Publié dans Revue Séquences

Serpico / Prince of the City

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Serpico / Prince of the City Publié le 4 août 2015Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

(Paru dans le numéro 273 de la revue Séquences, Juillet-Août 2011. Dans le cadre d’un dossier spécial sur Sidney Lumet, une série de brefs textes sur plusieurs films. J’ai découvert, en (re)voyant alors ses films, que je n’aimais pas particulièrement son cinéma, d’où un texte pas trop positif pour un dossier qui se voulait hommage! )

Le synopsis type d’un film de Sidney Lumet se lit comme suit : l’arrivée d’un individu singulier perturbe les conventions et révèle les mécanismes internes d’une institution (la justice, la police, les médias, l’armée, etc.), notamment les jeux de pouvoir qui la régissent. Il s’agit donc d’un cinéma social, souvent dénonciateur, porté toutefois par une vision gauchiste primaire, doublée d’un désir de provocation, aboutissant parfois sur des situations grotesques, frôlant la caricature, délaissant alors les qualités humaines qui font la force de ses meilleures œuvres (12 Angry Men, Dog Day Afternoon). Serpico (1973), ainsi, pèche par excès de manichéisme : le monde y est divisé en deux, il y a Serpico et les autres. L’exploration de la corruption policière apparaît trop simpliste, la caméra départageant dès le premier abord qui est « bon » et qui est « méchant », se laissant aller de plus à un symbolisme christique assez ridicule, sans compter ce montage effréné de gros plans sans profondeur de champ. Cette esthétique pesante, au service d’un Al Pacino flamboyant et paroxystique, un type de jeu savamment maîtrisé ici mais imité ostensiblement depuis, fait de Serpico un parfait prototype des pires tics du cinéma hollywoodien contemporain.

Influent, le film l’est sans doute, cette mise en scène aujourd’hui ubiquiste était alors neuve. Pourtant, les meilleures œuvres de Lumet sont celles évitant ces manières tape-à-l’œil, alors que l’émotion est contenue dans des cadrages rigoureux plutôt que boursouflée par des artifices aussi inventifs que douteux (la déformation des avant-plans de The Hill ou les flashbacks proprement abjects de The Pawnbroker). Moins connu que Serpico, Prince of the City (1981) aborde le même thème de la corruption policière dix ans plus tard avec cette sobriété caractéristique du cinéma de Lumet des années 80. Certaines scènes flirtent encore avec l’outrance, mais elle est contenue dans des plans larges et finement construits qui amoindrissent l’effet d’insistance. Par ses plans d’ensemble détendus, Lumet présente le personnage principal dans son environnement, car pour une fois celui-ci n’est pas qu’un intrus, il fait partie de ce système de corruption qu’il dénonce. Le film gagne ainsi en complexité, le scénario ne révélant que graduellement les intentions et le passé de son protagoniste, jusqu’à sa finale faisant part d’une belle ambiguïté.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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