Publié dans Revue Séquences

Kaboom : Révolte par la forme

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Kaboom : Révolte par la forme Publié le 5 août 2015Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru dans le numéro 273 de la revue Séquences, Juillet-Août 2011.)

Premier récipiendaire de la Queer Palm au festival de Cannes en 2010, un nouveau prix récompensant des films abordant la question gaie, Kaboom ne présente pas tant un portrait de l’homosexualité qu’un éventail de toutes les formes possibles de sexualité, la distinction homosexuelle/hétérosexuelle y semblant dépassée. En fait, toute notion de frontière est étrangère au film, celui-ci déploie une esthétique de la transgression fondée sur un curieux amalgame de genres, de tons et de références disparates, unis sans souci de cohérence.

Difficile, donc, de résumer ce Kaboom, le dernier film de Gregg Araki (The Living End, Mysterious Skin) : naviguant allègrement entre le soap, le délire soft porn et le thriller conspirationniste, le tout sous fond d’apocalypse éminente, Araki construit une sorte de coming-of-age déjanté dont l’éclatement formel sert à traduire une psyché adolescente en proie aux doutes identitaires. Pour l’adolescent d’Araki, impossible de laisser son identité se figer en une image stable et cohérente, il faut encore explorer le monde au travers des diverses expériences qu’il permet, il faut se garder une liberté et une ouverture, d’où ce film impossible à catégoriser, semblant partir dans toutes les directions à la fois. Une sorte de film-expérience donc, un fourre-tout esthétique frivole dont il serait inutile de démêler le vrai du faux, l’hallucination de la réalité ou les références du film lui-même, tout s’interpénètre pour faire partager une vision du monde, le film se voulant un condensé d’une certaine culture adolescente, compressant en quatre-vingt-dix minutes autant de revirements improbables que trois saisons d’un téléroman de fin d’après-midi, épuisant tous les genres conçus pour ces jeunes adultes, en particulier la comédie de campus et le thriller surnaturel (en passant par la mythologie des super héros, avec ce colocataire prénommé Thor).

Il en résulte une esthétique trash parfaitement assumée, aussi jouissive qu’approximative, avec ses éclairages monochromes kitsch, ses effets de montage désuets, son interprétation décalée et ses dialogues hyperstylisés, entre la préciosité d’un Juno et le scatologique d’American Pie. Araki s’approprie ainsi les codes de l’univers visuel de l’adolescent moyen, ce bombardement d’images médiocres que le cinéaste dilate pour en surligner la vacuité. Le personnage principal, Smith, vit dans un cauchemar lynchéen (musique vaporeuse à la Badalamenti à l’appui), il est poursuivi par des tueurs portant des masques d’animaux semblant faire partie d’une secte annonçant la fin du monde, et en même temps sa meilleure amie est aux prises avec une sorcière maléfique, les nombreuses aventures sexuelles et amoureuses de Smith lui offrant de rares moments de quiétude dans un monde sinon en constante agression. Les images de Kaboom naviguent entre ces deux pôles, de la répulsion à la séduction, elles se veulent aussi laides que sensuelles, comme celles qu’elles imitent, cette imagerie destinée à l’adolescent. À travers l’apparent chaos de la mise en scène se dessine ainsi une réflexion sur la place que l’on réserve à ces adultes en devenir, pour qui on ne fabrique que des images d’une profonde nullité dans lesquelles ils ne peuvent aucunement se reconnaître, d’où pour Smith cette impression de vivre un cauchemar, d’être étranger dans un monde qui ne lui renvoie qu’un miroir déformant.

Cette démarche n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus original, mais le portrait de l’adolescence en émergeant est étonnamment juste. Au premier abord, Kaboom ressemble à un pas en arrière pour Araki, lui qui, dans Mysterious Skin, usait pour la première fois d’une retenue certaine afin d’aborder un sujet délicat, en se tenant loin des excès de colère juvénile qui définissent ses premiers films et qui alimentent encore en partie Kaboom. Pourtant, cette dernière œuvre réussit à réunir ces deux aspects en apparence contradictoires : il se trouve une aussi belle sensibilité dans Kaboom que dans Mysterious Skin, mais elle se manifeste au travers d’une esthétique outrée, dans des séquences aussi vulgaires qu’immatures, l’attitude bravache des premiers temps étant ici l’expression d’un ressentiment d’adolescent épuisé de se voir représenter de façon aussi creuse. Kaboom n’est donc pas qu’un joyeux bordel insignifiant, ce à quoi il ressemble en surface, au contraire il s’agit d’une attaque en règle contre cette superficialité, le film dynamitant de l’intérieur l’esthétique puérile destinée aux adolescents en se faisant le porte-parole de leur rébellion, aussi jouissive que vitale, Araki usant d’un même acte de révolte envers toutes les conventions cinématographiques, au point de tout faire éclater, littéralement, en un dernier plan concrétisant bien des fantasmes adolescents de destruction libératrice.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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