Publié dans Revue Séquences

En Terrains Connus : Un Titre Éloquent

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

En Terrains Connus : Un Titre Éloquent Publié le 22 juillet 2015Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru dans le numéro 271 de la revue Séquences, Mars-Avril 2011.)

Impossible, en abordant le deuxième film de Stéphane Lafleur, de ne pas revenir sur cette nouvelle vague québécoise promue récemment par les Cahiers du Cinéma, à laquelle participerait le cinéma de Lafleur. Son premier film, Continental, un film sans fusil, s’inscrivait dans cette mouvance par son regard cruel porté sur des êtres désespérés nageant dans un quotidien terne d’où surgissait un humour absurde. En terrains connus conserve pour l’essentiel cette esthétique fondée sur le décadrage, mais cette voix qui nous avait d’abord semblé neuve dans le paysage cinématographique québécois paraît déjà s’affaiblir.

Les deux films de Lafleur invitent naturellement à la comparaison puisqu’ils reposent sur une structure et une démarche similaires : les deux récits suivent d’abord leurs personnages en parallèle, des êtres seuls qui finiront par se croiser, trouvant dans ces rencontres plus ou moins éphémères un certain réconfort. Dans les deux cas, l’élément déclencheur surgit d’une situation aux relents fantastiques, soit d’un homme qui disparaît au milieu de la nuit en débarquant d’un autobus mystérieux, soit d’un homme qui vient du futur pour annoncer la mort prochaine d’un des personnages. Cette intrusion du surréel dans ce quotidien des plus morne demeure la touche la plus originale de l’œuvre de Lafleur, ces situations étant représentées avec pragmatisme alors qu’au contraire une douce aura d’étrangeté se dégage des scènes plus réalistes. L’impression de décalage découle de cette mise en scène d’un réel aussi familier qu’insolite et à l’inverse d’un insolite filmé en toute familiarité, les personnages se trouvant ainsi d’autant plus seuls que cette esthétique tient à distance jusqu’au spectateur lui-même.

Dans Continental, la mise en scène jouait sur des cadrages laissant la place au vide, les personnages se situant souvent à la frange de l’image ou au centre d’un plan d’ensemble désert, ou encore emprisonnés dans leur décor de banlieue, entre des objets qui prennent plus de place que l’humain, Lafleur épuisant de la sorte toutes les compositions d’image usuelles permettant d’isoler les personnages et de questionner la prépotence du matériel dans la vie moderne. Il n’y avait là rien de particulièrement inventif, mais la mise en scène s’alignait sur son sujet de manière expressive, ce qui déjà est beaucoup. Revenir sur le même sujet, de la même manière, dans le même décor (avec les mêmes collaborateurs, la toujours aussi remarquable photographie de Sara Mishara et la direction artistique impeccable d’André-Line Beauparlant), en se contentant de resserrer paresseusement la trame narrative autour de deux personnages, ne fait toutefois que soulever de façon plus patente un discours qui était déjà un peu usé la première fois.

Le sentiment de redite qui parcourt En terrains connus provient autant de la comparaison avec son prédécesseur que d’un scénario lui-même répétitif : en s’attardant à la relation entre un frère (Francis La Haye) et une sœur (Fanny Mallette) solitaires qui reconstruiront peu à peu leur lien filial, Lafleur ne peut éviter certains dialogues démonstratifs, et le film finit par expliciter ce qui restait non-dit dans le premier opus. La force de Continental tenait à la limpidité de son discours qui passait avant tout par une mise en scène éloquente, par des dialogues quotidiens à double sens qui en révélaient beaucoup sans avoir à le dire – en toute logique, puisqu’il y est question de solitude et d’incommunicabilité entre les êtres. La solitude, cette fois, est dite plus qu’éprouvée, et les cadrages chargés de sens de Continental laissent place à une mise en scène plus banalement fonctionnelle. Somme toute, il n’y a que la musique qui vient revigorer quelque peu le dispositif formel de Lafleur, grâce à cette fanfare joyeuse qui contraste avec le désespoir des personnages, révélant un aspect ludique pas toujours évident au premier abord – un ludisme qui passait par l’humour dans Continental, un rire jaune qui ici se fait plus discret, le film préférant pousser la détresse des personnages au point de la faire éclater dans des scènes plus ouvertement dramatiques.

Si le film déçoit autant, c’est d’abord parce que Continental était tenu en haute estime, car finalement En terrains connus ne fait que trop bien porter son titre : le terrain avait déjà été si bien prospecté la première fois qu’il ne nous paraît que trop familier aujourd’hui, dépouillé, la mise en scène perdant ainsi ce qui faisait sa force, ce sentiment d’étrangeté indicateur d’aliénation. Il faudra attendre un peu en tout cas pour annoncer une nouvelle vague québécoise, car pour l’instant elle se contente d’amener au Québec une esthétique qui se porte mieux ailleurs (dans le cas de Lafleur, celle d’Aki Kaurismaki), une mise en scène qu’il faudrait maintenant renouveler pour qu’elle puisse conserver sa pertinence.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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