Vengeance : Le genre à l’état pur

(Paru dans le numéro 271 de la revue Séquences, Mars-Avril 2011.)

Présenté à Cannes en sélection officielle en 2009, comportant en tête d’affiche une superstar française (Johnny!), on a cru que cette fois serait la bonne, que Johnnie To pourrait enfin être distribué au Québec en salles régulières, lui qui n’a eu droit jusqu’à maintenant qu’à quelques projections en festival ou lors de rétrospective. Il semblerait aujourd’hui que cet espoir s’avère vain, et que malheureusement la qualité du film ne peut justifier un tel oubli, To condensant avec brio dans ce dernier opus tout son cinéma, poursuivant ses thèmes habituels en les poussant jusqu’à l’abstraction, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que des prétextes à réinventer l’art de la mise en scène.

Il y a d’abord ces personnages, tous des fantômes : le Costello interprété par Johnny Hallyday renvoie au Samouraï de Jean-Pierre Melville, dont le personnage principal, un Costello prenant alors les traits d’Alain Delon, ne survivait pas à la dernière bobine; puis les trois gangsters chinois, des habitués de To qui reprennent essentiellement les mêmes rôles qu’ils tenaient déjà dans Exiled, où ils trouvaient tous la mort dans la dernière fusillade. Il y a ensuite le spectre des films de To, The Mission et Exiled surtout, dont Vengeance semble constituer le dernier pan de cette trilogie approximative et improvisée, mais aussi de A Hero Never Dies et Sparrow, le premier pour ces personnages qui s’entêtent à rester en vie, même criblés de balles (mais ce ne sont pas quelques trous dans le corps qui peuvent arrêter des protagonistes qui tiennent plus de la figure de style), le second pour cette scène de parapluie sous la pluie et les néons.

Le parcours du personnage principal, ce Costello qui veut se venger de l’assassinat de la famille de sa fille, exemplifie toute la démarche de To : perdant peu à peu la mémoire, Costello en vient à complètement oublier qui il veut tuer et pourquoi, la massive carrure d’un Johnny, stoïque comme il se doit, parvenant à exprimer par sa seule présence le poids de ce passé qu’il ne peut connaître. Loin des échafaudages scénaristiques de Memento qui utilisait une prémisse semblable pour justifier ses jeux temporels, To prend au contraire cet effacement au pied de la lettre : le film de Christopher Nolan utilisait une chronologie inversée pour remonter jusqu’aux sources du drame, pour en révéler les motifs véritables, complexifiant du coup sa simple quête de vengeance, To installe plutôt dès les premières minutes une motivation qu’il désincarne peu à peu, la vengeance ne devenant plus qu’un concept abstrait permettant de dynamiser la mise en scène.

Fantôme, dissolution, variation, rien n’est permanent dans l’univers de To, hormis cette solide camaraderie qui unit les hommes, l’ennemi étant toujours aussi un frère, avec qui l’on pique-nique un moment avant de l’abattre le suivant. Ses scénarios jouent sur des permutations constantes, des scènes répétées, inversées, nuancées, réinterprétées, peu importe la vraisemblance et la cohérence. Les séquences s’enchaînent selon une logique vacillante, la reconnaissance des codes du genre suffisant à garantir l’adhésion du spectateur. Ainsi, Vengeance alterne entre des fusillades et des élans de fraternité, d’ailleurs ce n’est pas tant le désir de revanche qui permet aux personnages de poursuivre leur quête jusqu’au bout, mais plutôt leur amitié : les trois gangsters chinois continuent le combat même lorsque Costello, complètement amnésique, n’est plus en mesure d’en savourer l’aboutissement, celui-ci reprend les armes lorsqu’il comprend, l’espace d’un instant, que ses amis sont morts pour lui. Entre les hommes il y a ce lien intime, qui motive autant les rapprochements que le meurtre, tous les scénarios de To étant menés par ce mouvement cyclique passant de l’amitié à la violence.

Avec sa caméra fluide et agile et ses cadrages dynamiques, la mise en scène épouse ce mouvement, revivifiant un genre et des codes que To respecte, voire mythifie, afin de mieux les asservir à son univers. L’inventivité du cinéaste se manifeste le plus évidemment dans ces showdowns complexes aux chorégraphies quasi oniriques, exaltantes. Toujours surprenantes par leur façon de redistribuer sans cesse les rôles et les allégeances, mais aussi parce qu’elles présentent à chaque fois un espace radicalement nouveau, d’une fuite à la verticale d’une tour d’habitation à une confrontation à l’horizontale dans une décharge déserte où des ballots de papiers poussés par le vent servent de bouclier, en passant par un affrontement dans un parc bercé par la lumière intermittente d’une lune capricieuse, à chaque fois ces scènes de fusillade se font poésie pure de l’image.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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