Jack Reacher : La politique de l’acteur

(Paru dans le numéro 283 de la revue Séquences, Mars-Avril 2013. Je n’aime pas trop ce texte aujourd’hui, mon premier essai sur Tom Cruise alors que je ne devais pas avoir vu la moitié de ses films. Il n’y a pas vraiment de renversement dans sa carrière et Tom Cruise n’essaie jamais de montrer qu’il n’est pas Tom Cruise, il faudrait dire plutôt que Tom Cruise est toujours Tom Cruise mais ses rôles ne relèvent pas toujours les mêmes aspects de son image. Et je n’ai pas revu Jack Reacher, mais je serais sûrement moins dur envers le film. Entre autres, le casting d’Herzog est beaucoup plus intelligent que je ne l’écris ici puisqu’il oppose à Cruise et ses tentatives de tout garder sous contrôle une figure du chaos, de folie, qui rejoint en même temps certains aspects de Cruise (l’histoire de Grizzly Man pourrait bien servir d’avertissement à Cruise lorsqu’il veut démontrer par ses cascades sa maîtrise sur son rôle au point d’en risquer sa vie, la passion et la dévotion de la star pour son travail n’étant pas si différente de celle de Timothy Treadwell, l’appel de la nature en moins.)

« A Tom Cruise Production; with Tom Cruise », le générique d’ouverture de Jack Reacher ne laisse aucun doute : il s’agit d’un film par et pour Tom Cruise, et voilà sans doute le seul angle d’approche intéressant, révélateur de la faillite de l’ensemble, cette politique de l’acteur que le cinéma hollywoodien récent ne sait plus comment honorer.

Tom Cruise est encore aujourd’hui associé à ses premiers rôles des années 80, pourtant il tentait dès le milieu des années 90 de se défaire de son image de playboy impétueux, avec Kubrick d’abord, dans Eyes Wide Shut, où il renversait carrément son image en jouant un médecin incapable de réaliser ses fantasmes sexuels, et ensuite en interprétant des personnages victimes de malentendus sur leur identité, dans Mission Impossible ou Minority Report, ou alors qui multipliaient les masques et les déformations (dans les mêmes films, et le Kubrick), ou encore qui tentaient de mettre fin à leurs comportements irresponsables passés pour tenter de renouer (en vain, ou trop tard) des liens familiaux dissous (War of the Worlds, Magnolia), comme Cruise lui-même tentait de mettre l’image de Top Gun derrière lui; bref, Tom Cruise fait tout pour montrer qu’il n’est pas Tom Cruise, créant consciemment pour ce des liens profonds entre ses rôles.

Bien que moins significatifs, peut-être parce que, sauf exception, les films sont beaucoup moins réussis, les derniers rôles de Cruise continuent ce travail d’auteur, jusque dans Rock of Ages, où il nous renvoie à l’absurde son image de super-vedette aux croyances ésotériques, tout en demandant explicitement aux médias, par le biais de son personnage, de le laisser vivre en paix sa peine amoureuse récente. De même, on comprend aisément ce qui a pu attiré Cruise dans le rôle-titre de Jack Reacher, puisqu’il amalgame plusieurs traits de ses personnages passés : hyper-confiant, ultra-compétent, séduisant, au premier abord le rôle semble fait sur mesure pour un Cruise que nous n’avions pas vu depuis les années 80, mais en fait le passé mystérieux de ce Jack Reacher, sorte de fantôme justicier s’octroyant le droit de vie ou de mort aux criminels qu’il pourchasse, place ce personnage plus près des rôles récents de Cruise, avec derrière le charisme la même violence, imprévisible mais professionnelle, que dans Collateral, même si cette fois elle est mise au service de la justice. Toutefois, ces aspects conférant une certaine ambiguïté au personnage sont tellement peu exploités par la mise en scène qu’ils en deviennent rapidement négligeables, alors comme son personnage Cruise lui aussi ne demeure qu’une apparition à l’image, sans texture, sans individualité.

Choisir un acteur pour un rôle suggère d’emblée une perspective sur le personnage, ce que le réalisateur de Jack Reacher, Christopher McQuarrie (The Way of the Gun), ne semble pas avoir compris, ne profitant pas du tout de sa vedette pour creuser son protagoniste (la faute repose aussi sur Cruise, trop confortable peut-être dans un rôle qu’il ne connaît que trop bien). Même constat pour le casting inusité de Werner Herzog dans le rôle du méchant de service : le personnage interprété par l’éminent cinéaste allemand raconte à un moment son souvenir, vrai ou faux, de sa survivance sanglante dans les goulags, récit qui n’est pas sans rappeler certains de ses personnages, flirtant sciemment avec la mort dans des conditions de survie extrêmes. Mais le lien n’apporte rien de plus au film, sinon une redondance de ce qui est déjà à l’écran, ou encore un clin d’œil de connivence au cinéphile aguerri, et au-delà du cabotinage sympathique d’Herzog, il ne reste qu’une figure ennuyeuse de vilain, qui n’arrive jamais à être vraiment menaçante tant le rôle est relégué à l’arrière-plan.

Ainsi, comme pour ses acteurs, tout le film ne dépasse jamais un travail de surface, comme s’il n’était pas conscient des potentialités qui s’y cachent. D’une ouverture prometteuse, ou à tout le moins intrigante, le meurtre apparemment aléatoire de plusieurs personnes par un tireur d’élite, le récit évacue rapidement cet aspect irrationnel paranoïaque pour tomber dans un conspirationnisme cynique banal. En bon film noir, Jack Reacher présente la vision d’un monde en décrépitude, mais en l’absence d’un point de vue quelconque sur ce qui est montré, il ne reste que l’impression de se complaire vainement dans le glauque et le sordide, le film se montrant pratiquement méprisant envers certains personnages secondaires, trop imbéciles pour se sortir de leur misère. Il ne reste alors qu’une superbe poursuite en voitures, qu’il faut bien souligner car elles sont rarement aussi réussies, mince plaisir au sein de la vacuité.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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