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In the Loop / Orphan

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

In the Loop / Orphan Posted on 26 août 20154 Comments

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Ah, des textes oubliés! Avant de publier mon dernier article pour la revue Séquences, probablement demain, deux petites critiques, parmi mes premiers textes, qui se cachaient dans un fond de dossier. Rien de bien important, mais soyons exhaustif. Le premier je ne trouve pas la date de publication exacte, mais c’était sur le site web de Séquences, en 2009, pour la section des critiques, quelques mois avant que je ne commence le blogue donc.)

In the Loop (2009), Armando Iannucci

Dérivé d’une série télévisée (The Thick of It), la réalisation d’In the Loop rappelle une autre satire anglaise, The Office, avec sa caméra nerveuse captant les acteurs sur le vif et ses allures de faux documentaire – une esthétique parfaitement intégrée au sujet ici puisqu’il est essentiellement question des médias, de manipulation et de camouflage de la vérité et, par conséquent, du langage, d’où ces dialogues emplis d’hésitations, de mots échappés et de lapsus révélateurs. Le scénario est donc construit autour d’un ministre du développement international peinant à maîtriser son discours sur la guerre au Moyen-Orient, au grand bonheur des médias qui peuvent lui faire dire n’importe quoi, et au grand malheur du directeur des communications qui s’empresse de rectifier la situation en reformulant les propos à sa convenance… Avec ses acteurs jouant la caricature sans trop d’excès, cette satire hilarante s’attaque donc avec intelligence à cette emprise sur le langage et à cette façon d’en user pour exercer le pouvoir.

***

Orphan (2009), Jaume Collet-Sera

(Paru dans le numéro 262, Septembre-Octobre 2009.)

L’originalité n’est apparemment plus permise au cinéma d’horreur commercial. Sans être un de ces innombrables remakes, Orphan retravaille (à peine) une trame narrative et des thèmes déjà exploités à maintes reprises (the Bad Seed, the Omen, Adam, etc.) En une bobine, le spectateur a compris l’essentiel : une mère (Vera Farmiga) ayant accouché d’un bébé mort-né voit dans sa jeune fille adoptive un monstre prêt à tuer – ses soupçons sont-ils fondés ou n’est-elle que perturbée par sa perte? Le film ne tente même pas l’ambiguïté : la jeune orpheline (d’origine étrangère, bien sûr) révèle ses tendances sanguinaires rapidement, il ne reste qu’un mari d’une idiotie effarante (Peter Sarskaard) pour accuser sa femme de délire. Afin de se démarquer, le réalisateur (Jaume Collet-Sera) ne semble compter que sur cette approche directe (ses manipulations sont d’ailleurs aussi patentes que celles de l’orpheline meurtrière). La violence étant perpétrée par et sur des enfants, cela lui permet d’exploiter crûment des situations plus perverses que ce qu’autorise généralement le cadre hollywoodien, quoique le coup de théâtre final se charge d’évacuer l’aspect le plus dérangeant du film.

À la limite, le ridicule de ce scénario invraisemblable aurait pu être compensé par une mise en scène adéquate, une réalisation intelligente pouvant pallier les déficiences narratives afin que la peur s’installe. Or, rien de tel ici, Collet-Sera livre une mise en scène outrancière appuyant chaque geste par des gros plans ne laissant aucune place à l’interprétation – ni la nôtre, ni celle des acteurs, Farmiga et ses enfants essayant pourtant désespérément de rendre crédible des situations absurdes. Leurs efforts sont à peine captés par la caméra, obsédée qu’elle est de souligner l’évidence ou la violence à travers des cadrages tout autant arbitraires que variés, le réalisateur changeant d’angle et d’échelle de plan sans logique ni égard au contenu, tandis que la musique et les effets sonores enveloppant ces plans banals tentent de nous faire croire qu’il s’y cache peut-être quelque chose d’effrayant; en vain, rien ne parvient à franchir le vernis esthétisé et impersonnel de ces images plates, ni un effroi simplement divertissant, ni un point de vue quelconque.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

4 comments

  1. Hehehe, heureux d’avoir réussi à rester loin de cet Orphan durant les 6 ans maintenant qui ont passés depuis sa sortie. Ce n’est certes pas votre critique qui me donnera envie de m’y plonger… 😛 Étant un grand amateur de films d’épouvante (c’est le genre qui déclencha ma passion pour le 7e Art), c’est pour moi constamment difficile de résister à l’attrait que représente une nouvelle sortie dans le genre, même en sachant pertinemment que j’en ressortirai probablement déçu. L’espoir d’y trouver ne serait-ce qu’un court instant, un flash de génie qui à lui seul aurait valu la peine de sacrifier une couple d’heure de ma vie à ce métrage me pousse à constamment donner une chance aux nouvelles sorties horrifiques.

    Mais bon dieu que les déceptions sont courantes et les belles et rafraîchissantes surprises, d’une rareté inouïe.

    Je dirais que ce que fais James Wan dans le domaine depuis quelques années est intéressant, particulièrement Insidious que j’avais bien aimé. Mais The babadook de Jennifer Kent est sans doute le film d’épouvante qui m’a le plus secoué depuis un bon petit bout de temps. J’ai aussi de grandes attentes envers It follows qui traîne sur mes tablettes depuis un moment déjà.

    Sinon, je suis toujours aussi passionné de cinéma, essayant de trouver du temps autant que faire ce peut pour assouvir mes besoins cinéphiliques, ce qui n’est pas toujours chose aisée, ligotés que nous sommes par ces obligations multiples qui assaillent notre quotidien. Je trouve néanmoins régulièrement un moment pour venir jeter un œil sur votre blogue, question de voir si un nouvel article n’y serait pas apparu. Ou me plongeant dans d’anciens textes qui font resurgir en mémoire d’autres textes encore que vous aviez écrits et auxquels je part à la recherche… bref je peux parfois y passer des heures sans m’en rendre compte!

    En terminant, je m’en voudrais de ne point mentionner ma plus grande découverte cinématographique de l’année jusqu’à maintenant (l’une des plus précieuses que j’ai jamais fait je crois bien) : The night of the hunter (1955) de Charles Laughton. Ohh que celui-là m’a plu… L’un des films les plus sublime qu’il m’ait été donné de visionner, ever.

    Bon cinéma, continuez votre bon travail, toujours un plaisir de vous lire!

    1. Ouin, je comprends, j’aime beaucoup le cinéma d’horreur aussi, mais c’est tellement rare des vrais bons films dans le genre. La formule est un peu trop connue (le monstre comme expression d’un trouble psychologique) que ça devient difficile de renouveler, même si les peurs changent d’époque en époque. Babadook c’est bien, en effet, et j’attends beaucoup aussi de It Follows. Wan, c’est correct, mais je pense que ça paraît mieux que c’est par contraste avec les autres. J’avais bien aimé Willow Creek de Bobcat Goldthwait, il y avait vraiment un beau sous-texte sur la construction d’une légende et un plan-séquence fixe incroyable dans une tente.

      Merci beaucoup pour le commentaire, ça fait plaisir de savoir qu’il y a encore des lecteurs par ici! (Moi j’ai vu du Preston Sturges pour la première fois cette semaine et ohlala, sublime aussi!)

  2. Ahh j’avais oublié de mentionner Willow creek et son le plan-séquence d’anthologie…! En voici un bel exemple de ce que je disais plus haut, à savoir que l’espoir de tomber sur un moment spécial me ramenait constamment au cinéma d’horreur. Ici c’est plus qu’un flash génial (ce plan-séquence occupe quand même une bonne partie de ce film relativement court..) et ce fut une très belle surprise qui me scotcha au fond de mon fauteuil, complètement tétanisé que j’étais!

    Avec cette utilisation judicieuse du plan-séquence, Goldthwait réussit à nous amener dans un état d’esprit similaire aux deux protagonistes sous nos yeux, à savoir sur un qui-vive terrible qui évolue tranquillement vers une panique insoutenable. Nous sommes avec eux, confiné sous la tente, immobile durant de longues minutes. Exactement comme eux, nous devenons hyper attentif au seul sens pour lequel nous pouvons nous rabattre dans les circonstances : l’ouïe. Aux aguets, chaque infime variation sonore provenant du hors-champ nous apparaît comme une menace.

    Ils sont à la merci du/des possible Big foot. Nous sommes à la merci de Goldthwait qui a le loisir de jouer avec nous de la même manière que la créature se promenant à l’extérieur de la tente.

    Les Paranormal activity jouent aussi beaucoup avec cette notion de plan-séquence fixe où le silence pesant menace d’éclaté à tout moment, mais jamais tout-à-fait à mon sens avec le même brio que dans celui de Willow creek.

    1. Belle analyse du plan-séquence! Je ne connais presque par les Paranormal Activity, le premier m’avait laissé indifférent à l’époque, mais je soupçonne qu’aujourd’hui je trouverais plus d’intérêt dans la forme, par rapport au numérique et caméra personnelle.

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