Publié dans Panorama-Cinéma

Critique : War of the Worlds

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Critique : War of the Worlds Publié le 30 août 20158 répliques

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Un dossier sur l’apocalypse : comment pouvais-je résister? Une énième fois donc, War of the Worlds, pour Panorama, et quelques rajouts ci-bas parce qu’il y en a toujours plus à dire sur Steven Spielberg et Tom Cruise.

Je n’étais pas certain de vouloir revenir encore sur le même film, déjà abordé au moins à deux reprises, à Séquences et en anglais (sans compter toutes les interventions sur le blogue de Jozef Siroka!) Des contextes différents chaque fois, alors je dois assumer que le public n’est pas le même et donc je ne peux pas bâtir sur ce que j’ai déjà écrit, mais je ne veux pas, non plus, réécrire toujours le même texte ; en même temps il y a certains éléments incontournables qu’il me faut répéter, alors il faut trouver une balance entre le nouveau et le déjà-dit (ce n’est pas obligé, je pourrais répéter, mais pour ma santé mentale c’est mieux). Je me disais toutefois que ça me permettrait aussi de voir comment ma perception du film change avec le temps : oui, je le tiens toujours pour un énorme chef d’œuvre, mais je ne vois plus tout à fait le même film que je me rappelais (il vaut mieux lire la critique avant de poursuivre, sinon certains éléments ne feront pas beaucoup sens).

Je pense donc qu’il y a une bonne dose de nouveau-dit cette fois et, surtout, il me semble avoir mieux cerner l’enjeu du film et du cinéma de Spielberg en général : j’ai l’impression d’avoir trop insisté, dans le passé, sur l’aspect “auto-critique” (surtout par rapport à Jurassic Park). S’il y a certes une part d’artifice chez Spielberg, je n’ai pas assez relevé auparavant l’aspect mélancolique de l’œuvre, cette innocence perdue à jamais, cette conscience, toujours présente il me semble, que l’artifice ne peut pas vraiment réparer (même dans le présent texte, l’idée reste assez timide). Aussi, il n’y a pas de division claire dans son œuvre entre une première moitié plus “artificielle” et une deuxième plus “mature”, à partir de 1993 : Sugarland Express, Duel, Jaws sont tous des films très “responsables”, “matures”, et Close Encounters of the Third Kind ne flanche vers l’artifice qu’à la toute fin (qui demeure belle en sacrament). Dans les années 80, il n’y a que Color Purple qui pose franchement problème (E.T. c’est magistral) et un peu les Indiana Jones – alors il reste quoi de vraiment trop artificiel? Presque rien : avec Jurassic Park, Spielberg expose surtout une tendance dans son cinéma, une tendance que Spielberg doit toujours combattre, mais qui ne s’est pas manifestée si souvent à l’écran. Aussi, j’ai déjà dit quelque part que Lost World est un film qui ne devrait pas exister puisque Spielberg questionne la commercialisation du Parc Jurassique, mais c’est vrai aussi de Jurassic Park puisque c’est un spectacle qui critique le fait de faire un spectacle, et si Spielberg est Hammond, quand l’on dit au second qu’il n’aurait pas dû réaliser son Parc Jurassique, ça vaut aussi pour le premier. Au fond, c’est le paradoxe que War of the Worlds vient résoudre (en éliminant le problème de l’illusion).

Bref, je pensais bien connaître le film, mais en écrivant je me suis rendu compte que ce n’était pas le cas, ou du moins j’ai eu de la misère à faire défiler sans s’emmêler la tapisserie si inextricable du film. Un aspect qui a été mis de côté dans le processus : question 11 septembre, le film se développe de manière très surprenante, il commence sur le climat paranoïaque typique des blockbusters de cette époque (jusqu’à aujourd’hui), la peur des terroristes est explicite dans les dialogues, mais à la fin il y a un renversement. Après avoir vu son fils le quitter, après avoir vu la mer de sang, après avoir vu sa fille kidnappée, Ray est au sommet du désespoir et il peut enfin poser un geste véritablement altruiste en se sacrifiant, grenades en mains, pour sauver sa fille; autrement dit, il devient un kamikaze, il fait un attentat-suicide à la bombe. Et le livre d’H.G. Wells (auquel le film reste très fidèle) était une allégorie sur le colonialisme britannique, disant au fond que les racines de l’empire ne peuvent pas s’implanter en sol étranger (le home rejette cette intrusion violente de l’étranger) ce qui évidemment se transpose bien aux opérations de l’Amérique à l’international. L’attaque extra-terrestre, alors, représente toute forme d’assaut à l’étranger, c’est le home qui se fait envahir, mais comme ce home est universel, il ne faut pas y avoir une référence spécifique au 11 septembre, qui est un exemple parmi d’autres de ce type d’invasion, de violation du home ; la réplique américaine en Irak en est une autre, comme la présence armée en Afghanistan, et le film nous invite à y penser. Ce qui est génial, en fait, c’est que Spielberg montre comment, logiquement, cette invasion mène au suicide de Ray, il nous fait comprendre ce qui peut motiver un attentat-suicide (ce qui me semble assez rare dans le cinéma américain grand public, surtout relié de manière aussi explicite au politique). Il y a quelque chose de beau dans ce geste (le sacrifice de soi), mais en même temps il est motivé par une telle violence (Ray a été tellement malmené dans ce film, il a tout perdu à ce moment), Spielberg se désolant du fait qu’on peut mener des hommes à poser un tel geste (il ne faut pas oublier que l’armée ne sert absolument à rien, la violence ne règle pas le conflit). C’est très très fort.

Aussi, parmi mes retailles de critique, il y a ce cher Tom Cruise : c’est la première fois que je revoyais le film depuis que je m’intéresse franchement à lui, alors évidemment j’y vois bien des choses. Entre autres, je n’avais jamais remarqué à quel point Robbie (son fils) était un double d’un jeune Cruise, par son comportement téméraire (il veut voir le spectacle à tout prix), arrogant (il défie l’autorité paternelle) et égoïste (il veut quitter sa famille). En fait, comme Cruise dans ses premiers rôles, Robbie a besoin de se prouver pour répondre au manque d’amour paternel qu’il ressent : autrement dit, dans un autre film, dans les années 80, c’est Cruise qui aurait agi ainsi, Cruise devant jouer ici ce père absent qu’il a tant redouté lui-même. Mais le comportement de Robbie, à ce moment, n’a rien d’héroïque, Cruise étant forcé à voir la futilité de la bravoure narcissique de certains de ses rôles types, un désespoir qui alimente en retour celui de son personnage (et aussi celui de Spielberg). On pourrait même aller un peu plus loin : Top Gun a souvent été vu comme une sorte de promotion pour la Navy, le film ayant fait augmenté de 500% les demandes de recrutement. Or, c’est précisément ce que fait Robbie, il veut se joindre à l’armée, comme s’il avait mal compris ce que Cruise faisait dans Top Gun.

Et là est la nuance : Cruise se bat surtout contre une perception (valable) que l’on peut avoir de Maverick, et non contre le rôle lui-même, dans son entièreté. Si Robbie avait compris ce que Cruise voulait dire par ce personnage, il ne l’aurait pas imité, il aurait plutôt essayer de parler à son père, devant lui, en profiter pendant qu’il est encore présent. Peut-être que Cruise a failli à exprimer ce qu’il voulait avec Maverick, peut-être que c’est Tony Scott qui n’a pas su bien le transmettre, peut-être que le public ne l’a pas vu, mais en tout cas Cruise doit aujourd’hui se battre contre cette perception (valable, encore une fois). Il ne critique donc pas son choix de rôle, Maverick est une part importante de Cruise, mais une certaine perception de celui-ci, qui peut mener à des comportements comme celui de Robbie.

C’est cela pour 2015. On verra, dans deux-trois ans, ce qu’on peut trouver de plus dans ce film.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

8 comments

  1. bonjour..
    Un grand merci car je cherchais un texte qui me convienne sur ce film.la scene du suicide m’echappe donc je vais me replonger dans ce chef d’oeuvre qui est mon spielberg prefere.
    Egalement ravi de voir des textes sur ce cher Cruise car il est un des rares acteurs conscients (eastwood et spielberg et fincher pour les realisateurs) de qui il est ou de qui il veut etre..son oeuvre a du sens

  2. bonjour a toi

    Ma question ici concerne un autre realisateur; aurais tu un texte sur GOOD WILL HUNTING de Van Sant? tu ecrivais sur son oeuvre il ya peu .
    Et un ecrit sur une separation de Farahdi?

    merci

  3. Salut Sylvain,
    La perte de l’innocence : ça me fait penser au plan où le lion dans Life of Pi quitte le personnage principal sans lui dire au revoir au bord de la plage. Tu te souviens de ce plan (sans doute, je crois que tu l’as beaucoup aimé) ? De mémoire, Pi disait qu’il aurait aimé que le lion lui fasse un petit signe d’adieu, comme si, justement, il aurait voulu, je ne sais pas trop comment le formuler… quitter de manière moins «sauvage» ou «inhumain» son innocence, son émerveillement face au monde.
    C’est un film que j’ai beaucoup aimé. Cela dit, je me rappelle ne pas avoir aimé la fin (pas trop en tout cas). J’ai eu l’impression qu’en racontant l’histoire réel de Pi ou même de poser la question trop simple entre notre préférence à l’allégorie ou au réel, déplaçait l’intérêt de l’allégorie, c’est-à-dire que l’allégorie sous-entend la nature du réel, alors qu’en racontant le réel comme ça et en nous posant directement sa question, la place de l’allégorie, qui en constitue une grande partie du film, devenait un peu vaine. Qu’en penses-tu? As-tu aimé la fin? J’ai tellement été soufflé durant tout le film que je regrette que la fin ne soit pas aussi fort.
    Je me suis toujours dis qu’il y avait sans doute une manière plus intéressante de finir le récit, en mettant en évidence la nature de l’artifice et que c’est à partir de ce récit qu’il faut en parallèle interpréter ce qui s’est passé réellement et non le raconter… En somme, il y a quelque chose de paradoxale dans la question posée…
    Sinon, il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce film, ne serait-ce que Pi qui tente de voir ce qu’il y a dans les yeux du lion et la manière dont son regard évolue par rapport à celui-ci. Puis, rien que son nom, Pi, très mathématique, qui exprime déjà la nature du numérique, mais ça, je ne sais pas trop quoi en dire la dessus!
    Bref, j’ai hâte d’entendre ton avis quand t’auras un peu de temps!
    Merci!

    1. Je ne me rappelais pas de ce plan avant qu’il ne ressuscite dans ma tête en lisant ces mots… Je n’ai pas revu le film, ce qu’il faudrait faire pour penser ce plan avec la révélation finale en tête, mais l’explication semble tenir. C’est drôle, pour moi c’est le contraire, j’aimais un peu le film, sans plus, et puis la fin m’a renversé, le film s’est ouvert à moi tout d’un coup.

      Je te retranscris ce que j’avais écrit après avoir vu le film pour convaincre un ami qui n’avait pas aimé, comme une ébauche du texte que je voulais écrire mais que je n’ai jamais fait :

      À la fin, ni l’une ni l’autre histoire n’est plus vraie ou fausse que l’autre. Lee pose la question de la croyance, moins la croyance en Dieu (qui est j’imagine la question du livre), plutôt la question de la croyance en l’image en cet âge numérique. Le syncrétisme religieux rejoint le syncrétisme de l’image, qui amalgame le vrai (l’acteur) et le faux (le tigre), comme la mise en scène joue constamment de la transparence (beaucoup d’images marient le ciel et la mer, de manière qu’on ne sait plus dans quel espace on se trouve). C’est la question du père: comment peux-tu croire à quelque chose si tu crois en tout? Ou comment peux-tu croire en une image qui réunit le vrai et le faux?

      La réponse était déjà dans Hulk, entre autres dans les faux split-screen permis par le numérique : plusieurs fois, Lee présente une discussion entre deux personnages par une image coupée en deux, mais sans séparation visible, sans l’usuelle barre noire séparant les deux moitiés. Dans l’espace « réel », les deux acteurs se regardent, mais l’image composite de Lee présente le champ-contrechamp dans le même plan, avec un léger décalage qui fait que les acteurs ne semblent pas se regarder. Comme il n’y a pas de séparation visible, l’effet est particulier, parce qu’on ne comprend pas immédiatement qu’il y a montage dans l’image. Il n’y a qu’une légère sensation d’inconfort, de quelque chose qui cloche, dans le raccord bizarre des regards, puis on comprend l’astuce. La question alors: est-ce que les personnages dans la fiction se regardent, comme dans l’espace vrai, ou non, comme dans l’image à l’écran? La réponse est toujours les deux, puisque ce sont des discussions où les personnages se parlent sans s’écouter. Le numérique, donc, permet de fausser l’espace réel pour présenter une vérité de la situation. De même avec le questionnement identitaire d’Eric Bana qui dit se sentir plus lui-même lorsqu’il est Hulk : qu’est-ce qui est plus vrai chez lui, l’homme ou la bête (le numérique, qui veut se faire passer pour vrai justement). Le film répond les deux, en intégrant l’homme au numérique pour l’humaniser, dans une séquence de renaissance à la fin du film.

      Si on revient à Pi, le tigre et le garçon, c’était l’un des exemples de Bazin dans son Montage Interdit (bon, c’était un lion, mais on n’est pas loin) : pour sentir le danger à l’image, il faut mettre le tigre et l’acteur dans le même plan. Même si le tigre est dompté, même s’il y a « trucage », le fait que le chasseur partage le même espace que le chassé peut nous donner une idée du danger. Si le tigre et l’acteur étaient séparés par un champ/contrechamp, on n’y croirait pas, on dirait qu’ils ne sont pas vraiment ensemble, que c’est un truc de montage, ce serait banal. Or, avec le CGI, le tigre et l’acteur sont bien dans le même plan, mais le tigre est faux, alors on n’y croit plus. Pire, on ne sait jamais, aujourd’hui, ce qui est vrai et ce qui est faux; tout étant possible, on ne croit plus à aucune image. Le tigre et l’acteur sont séparés à jamais. C’est la question d’Ang Lee, donc, comment retrouver notre croyance en l’image? Il faut traiter le CGI comme une fable, explicite, qui n’est pas le réel, mais une image du réel. Il faut montrer le CGI pour ce qu’il est, le différencier de la photographie, pour éviter la confusion, l’illusion du film hollywoodien moyen. Ce qui ne veut pas dire que le CGI est faux, ce qui n’aiderait pas notre croyance, mais qu’il exprime le réel autrement, ici par la fable. Le CGI de Pi imite un réel qui n’en est pas un, comme dans l’image composite d’Hulk, puisque le tigre est photoréaliste, semble vrai, mais en réalité il n’est qu’invention de la part de Pi. Le CGI qui essaie de se faire passer pour vrai est en fait un mensonge de la part du narrateur. C’est ce qui est intéressant dans le film, ce constant tiraillement entre le vrai et le faux, qui ne trouve jamais résolution. Le numérique, comme dans Hulk, trouve une vérité qui n’est pas dans le réel, cette fois elle arrive par la fable.

      Concernant Dieu, c’est une figure ambigue dans le film : les prières de Pi sont exaucées, mais il y a toujours un revers. L’île qui s’avère être carnivore, la belle baleine qui renverse son bateau, etc. Comme le film lui-même est l’image « belle » d’une histoire « laide », pour le dire simplement, tout a un revers (mais l’endroit et le revers ne font qu’un, comme nous montre les effets de transparence). La croyance en Dieu (en l’image numérique, en qui on a cru pendant tout le film, en autant qu’on embarque dans le récit) n’élimine pas le laid, mais l’exprime autrement, tout en reconnaissant le réel derrière. C’est le propre de la religion : vivre le réel au travers d’une fiction, d’un récit mythique. De même, le papa a raison, le film ne nie jamais cela : par exemple au début quand il dit à Pi de faire attention au tigre, qui est dangereux. Pour lui donner une leçon, papa montre le tigre vorace à Pipi. Lee, lui, ne montre pas le carnage, mais plutôt le regard de Pi. Pi le voit, le carnage, comme il voit le cannibalisme, mais Lee montre plutôt le contre-champ, le regard de Pi, comme il montre cette fable numérique plutôt que le réel cannibale. Cette fable, c’est le regard de Pi, mais si je me rappelle bien la première fois que l’on voit le tigre, Lee montre Pi dans l’œil du tigre: Pi est dans l’œil du tigre, mais le tigre est une projection de Pi, l’un et l’autre s’entrelacent. Croire en Dieu, croire au récit de Pi, c’est nécessairement aussi croire au réel qu’il recouvre, puisque l’un n’existe pas sans l’autre: le réel du cannibalisme n’existe pas dans le film dans la mesure qu’il n’est pas filmé. Nous pouvons seulement le déduire de la fable, donc en ce sens le réel ne nous est accessible que si la fable existe et admet le réel derrière, tout comme la fable n’est pas possible, évidemment, s’il n’y a pas de réel avant. Ils sont indissociables. Je rajouterais que si Lee filme la fable plutôt que le réel, c’est qu’il croit en Dieu, la religion, en un récit vivant qui articule le réel.

      Pour moi, c’est un chef d’oeuvre et l’un des films les plus importants des dernières années.

  4. Merci pour l’interprétation! Chef d’oeuvre…. vu de même, ça l’est!
    Par rapport à la fin, je me demande, était-il nécessaire de raconter l’histoire réelle? Je sais que la fable, le CGI n’est pertinent que si l’on ne renie pas le réel qu’il recouvre. De cette manière, la question posée à l’écrivain semble très pertinent. Mais, croire à la fable, est-ce que ce ne serait pas d’y voir autant le réel que la vérité qui s’y dégage? Alors, pourquoi Pi pose-t-il la question alors que ça semble explicite? Par exemple, si je réalise un film sous forme de fable sur notre croyance envers l’image numérique et que je voudrais qu’une vérité s’y dégage à partir de la fable, pourquoi est-ce que je me mettrais à révéler à la fin l’histoire réelle qui doit se découvrir? Je ne sais pas trop pourquoi je persiste à me dire que la question était de trop et qu’elle déplace le propos. Peut-être que ça sonne un peu faux lorsque Pi raconte sa fable et que tout à coup, comme les Japonais et l’écrivain ne croit pas au récit, Pi se devait de raconter l’histoire réelle aussi. Mais en même temps, à la lumière de ce que tu dis, ça semble bien cohérent…haha…
    Voilà, voilà, je suis en train de scénariser un récit fantastique sur une mère qui ne veut que croire à l’artifice qu’elle se crée, en répudiant du coup le réel et sa fatalité qui tue son petit bébé – tout en intégrant ce que je sais de l’image numérique – et je ne sais pas trop comment m’y prendre encore pour le moment sur toutes les intrications que j’essaie d’intégrer. Tout plein de films mijotent dans ma tête en ce moment. Et, tes billets sur le numérique ne peuvent pas tomber mieux!!!

    1. “Mais, croire à la fable, est-ce que ce ne serait pas d’y voir autant le réel que la vérité qui s’y dégage? Alors, pourquoi Pi pose-t-il la question alors que ça semble explicite? ”

      Mais si nous ne savons pas ce qui s’est réellement passé sur ce bateau, comment savoir qu’il s’agit d’une fable? Et si Pi disait simplement : ce que je vous ai dit est une manière détournée de raconter ce qui s’est vraiment passé, sans expliquer ce qui s’est vraiment passé, ça ouvrirait sur une ambiguïté pas très intéressante à mon avis, un défi interprétatif (qu’est-ce qui se cache derrière les symboles de son histoire?) Ça me semble essentiel que le film raconte le réel après la fable, sinon ça ouvre sur trop de considérations qui ne sont pas celles du film.

      Pourquoi doit=il raconter le réel? Justement parce qu’on ne le croit pas, et Lee sait bien aussi qu’on ne croit pas vraiment à son film, dans la mesure où l’on sait que le tigre est en CGI et que l’acteur n’a pas vraiment affronté un tigre (enfin je pense, peut-être qu’il en avait un vrai aussi, je n’ai pas vérifié). L’incrédulité des personnages est la nôtre, alors Lee comme Pi doivent expliquer que même s’ils utilisent du faux, ils racontent quelque chose de vrai, alors notre incrédulité n’a pas lieu d’être. De plus, le CGI photoréaliste est une illusion alors il faut l’exposer comme un faux pour qu’il puisse dire vrai, sinon on reste dans le faux (Spielberg ne le fait pas dans Wotw, mais on peut le savoir par les références assez explicites à JP). Il est donc nécessaire de dire “le tigre est du CGI/mon histoire est une fable” sinon on ne fait qu’un écran de fumée qui cache le réel (je rajouterais : et puisqu’on n’y croit pas, on n’y portera pas attention plus qu’il faut, on se dira : c’est un beau tigre de CGI, et on passera à un autre film).

      Concernant ton scénario, je te dirais ceci : le danger avec l’idée de l'”artifice qui cache le réel” ou “l’image qui ment”, c’est que tout le monde le sait. Nous avons une relation vraiment tordue avec l’image, puisque d’un côté on l’utilise pour se mettre sur la place publique, photo personnelle, facebook, instagram, selfie, etc., ce qui à quelque part permet d’archiver, documenter notre existence, de façon très banale (on archive un fait : moi à tel moment à tel endroit), mais de l’autre on ne croit plus que l’image révèle quoique ce soit puisque nous sommes habitués à la manipuler, alors sa valeur de “document” ou de “preuve” s’est évanouie. C’est en partie pourquoi le cinéma s’essouffle: on ne peut plus croire aux images comme à un monde puisque les images mentent, ou du moins n’ont plus la valeur documentaires fondamentales qui caractérisaient la pellicule (tout film est un documentaire sur son tournage disait Godard je pense, ça n’a plus aucun sens aujourd’hui).

      Alors voilà pourquoi j’aime le film de Lee et le considère essentiel, comme Wotw : ce sont des films qui rappellent que l’image, même la plus fausse possible, même l’illusion (le CGI photoréaliste) peut être une voie d’accès à la vérité, ce qui à mon avis est une leçon plus importante aujourd’hui que “l’image ment”. Cela dit, je ne veux pas te décourager, il est évidemment possible de faire un bon film sur le thème de “l’image ment” ou “attention aux artifices”, mais c’est très difficile sans avoir l’air moralisateur; il est nécessaire, je pense, de contrebalancer à un moment et dire “oui, mais l’image ne ment pas nécessairement, ce personnage-ci se fait prendre, mais il y a d’autres possibilités”.

      Ok, j’improvise, alors je nuance : dans le cadre d’un récit fantastique, ce serait difficile et peut-être inapproprié de rajouter cette “autre possiblité”, ça atténuerait l’horreur ou l’étrangeté, il faut seulement trouver une manière adroite, ingénieuse, d’introduire le “faux” pour nous le faire voir d’une manière révélatrice.

      Bon, je commence à empiéter sur mon sommeil…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *