Jurassic Park : Responsabiliser le spectacle

(Paru dans le numéro 276 de la revue Séquences, Janvier-Février 2012.)

Steven Spielberg est régulièrement désigné comme le principal coupable de la dégénérescence actuelle d’Hollywood, d’abord parce que son Jaws, héraut des blockbusters, fit tant et si bien résonner la cloche des tiroirs-caisses que ce tintamarre pécuniaire suffit à faire s’effriter un Nouvel Hollywood qui volait sur sa liberté créatrice, et surtout parce qu’il aurait popularisé une forme de cinéma narcissique et infantilisant, si obsédé par ses propres artifices qu’il n’a plus aucun pied dans le réel.

Pourtant, Spielberg n’a cesse de contredire ces vitupérations depuis le début des années 90 au moins, alors qu’il y entamait une opération de désenchantement de son cinéma (ironiquement, on lui reproche maintenant qu’il a perdu la magie qui l’animait autrefois). En fait, Spielberg donne l’impression qu’il a très bien entendu ces reproches (non sans fondement, en ce qui concerne ses films des années 80) et qu’il s’emploie à y répondre, en insérant dans son œuvre une autocritique féroce, qui apparaît de manière particulièrement limpide dans Jurassic Park, le pivot de sa carrière : cette fois, on ne fuit plus le réel, mais l’artifice. Dans Close Encounters of the Third Kind, Richard Dreyfuss abandonnait sa famille et sa morne vie banlieusarde (le réel) pour poursuivre son obsession des extra-terrestres (l’artifice), trouvant réconfort dans un magnifique attirail de son et lumière. Dans Jurassic Park, les nouvelles technologies permettent de recréer des dinosaures, mais cette fois il faut s’évader du parc d’attractions, d’un spectacle devenu dangereux, pour revenir sur la terre ferme.

John Hammond, le créateur du Parc Jurassique, c’est ce visionnaire au cœur d’enfant qui use de l’illusion pour épater les foules, qui, semblable au Dreyfuss de Close Encounters…, s’enferme sur une île loin du monde, avec ses simulacres; Hammond, bien sûr, c’est Spielberg lui-même. La première apparition des dinosaures, cette scène, célèbre, où les personnages découvrent un paisible troupeau de brontosaures, fonctionne sur le mode du pur émerveillement du genre qui a fait la réputation de Spielberg. Les personnages s’extasient alors devant la reconstruction génétique des dinosaures par Hammond alors que le spectateur, lui, admire leur reproduction numérique par Spielberg, mais à partir de ce point, tous les personnages ne font que critiquer le projet de Hammond/Spielberg, qui de toute façon ne se déroule jamais comme prévu (les dinosaures sont malades, réussissent à se reproduire, s’évadent, etc.), jusqu’à cette confrontation entre Hammond et la professeure Sattler (Laura Dern), ou celle-ci lui reproche explicitement son émerveillement naïf (et celui de Spielberg, et celui du spectateur) : « It’s all an illusion. […] You never had control! » Le cinéma de Spielberg n’était aussi qu’illusion sur laquelle il a perdu le contrôle, la fuite vers l’artifice préconisée dans Close Encounters… étant devenue la norme à Hollywood, le legs que papa Spielberg a laissé malgré lui à toute une génération de cinéastes. Et maintenant, prenant enfin conscience de cet héritage, il tente de rectifier le tir, de rééduquer ses enfants.

En effet, Spielberg exploite toujours la figure de la famille, et en particulier les relations paternelles, afin de responsabiliser son spectacle (et son spectateur). Jurassic Park, ainsi, serait l’envers des Indiana Jones, ce spectacle irresponsable par excellence, s’adressant à un jeune public malgré son extrême violence, considérée acceptable parce que dématérialisée pour n’en conserver que l’effet burlesque. Spielberg réutilise dans Jurassic Park un personnage d’archéologue, mais il se hâte cette fois de le responsabiliser, d’abord en lui donnant un vrai travail et non un simple rôle d’aventurier sans attache, et ensuite en lui donnant la garde de deux enfants. La figure du père absent ou incapable parcourt tous ses films, du Richard Dreyfuss de Close Encounters… au Tom Cruise de War of the Worlds, lui qui doit, à l’inverse de Dreyfuss, rester auprès de ses enfants pour les protéger des extra-terrestres (en plus d’essayer de diriger le regard de sa fille pour qu’elle puisse voir adéquatement le spectacle), on peut suivre ainsi toute la progression de ces pères qui peu à peu apprennent à être père, Spielberg tentant avec eux d’assumer son rôle de père d’une génération de cinéastes qui n’ont retenu de son cinéma que la valeur échappatoire de l’artifice (sans, par contre, le génie esthétique).

Peine perdue semble-t-il, Jurassic Park est reconnu aujourd’hui simplement comme accomplissement technique, comme divertissement populaire bien foutu, alors qu’il s’agit d’une critique en règle de la notion de « divertissement ». Avant d’aller voir The Adventures of Tintin et War Horse, mieux vaut retourner vers ces dinosaures, pour réapprendre à les regarder et se laisser émouvoir par un artiste osant se remettre en question aussi profondément sur la place publique.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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