vu et écouté attentivement il devrait savoir qu’on ne peut pas faire de nouveau Parc Jurassique. Car Jurassic World veut critiquer la commercialisation dangereuse de Jurassic Park, mais The Lost World portait déjà précisément sur cela et évidemment le film est bien meilleur, plus cohérent surtout (même si c’est aussi un film qui ne devrait pas exister puisque le propos, en gros, est qu’il ne faut pas retourner au Parc Jurassique, mais du point de vue de Spielberg, au moins, le film faisait sens, il pouvait poursuivre son autocritique en la dirigeant maintenant vers son nouveau rôle de producteur et il ne pouvait pas être accusé de ne pas avoir compris son film puisque The Lost World réitère avec plus d’emphase le propos de Jurassic Park, justement pour s’assurer qu’on avait bien compris, ce qui était loin d’être clair vu l’engouement pour le film et ses effets spéciaux; bref, Trevorrow, lui, tout ce qu’il démontre par le fait même de filmer des dinosaures en liberté, c’est qu’il n’a rien compris). Pour rendre hommage à Jurassic Park, le mieux donc, c’est encore de laisser les dinosaures en paix (ce qui n’est pas près d’arriver avec le succès colossal de Jurassic World).

Mais puisqu’un nouveau film était inévitable, peut-être est-ce mieux que ce soit celui-ci – enfin, un peu celui-ci, car il est vrai que le scénario est d’une stupidité exemplaire, qu’aucun personnage ne réagit de façon crédible et que les dinosaures sont plus intelligents, attachants, que les humains. Alors, non, ce n’est pas un modèle d’humanisme, rien pour renverser la Chute de l’Homme… et pourtant, le film réussit à ressusciter ce bon vieux sentiment d’émerveillement qu’on n’avait pas senti dans les blockbusters depuis fort longtemps, ce qui est tout de même précieux (à défaut d’avoir l’homme, il faut se contenter des effets spéciaux, ce qui est toujours mieux que rien).

Trevorrow part donc du constat que nous sommes blasés, que nous ne pouvons plus nous émerveiller devant le T-Rex comme autrefois, il nous en faut toujours plus, de nouveaux dinosaures, plus gros, plus fantastiques, etc. (on comprend bien qu’il parle surtout de son propre film). Ce type de propos autoréférentiel est très à la mode ces temps-ci et il signifie en général que le cinéaste se sent si intimidé par le passé qu’il n’essaiera pas de faire mieux, tout a déjà été mieux fait auparavant (futur sujet d’article : plutôt qu’une inspiration, comme chez Tarantino ou Godard, l’histoire du cinéma est devenu un obstacle pour nos cinéastes). Trevorrow ne s’éloigne pas tant que ça de cette attitude défaitiste, il n’essaie pas de faire mieux que Spielberg, mais il veut quand même nous rappeler que nous ne sommes pas nécessairement blasés et que nous pouvons encore nous émerveiller des effets spéciaux et même mieux : y croire! Ce n’est pas beaucoup, pourrions-nous dire, mais c’est déjà quelque chose.

La clé du film, c’est le personnage de Bryce Dallas Howard, aussi rétrograde soit-elle d’un point de vue féministe (on ne peut pas tout avoir) : c’est elle qui décrit les spectateurs comme blasés, mais en réalité les clients du zoo que nous voyons sont tous sauf blasés, ils veulent les voir ces dinosaures, ils crient d’enthousiasme. Pour Howard, les dinosaures ne sont que des chiffres qui rapportent plus de chiffres et le film (avec l’aide de Chris Pratt) lui apprend à les voir comme des êtres vivants, entre autres lorsqu’elle doit assister à la mort d’un dinosaure, une scène surprenante d’ailleurs, en ce qu’elle prend le temps de montrer ce dinosaure (fait notable : les plans sont beaucoup plus longs que la moyenne dans ce film et les personnages interagissent souvent dans le même plan; même au sein du plus commercial des blockbusters, la vie trouve son chemin, comme disait l’autre). C’est tout le discours du film : les effets spéciaux devraient représenter des êtres vivants en lesquels le spectateur doit croire, ce ne sont pas de simples attractions commerciales. Qu’on pense aussi au T-Rex : la première fois nous ne le voyons presque pas, il mange sa chèvre en arrière-plan alors qu’un enfant, en avant-plan, jase au cellulaire (avec sa mère, Spielberg est producteur exécutif et il a une influence évidente sur le scénario, une histoire d’enfants laissés à eux-mêmes par des adultes irresponsables), comme si le film nous disait que la vedette du premier film, on n’a plus envie de la voir – ce qu’on veut c’est le Indominus Rex, le nouveau dinosaure hybride, plus gros, plus fantastique! Mais à la fin, c’est le T-Rex qui sauve la mise à nouveau, et Trevorrow nous le rend (à notre amour?) tel que nous l’avions vu dans Jurassic Park (littéralement, c’est une reprise de la course avec fusée éclairante pour l’attirer), il ressuscite l’émerveillement pour nous prouver que non, nous ne sommes pas blasés.

La leçon du film, étrangement, est celle de Terminator 2 : il faut dresser les effets spéciaux, les méchants vélociraptors du premier devenus des alliés, montrer que l’homme demeure en charge, et ainsi on peut combattre la méchante création résultat d’un test de marketing. Aussi, il faut filmer les effets spéciaux à partir d’un regard humain; stupides, ils le sont ces humains, mais ils sont souvent en avant-plan dans la mise en scène, l’action passe toujours par le regard des personnages pour nous donner une mesure du spectacle (ça, c’est la leçon des Transformers : les personnages ont beau être détestables, il suffit que la mise en scène les prenne en considération pour qu’on puisse se sentir impliqué dans les scènes d’action). En même temps, le film ne brille pas par sa cohérence, alors peut-être que j’y vois ce que j’aurais bien aimé y voir. Je ne pense pas, d’ailleurs, que mon enthousiasme survivrait à un deuxième visionnement, alors que Jurassic Park, je l’ai vu encore et encore et encore et encore et encore et encore et encore… et j’y croyais à chaque coup!

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *