Super 8 : Hommage infidèle

(Paru dans le numéro 274 de la revue Séquences, Septembre-Octobre 2011.)

Dans E.T., un enfant surmonte le divorce de ses parents et le départ de son père grâce à un extra-terrestre qui lui apprend, entre autres, que nos proches ne seront pas toujours à nos côtés, il faut savoir les quitter. Dans Super 8, un enfant surmonte la mort de sa mère (et se réconcilie avec un père qui prend ses distances) grâce à un extra-terrestre qui vit une situation vaguement similaire à la sienne, tous deux devant apprendre que la vie continue après le drame. « Vaguement », voilà tout ce qui sépare le film de J.J. Abrams de celui de Steven Spielberg, ce sentiment d’approximation chez l’émule étant incompatible avec la rigueur perfectionniste du maître.

Super 8 est admirable surtout pour ce qu’il veut être, moins pour ce qu’il est réellement : il y a de quoi plaire dans cette entreprise nostalgique de ramener un cinéma qui ne se voit malheureusement plus, ces grandes aventures spectaculaires destinées à un public familial tentant d’utiliser la fantaisie pour exprimer le drame psychologique. Dans le meilleur des cas, comme chez Spielberg, cette imbrication du drame dans l’aventure se fait naturellement; chez Abrams, ces deux aspects tentent terriblement de se rejoindre dans la scène finale, mais la suture est artificielle : puisque le personnage principal, Joe, ne semble pas porter le deuil de sa mère de façon si difficile (son père étant, en fait, beaucoup plus affecté par cette perte), on ne sent jamais la nécessité du lien qu’il établit avec la créature. Le film veut nous montrer qu’il évolue grâce à elle, mais elle semble superflue tant Joe est dès l’abord assez responsable et adulte pour affronter la réalité sans le biais de cette fantaisie.

Si, dans E.T., Elliot avait besoin de sa figure paternelle d’adoption pour réussir à régler ses problèmes familiaux, le fantastique lui servant à mieux revenir ensuite au réel, on ne sent pas chez Joe la même impasse, au contraire, l’extra-terrestre ne lui fait que répéter ce qu’il savait déjà, c’est d’ailleurs l’enfant qui doit apprendre au visiteur de se départir du passé pour mieux avancer, un discours qu’il aurait dû, en fait, servir à son père, absent à ce moment, qui se réconciliera avec son fils un peu platement, simplement sous le coup de la peur et du danger. Au lieu de condenser son récit en un point où tout converge, Abrams en éparpille maladroitement les fils, incapable de mener ses idées pourtant prometteuses jusqu’à une conclusion logique et satisfaisante, l’émotion s’échappant ainsi au travers des à-peu-près d’une métaphore inadéquate. Il y a bien quelques beaux moments de mise en scène, par exemple Joe devant laisser s’envoler le pendentif de sa mère pour permettre à l’extra-terrestre de terminer la construction de son vaisseau spatial, un geste qui libère la main de Joe, lui permettant alors de prendre celle de sa copine; Abrams a donc retenu quelques leçons, mais même ces quelques moments plus accomplis ne dépassent jamais le stade de l’imitation révérencieuse.

En fait, cet hommage (quoique sincère) est au mieux rudimentaire, au pire carrément hérétique tant il trahit l’essence de son parangon : Abrams ne semble avoir retenu de Spielberg que l’émerveillement, et il sait d’ailleurs créer de fortes séquences d’action et de suspense avec (presque) la même adresse que son modèle, mais cette habileté s’estompe dans les scènes plus quotidiennes alors qu’Abrams filme toutes les conversations à travers les mêmes champs/contrechamps monotones, des scènes sans vie qui échappent de justesse à l’ennui grâce au jeu senti des jeunes acteurs. Dans ces moments, Spielberg se fait lointain, Abrams négligeant ainsi la principale leçon du maître : Spielberg ne pourrait pas se permettre de filmer le réel et ses personnages avec la même indifférence qu’affiche Abrams puisque ce réel l’intéresse en premier lieu, tous ses grands spectacles depuis Jurassic Park au moins servent à critiquer la valeur échappatoire que l’on accorde généralement à ce que l’on nomme « divertissement », Spielberg s’épuisant depuis les années 90 à remettre en question les images et les illusions qu’elles peuvent procurer, montrant au contraire comment elles peuvent nous aider à mieux cerner le réel (par les allégories politiques de War of the Worlds par exemple). L’émerveillement, bien présent chez Spielberg, est donc toujours contrebalancé par ce discours plus critique qui fait toute la force de son cinéma. Chez Abrams, toutefois, il ne reste qu’une prétention à l’émerveillement, un sentiment qu’il n’arrive à faire partager que partiellement. Il en résulte une œuvre certes agréable, mais au final aussi superficielle qu’impersonnelle.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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