Publié dans Revue Séquences

Road to Nowhere : Définir sa réalité

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Road to Nowhere : Définir sa réalité Publié le 12 août 2015Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru dans le numéro 275 de la revue Séquences, Novembre-Décembre 2011.)

Road to Nowhere marque le retour au cinéma de Monte Hellman après plus de vingt ans d’absence, son dernier essai remontant au regrettable Silent Night, Deadly Night III en 1989, un slasher si médiocre et routinier qu’il nous fait vite oublier qu’il est réalisé par un cinéaste ayant pondu certaines des œuvres les plus personnelles et singulières du cinéma américain (The Shooting, Cockfighter et son plus célèbre, TwoLane Blacktop). Bien qu’en partie raté, Road to Nowhere permet à Hellman de relancer sa carrière sur une plus belle note.

La réputation de Monte Hellman demeure discrète, il faut parler de lui en terme de « culte » (pour preuve : il a débuté auprès de Roger Corman et Tarantino le vénère), mais que ce Road to Nowhere esquive les salles pour atterrir directement dans notre téléviseur semble bien injuste, peu importe que le film oscille entre le déplorable et le sublime (comme la carrière d’Hellman). En fait, on ne saurait se plaindre de ces inégalités puisque la beauté de son cinéma tient justement en ses aspérités (peut-être trop) visibles : ses productions fauchées frôlent l’amateurisme (l’interprétation est on ne peut plus inégale et il a parfois recours à un symbolisme appuyé), mais malgré (ou grâce à) ces maladresses, Hellman réussit à maintenir une atmosphère unique et indéfinissable, tenant surtout à ses plans d’ensemble évocateurs et languides qui fracturent le semblant d’intrigue en faisant planer sur elle un doux onirisme riche en ambiguïtés, ce qui démontre une maîtrise rigoureuse du cadre et de la lumière, niant du coup l’impression première de dilettantisme.

Hellman travaille par genres qu’il s’amuse à dérégler (western, road movie, film noir), faisant plier les codes au point de rendre méconnaissable des figures et archétypes normalement familiers. Ainsi, Road to Nowhere reprend la même formule que The Shooting, en substituant au contexte du western celui du film noir : les deux films reposent sur un mystère que le spectateur n’est pas invité à résoudre, l’intérêt se situant dans l’insolubilité même de l’intrigue. Les dialogues de The Shooting consistent en des questions sans réponses, les personnages refusent toujours de révéler leur nom ou la raison de leur comportement, jusqu’à une finale énigmatique, nuançant le récit d’une lueur existentialiste. Les scènes de Road to Nowhere, au contraire, sont toujours intelligibles, les gestes des personnages sont clairs, c’est plutôt leur agencement qui pose problème : à l’intérieur du film Road to Nowhere d’Hellman se tourne le film Road to Nowhere de Mitchell Haven, l’alter ego du cinéaste. Le film de Haven est basé sur une histoire vraie (un mystère irrésolu, évidemment), qui ne sera jamais clairement exposée, et avec en plus cette chronologie légèrement brouillée, il devient rapidement difficile de déterminer quel Road to Nowhere exactement nous regardons, le film ou sa mise en abyme. Même les personnages ne semblent pas le savoir : est-il possible que Laurel, l’actrice engagée par Haven pour jouer Velma Duran, soit Velma Duran elle-même, qui ne serait pas morte, comme l’histoire officielle le dit? Aurait-elle mis en scène son suicide après avoir trop regardé Vertigo? Laurel peut être ou ne pas être Velma, l’important c’est que pour certains personnages elles finissent par se confondre.

Cette histoire de double rappelle la finale de The Shooting et d’ailleurs ces deux titres seraient interchangeables : les deux films débouchent sur une fusillade, et les personnages survivants semblent aussi perdus que le spectateur. Si ces films se terminent nulle part c’est qu’il n’y a nulle part où aller, aucune vérité à laquelle s’accrocher. Comme le dit Haven, « Fuck the facts », la réalité est une chimère, la vie est ce que nous en faisons. Face à ce relativisme, les personnages doivent définir leur réalité, mais en s’agrippant trop aveuglément à leur quête existentielle (une chasse à l’homme d’un côté et un film de l’autre, ce qui pour Hellman est la même chose), leur solipsisme ne peut que virer au tragique.

The Shooting et Two-Lane Blacktop doivent leur réussite en grande partie à leur minimalisme, mais dans Road to Nowhere Hellman s’encombre d’un dispositif autoréflexif venant doubler sa thématique existentialiste usuelle en nous rappelant par quelques lignes de dialogues clichés et de nombreuses références cinéphiles le lien ténu entre l’art et la vie, l’image et la réalité. Plutôt que d’élever le film au-dessus de ses prédécesseurs, ces ambitions l’alourdissent inutilement, le cinéaste semblant se perdre en chemin plus qu’il n’en avait l’intention. Heureusement, il reste cette atmosphère si particulière, gardant une cohérence malgré l’éparpillement, et ce plaisir, fort tonique, de retrouver une voix qui s’est tenue trop longuement muette.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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