Publié dans Revue Séquences

You Will Meet a Tall Dark Stranger / The Killer Inside Me

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

You Will Meet a Tall Dark Stranger / The Killer Inside Me Publié le 15 juillet 2015Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru dans le numéro 270 de la revue Séquences, Janvier-Février 2011.)

You Will Meet a Tall Dark Stranger (2010), Woody Allen

Le titre du dernier film de Woody Allen illustre parfaitement le point de vue de l’auteur sur ses personnages, ce regard extérieur qui peut être celui d’une diseuse de bonne aventure connaissant leur avenir ou celui d’un narrateur commentant de haut leur destin, deux figures que l’on retrouve dans le film. Grand rationaliste obsédé par l’absence de Dieu (ou de toute finalité), Allen devait bien citer un jour ou l’autre cette fameuse phrase de Macbeth qui ouvre et ferme son dernier film, comme quoi « la vie n’est qu’une fable racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien », puisqu’au fond toute son œuvre tourne autour de cette idée d’une existence insignifiante dont la seule certitude est celle de rencontrer tôt ou tard ce bel et sombre inconnu, d’où l’angoisse et la perte de repère de ses personnages. Il n’y a pas de quoi en faire un drame dirait Allen, son narrateur ouvre une légère distance entre le spectateur et les protagonistes, juste assez large pour laisser l’humour s’infiltrer sans rompre l’identification, ce qui lui permet de traiter avec légèreté de ce désespoir existentiel. Toute l’inventivité de son cinéma passait auparavant par cette distance qu’il réussissait à mettre en scène de manière nouvelle à chaque film, utilisant ici des adresses directes à la caméra, ici du noir et blanc, ici un pastiche, etc.

Aujourd’hui, ses scénarios continuent de décliner les mêmes thèmes sans jamais se répéter tout à fait, mais sa mise en scène semble figée dans ces plans-séquences laissant la place aux acteurs, une technique maîtrisée qui n’en demeure pas moins redondante. Cette caméra qui passe agilement d’un personnage à l’autre est toutefois plus justifiée dans le dernier opus, elle devient l’équivalent visuel du chassé-croisé amoureux et de l’enchevêtrement des intrigues, un écho à ce scénario qui alterne tout aussi adroitement entre divers personnages et intrigues. Le tout n’en demeure pas moins superficiel : le récit s’organise autour d’une idée maîtresse (cette illusion qui peut nous tenir en vie face à la mort) qui, une fois saisie, devient lassante tant elle est répétée plus que développée.

The Killer Inside Me (2010), Michael Winterbottom

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Aux accusations de violence misogyne qui entourent son dernier film, le réalisateur Michael Winterbottom répond que le point de vue articulant son récit est celui du personnage principal. Cette misogynie, ce ne serait donc pas celle du film, mais celle du tueur, Lou Ford, que Winterbottom constaterait sans juger. Le roman de Jim Thompson duquel le film est adapté emploie une narration à la première personne qui contrôle les événements plus qu’elle ne les décrit, les personnages entourant Ford semblant agir afin de corroborer ses propres rationalisations de son comportement psychopathe, Ford étant capable d’analyser et de comprendre son comportement sans toutefois pouvoir admettre sa folie, d’où le doute planant sur la véracité de son récit. Le film réussit à transposer cette narration complexe en étant beaucoup plus ambigu en ce qui concerne sa perspective narrative : malgré l’utilisation d’une voix off qui emprunte directement les mots du roman, l’aspect subjectif de la mise en scène demeure en retrait, jusqu’au dernier acte du moins, qui tombe dans une folie plus apparente en mettant subitement à l’avant-plan le côté slapstick qui se tenait en filigrane jusque-là.

The Killer Inside Me porte essentiellement sur l’impossibilité de cerner avec certitude ce qui anime nos proches, d’où l’importance de cette ambiguïté du point de vue : Ford est persuadé de sa supériorité sur les autres, il croit sa façade de citoyen exemplaire impénétrable, mais au final il doit sa perte à sa propre incompréhension de la personne qui lui était le plus proche. De même, le jeu réservé de Casey Affleck dans le rôle-titre nous empêche de pénétrer de façon probante son personnage, notre regard sur lui reste surtout distancié. Le film réussit pourtant à nous communiquer la cohérence de ce qui anime ce Lou Ford, même si les motivations ou les causes demeurent obscures. À ce titre, on ne peut assez souligner l’interprétation exceptionnelle d’Affleck, renfermé sans être froid, à la fois (et non tour à tour) séduisant et effrayant, réussissant à nous tenir dans un entre-deux entre l’identification et la distanciation, l’empathie et le détachement, une position aussi inconfortable que fascinante pour le spectateur.

 

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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