Source Code : Courses Contre la Mort

(Paru dans le numéro 272 de la revue Séquences, Mai-Juin 2011.)

Le deuxième film de Duncan Jones affiche les qualités et les défauts de son premier essai, Moon, un récit de science-fiction qui reposait sur quelques idées fructueuses, gardées latentes par un scénario préférant se concentrer sur l’efficacité dramatique. De même, Source Code utilise sa prémisse originale pour offrir un thriller surprenant et énergique, se contentant toutefois d’effleurer les thèmes soulevés par celle-ci.

Ainsi, Source Code s’apprécie plus comme un thriller policier que comme un récit de science-fiction proprement dit. Le concept de voyage dans le temps n’est ici plus ou moins qu’un jouet de scénariste faisant fi de toute cohérence, une qualité normalement indispensable à toute anticipation digne de ce nom, et ainsi toutes ces réflexions (sur la mémoire, le déterminisme, le temps, etc.) dans lesquelles n’auraient pas hésité à se plonger tout bon récit de science-fiction se trouvent subordonnées au développement de l’intrigue.

Ceci dit, ce qui n’aurait pu être qu’un joujou futile, une manigance de scénariste conçue pour nous éblouir avec l’intelligence et l’originalité de sa trouvaille (le singulier est important), cette prémisse high-concept donc se révèle utilisée avec brio, assumant parfaitement sa propre absurdité, principalement parce qu’elle est articulée autour de personnages crédibles et bien humains – tout comme dans Moon d’ailleurs, un film qui était tout entier consacré à son unique acteur, un Sam Rockwell remarquable, décliné sous plusieurs registres. Il y avait déjà dans cette première œuvre un intérêt marqué, de la part de Jones, pour une esthétique minimaliste (un acteur évoluant dans pratiquement un seul lieu), et pour un scénario tirant ses qualités anxiogènes d’un personnage isolé, incertain de sa réalité. Dans Source Code, il rajoute un pari de mise en scène : comment filmer autrement des événements et des lieux qui se répètent afin de leur donner à chaque fois un sens nouveau?

Colter Stevens (Jake Gyllenhaal), ancien soldat en Afghanistan, se voit projeté dans le passé à travers le corps d’un autre homme, huit minutes avant la mort de celui-ci dans un train piégé à la bombe. Stevens a pour mission de retrouver le responsable de cet attentat qu’il ne peut toutefois prévenir (puisqu’il a déjà eu lieu), il doit donc identifier le responsable afin que les autorités puissent prévenir une nouvelle explosion. Il ne dispose que de huit minutes pour ce faire, un intervalle qu’il revisite à plusieurs reprises, tentant de dénicher à chaque fois de nouvelles informations. Il ne s’agit donc pas, exactement, des mêmes huit minutes répétées plusieurs fois, puisque le comportement de Stevens se modifie en conséquence de son expérience antérieure, mais Jones doit revenir toujours sur les mêmes lieux, un train et une gare, dans lesquels il opère de nombreuses variations. Le récit, parfaitement construit, obéit à toutes les règles du genre (et ceci dit sans préjugé négatif, on ne saurait reprocher un académisme intelligent) : en plus de la relation amoureuse obligatoire, complexifiée ici du fait que Stevens doit toujours séduire encore pour la première fois, l’intrigue se divise en deux (comme il se doit), d’un côté il faut sauver la communauté en trouvant l’identité du terroriste, et de l’autre il y a la quête personnelle de Stevens qui tente de comprendre ce qui lui arrive (puisqu’il ne participe pas volontairement à ce projet). De même que dans Moon le personnage de Sam Rockwell se questionnait sur son identité, ici l’intrigue s’avère la plus intéressante dans la révélation de la condition de Stevens, au point d’ailleurs que rapidement, savoir qui a posé la bombe et pourquoi nous apparaît anodin (et au final, la réponse l’est tout autant).

C’est dans ce souci envers ses personnages que Jones réussit à transcender les productions plus routinières du genre, infusant une sorte d’existentialisme grâce à ces personnages devant agir (et penser, ce qui est rare, disons-le) en portant avec eux cette conscience de leur propre finitude. Les diverses lignes narratives de Source Code cherchent toutes à refuser l’inéluctable, d’où cette pression du temps toujours réaffirmée (huit minutes avant l’explosion, trouver le terroriste avant qu’il ne fasse détoner une deuxième bombe), le film se divisant en plusieurs courses contre la mort : celle des passagers du train, celle des futures victimes du terroriste, et celle de Stevens lui-même. C’est ce qui rend aussi prenante la relation qui se tisse entre Stevens et Christina (Michelle Monaghan), leur rencontre tenant de l’impossible, puisqu’ils sont tous les deux déjà morts. La romance, pour une fois, n’est pas plaquée, c’est par elle que Stevens peut retrouver l’humanité que ses employeurs lui refusent en l’employant contre son gré dans leur projet de voyage dans le temps; belle petite leçon d’humanisme au sein d’un genre qui en manque souvent cruellement.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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