Remonter la caverne

Donc, Une investigation cinématographique est re-en ligne; donc, j’avais dit que je voulais revenir sur Stanley Cavell dans une perspective post-Un monde passé (série à Panorama Cinéma en trois parties, une, deux et trois); donc, donc, ça tombe bien parce que les deux vont de pair, l’objectif de ses deux séries étant sensiblement le même (chercher à définir ce qui a changé aujourd’hui par rapport au cinéma d’autrefois, ce passage d’un monde passé à une image présente), les deux tournoyant aussi autour d’une même question qu’elles abandonnent avant de l’avoir formulée, ce qui était aussi le cas avec Imitation of Life en anglais. Je ne pense pas avoir plus de réponse aujourd’hui qu’autrefois, mais prenons au moins le temps de définir les termes de cette question, que j’avais posée ainsi récemment : si, pour Stanley Cavell, le cinéma, en tant que monde passé, était « une image mouvante du scepticisme », qu’est-ce que l’image numérique?

Dans l’épisode 3 de cette investigation, l’idée d’un lien entre le cinéma et le scepticisme était rapidement posée pour être ensuite abruptement coupée. La raison « artistique » de cette coupe au noir était de créer un certain arc narratif pour le narrateur qui devait apprendre à dialoguer au fil des textes (la première personne qu’il rencontre lui sort un monologue auquel il ne répond pas, il ne sait pas écouter le deuxième interlocuteur qui finit par se fâcher et ensuite avec les derniers intervenants il y un dialogue plus véritable qui s’installe, ou plutôt un de ces faux dialogues socratiques qui peine à cacher qu’il s’agit en réalité d’un monologue…); la raison « pragmatique », c’est que je ne savais pas comment développer cette idée. Ou, plus exactement, je ne savais pas du tout ce que Cavell entendait par une « une image mouvante du scepticisme », c’est D.N. Rodowick qui m’a ouvert les yeux deux ans plus tard, d’où sa place importante dans Imitation of Life, et par après j’ai lu beaucoup de Cavell, ses écrits de philosophie, ce qui nous mène un autre deux ans plus tard (c’est un cycle!) à Un monde passé, qui m’a fourni le dernier bout de casse-tête avec The Matrix (dans deux ans, il y aura sûrement autre chose qui poussera dans ma tête, avec Deleuze peut-être).

The Matrix, oui, parce que le film fonctionne tout entier sur ces idées du scepticisme et du numérique, mais peut-être pas de la manière qu’on le dit d’habitude – ok, je sais que cette lecture du film commence à être usé alors avant de m’engager dans cette voie, je dois vous demander pardon à l’avance pour écrire une énième fois sur Platon et The Matrix¸ mais bon, c’est inévitable s’il faut parler du scepticisme par rapport à ce film. Et comme avant toute discussion philosophique provenant de bibi, j’aime mieux mettre au clair que j’avance dans ce domaine en dilettante, que même si j’en lis beaucoup ma connaissance du sujet demeure surtout intuitive et qu’il est donc fort possible que je déforme la pensée des uns et des autres, ce qui, euh, j’espère ne rend pas ce texte trop insignifiant, incohérent ou confus…

La fameuse Caverne : disons d’abord que cette allégorie ne parle pas tout à fait du scepticisme puisque les prisonniers de Platon contemplant les ombres peuvent éventuellement se lever, découvrir la source des ombres (des torches derrière eux), remonter peu à peu les gorges de la caverne pour ressortir en plein jour et se faire aveugler par le Soleil, un récit qui peut être vu comme une image du scepticisme, mais pas vraiment non plus. Peut, parce qu’il y a l’idée que nous percevons une image du monde (son ombre) plutôt que le monde lui-même, donc que notre perception quotidienne est « trompeuse » ou plus exactement « partielle ». Pas vraiment non plus parce que le scepticisme ne permet pas de remonter ainsi de l’ombre du monde vers le monde lui-même, au contraire, pour le sceptique nous sommes à jamais enchaînés dans la caverne puisque ce sont nos sens qui nous font voir des ombres plutôt que le monde : s’il y a un monde au-delà de mes sens, il m’est impossible de le savoir, je n’aurai toujours que ma perception de celui-ci, je ne peux donc pas remonter vers le soleil.

La Caverne, en fait, n’est pas une allégorie du scepticisme mais de la connaissance : pour Platon, les choses matérielles que nous côtoyons ici en ce bas-monde découlent toutes d’une Idée originelle (tous les chats dérivent de l’Idée Chat), ou plutôt ma connaissance première d’une chose, par son contact immédiat, me donne une idée de la chose qui n’est qu’une pâle imitation de l’Idée, se situant, Elle, à quelque part dans le ciel (ben oui, le christianisme a tout volé à Platon!) La Caverne représente le chemin vers la connaissance, la voie du philosophe qui doit s’arracher des ombres pour remonter vers le Soleil; les ombres ne représentent pas une connaissance « fausse », mais une connaissance partielle, indirecte (une ombre ne peut pas exister sans un objet pour la projeter, elle n’est donc pas fausse, ni une illusion puisqu’elle nous donne une idée, vague, de l’objet auquel elle renvoie). Le sceptique, lui, fait un pas de plus : le monde, peut-être qu’il n’existe pas du tout, qu’il ne s’agit pas d’une ombre, mais d’une illusion complète, ou peut-être qu’il est impossible de voir autre chose qu’une ombre, dans tous les cas il n’y a pas d’issue à la Caverne. C’est l’objet du cauchemar de Descartes dans sa première méditation, le vertige qui lui prend devant son foyer, les méditations suivantes tentant d’écarter ce doute sceptique pour rétablir la possibilité d’une connaissance vraie du monde. Autrement dit, Descartes pose le scepticisme pour mieux l’écarter, et de même nous pourrions dire que la Caverne part d’un postulat sceptique pour montrer le chemin hors de celui-ci. 1Quoique je ne suis pas certain qu’il s’agit bien pour Platon d’un scepticisme : chez lui, les sens ne sont pas trompeurs, ils nous donnent accès à une idée qu’il faut apprendre à mieux connaître par l’esprit, ou quelque chose comme ça.

The Matrix, donc, ressemble à une fable sceptique, avec cette illusion d’un monde qui trompe les sens, mais puisque le film stipule qu’il est possible d’écarter cette illusion et de revenir au réel, il ne s’agit pas d’un vrai scepticisme non plus (pour le sceptique, la Matrice se situerait plutôt dans le cerveau de chacun et il ne serait jamais possible de prendre une pilule pour en arriver à un « réel objectif »). En même temps, The Matrix n’est pas une Caverne platonicienne non plus parce qu’il n’est pas possible de remonter des ombres (la Matrice) au Soleil (le réel), la Matrice étant bel et bien une illusion et non une ombre, car contrairement à l’ombre la Matrice ne renvoie à rien d’autre qu’à elle-même. Ou plutôt, elle imite un réel préexistant, mais elle pourrait aussi bien inventer un autre monde, au contraire de l’ombre qui n’a pas le choix de se modeler sur un objet, qui ne peut pas exister sans cet objet et une source de lumière, de la même manière, d’ailleurs, que sans lumière et sans réel à capter l’image photographique ne pourrait rien enregistrer (bien sûr, s’il n’y a pas de réel, l’image numérique ne peut pas exister puisqu’elle fait partie du réel, mais le contenu de l’image numérique n’a pas besoin du réel pour prendre forme). Il n’y a donc rien qui relie la Matrice au réel comme l’ombre à l’objet qui la projette, en fait en remontant les gorges de la Matrice nous n’allons pas trouver un objet mais des 0 et des 1; la vraie Caverne, ce n’est donc pas la Matrice, mais le cinéma en pellicule, un cinéma qui moule le réel et qui nous permet de remonter de l’image à l’objet qu’elle représente (pas tout à fait au même objet puisqu’il y aura un écart temporel entre l’objet photographié et l’objet qu’il y a devant moi, mais disons le même objet nonobstant ces différences que le passage du temps y a inscrit). C’est d’ailleurs pour cela que Platon détesterait le cinéma : il voyait l’art comme une imitation du réel et le réel étant déjà une imitation abâtardie de l’Idée, l’art nous éloignerait d’autant plus de ce Ciel divin empli de Connaissances. Le cinéma étant une imitation particulièrement « juste » ou « réaliste » du réel, il serait sûrement, aux yeux de Platon, encore plus « trompeur » que d’autres formes d’art (en ce qu’il nous fait croire que nous sommes en face de la « réalité » et peut-être même qu’il prétend nous la faire mieux comprendre alors qu’en réalité il nous en éloigne en se contentant de l’imiter). Il suffirait, je pense, de démontrer que l’art comme le cinéma ne sont pas une imitation pour qu’on puisse y voir une manière de se rapprocher de ce Ciel, au même titre que la philosophie, mais c’est une autre question… 2De Platon, je n’ai lu que La République, mais je crois qu’il parle de l’art de manière plus complexe dans d’autres ouvrages.

Cavell, enfin, nous présente le cinéma comme une image du scepticisme nous permettant de remonter cette Caverne. Par « image mouvante du scepticisme », il faut donc entendre ceci : le « réalisme » de l’image cinématographique ne provient pas uniquement de l’opération bazinienne d’ « empreinte du réel », mais aussi de notre position de spectateur qui correspond à notre expérience du monde, l’homme du vingtième siècle tenant le monde à distance depuis une perspective sceptique. 3Remarquons d’ailleurs que le titre français du livre de Cavell, La projection du monde, n’est pas tout à fait juste, car il est beaucoup plus important pour lui que le monde soit vu, et non projeté (bien qu’il le soit aussi), d’où le titre anglais, A World Viewed. Pourquoi cet homme est-il sceptique, Cavell ne le dit pas, mais peut-être pouvons-nous relier l’idée de l’humanité -spectateur (l’Occident, soyons franc) à Gilles Deleuze et la rupture du schème sensori-moteur : le monde, subitement, nous paraît trop grand, les nouveaux moyens de communication, pour reprendre un cliché propice à l’occasion, nous renseignent sur ce qui se déroule partout sur le globe, alors notre propre pouvoir d’action en parait diminué (que puis-je faire devant la majorité des nouvelles que je lis chaque jour? comment concilier mon quotidien avec ce qui se déroule à l’autre bout du monde, ou même parfois à deux pas de chez nous?) Les événements eux-mêmes nous dépassent, par leur complexité ou leur ampleur, notamment la Shoah, qui est le moment de rupture de ce schème : cette tragédie est si immense, incompréhensible, qu’elle nous paralyse, pendant le reste du siècle nous déambulons comme des zombis stupéfiés. Cette dislocation trouvera son image au cinéma dans les espaces quelconques du néo-réalisme (des espaces déconnectés qui ne forment plus une unité cohérente), dans ces personnages errants dans les ruines d’un monde, incapables d’agir comme le héros américain qui, lui, passe illico de la perception à l’action en traversant des espaces formant un Tout cohérent. Pour Deleuze, le temps s’introduit alors entre la perception et l’action (plus une réaction en fait), si seulement il y a encore une action, un large pan de l’image-temps étant consacrée à la contemplation (ce qui n’équivaut pas nécessairement à un cinéma contemplatif fait de plans longs sans action) : nous restons coincés dans le voir, la perception donc, comme chez Cavell nous sommes essentiellement des spectateurs face au monde, et donc, chez Cavell comme Deleuze, le cinéma peut nous permettre de retrouver cette foi au monde que nous avons perdue (il faut croire au monde, dépasser le scepticisme, pour pouvoir y agir; le problème avec l’image-mouvement, qui elle ne mène pas à l’inaction, ni le héros américain, c’est qu’elle peut facilement mener à des débordements comme la propagande, ce type de cinéma peut enseigner une (ré)action qui bloque la pensée et véhicule une idéologie douteuse).

Cavell, je pense, dirait plutôt que les idées sceptiques discutées en philosophie depuis Descartes et Hume ont fini par percer la sphère publique, ou peut-être qu’elles ont engendré ou prédit un « air du temps » qui est le nôtre (ou qui était le nôtre au siècle dernier). Comme exemple, on peut penser à la littérature fantastique qui prend son envol vers la moitié du dix-neuvième siècle et qui s’abreuve largement aux idées sceptiques : le principe du fantôme qui hante notre monde suppose que nos sens sont limités et ne peuvent percevoir cet autre monde du fantôme ; que nos sens sont « trompeurs », au moins en partie ou même totalement lorsque l’on pense à ces narrateurs qui voient des choses qui ne sont pas. Le fantastique exprime ce sentiment que le monde nous échappe, qu’il nous est inaccessible, qu’il n’est plus possible d’y agir ou que l’action y est inutile (nos coups traverseraient le fantôme sans l’atteindre, les héros du fantastique ne peuvent que voir, ils sont paralysés par ce qu’ils voient), ce genre littéraire s’insérant ainsi dans ce creux laissé par une religion qui commençait alors à s’étioler, battue par les coups répétés d’une science qui affirmait haut et fort son rationalisme. Tiens, un autre lien me vient : Descartes a opéré cette division corps/esprit qui s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui en Occident (même si lui voulait concilier les deux pôles) et est devenu objet/sujet (sous la plume de Kant je crois), une dichotomie qui est à la base de toutes nos satanées discussions sur la subjectivité de la critique (si Descartes avait su!), mais aussi des prétentions à l’objectivité de la science, elle qui serait d’autant plus « vraie » que le sujet/l’esprit n’entrave pas la connaissance de l’objet/le corps/le monde (ce n’est plus tout à fait vrai aujourd’hui, il est reconnu que la présence de l’observateur peut influer sur les résultats, mais en gros on associe encore la science à l’objectivité, à un objet dont la vérité est indépendante de tout sujet qui le perçoit). Donc, la science stipule qu’il faut retirer son esprit du monde pour le comprendre, qu’il faut l’observer en tant qu’objet en se désengageant comme sujet, bref qu’il faut être un spectateur du monde, ce qui est en gros aussi ce que l’on entend (à tort) par « rationalisme » : considérer les faits eux-mêmes, les objets, détachés de tout esprit, tout sujet particulier. Utiliser sa raison consisterait à se désengager du monde pour le regarder de loin; évidemment, le rationalisme n’est pas du scepticisme, et Deleuze ne parle pas de scepticisme non plus, mais voilà plusieurs attitudes contemporaines qui font de nous des spectateurs, qui créent cette distance entre nous et le monde.

Retour à l’art, le cinéma serait à la fois une duplication de notre Mal du siècle, de notre incapacité à agir, d’où son réalisme intrinsèque, bien au-delà du fait que l’image ressemble au réel (au fond, je suis au cinéma comme devant des nouvelles du réel : tenu à distance d’un monde que je sais être le mien, qui m’est à la fois étranger (les nouvelles ne me concernent pas directement) et familier (je reconnais ce monde comme étant le mien)); et à la fois le remède. Je ne pense pas posséder les mots permettant d’expliquer comment cette « guérison » peut se produire chez Deleuze (cela a à voir, je pense, avec la formation de concepts, d’une pensée qui ne serait possible que par le cinéma) et chez Cavell il faut spéculer puisqu’il ne le dit pas. Mon explication serait celle-ci : le sceptique se tient à l’écart du monde en doutant de sa présence en son sein (parce qu’il n’y a pas de monde, parce qu’il ne correspond pas à celui que nous voyons par nos sens…) et le cinéma nous paraîtrait « réaliste » en ce qu’il nous place dans cette position du spectateur qui est celle du sceptique (ce dernier ne pouvant agir dans un monde duquel il se sent détaché), ce qui ne serait pas vrai du théâtre (où il n’y a pas d’écart temporel, je peux interrompre la pièce en montant sur la scène) ou de la peinture (où les choses peintes ressemblent aux vraies choses, et ne sont pas les « choses elles-mêmes », comme dit Cavell à propos de l’image photographique). L’expérience du cinéma permettrait donc de dépasser ce scepticisme parce que cette mise à distance du monde à l’écran crée chez le spectateur un désir de combler cette distance, le spectateur se projette dans ce monde passé pour tenter d’y participer en suivant les modèles éthiques (les acteurs) à l’écran, un désir d’agir dans le monde qu’il peut ensuite ramener avec lui hors de la salle. C’est-à-dire qu’au cinéma, ma position de spectateur n’est pas satisfaisante, comme si le cinéma, en rendant visible, prégnante, cette distance entre moi et le monde, me la rendait insupportable, alors qu’au quotidien cette distance me demeure invisible (je ne me dis pas à chaque instant « peut-être que le monde n’existe pas », mais ma manière d’être dans le monde fait de moi un tel spectateur, de manière plus ou moins consciente).

Mais alors, qu’est-ce qui change avec l’image numérique? Il change que nous ne sommes plus en présence d’un monde, mais d’une image, comme si on se disait : à défaut de pouvoir agir dans le monde, agissons sur son image. C’est bien connu que le réel a disparu et que nous vivons maintenant dans son image et au fond l’image numérique donne forme à ces idées baudrillardiennes, d’autant plus, il ne faut pas oublier, que le numérique sert aussi à agir sur le réel : Lev Manovich remontait les origines du numérique jusqu’au radar, une surveillance en directe du réel permettant d’y agir le plus rapidement possible, la photographie pouvant servir de preuve a posteriori mais n’ayant guère d’utilité dans l’immédiat. Aujourd’hui, nous pouvons penser aux drones, contrôlés à distance grâce à une image numérique (permettant de voir ce que le drone « voit ») qui permet de déterminer la cible en direct. Bien sûr, l’effet destructeur du drone a lieu dans le réel et non sur l’image, mais pour accéder au monde il faut dorénavant passer par son image, c’est en contrôlant l’image que nous pouvons agir sur le monde (contrôler une photographie, la déformer, n’a d’effet que sur la photographie elle-même puisque les objets représentés sont dans le passé). Le monde n’est plus nécessaire, et même il est mieux de ne pas trop le connaître, la santé mentale de l’opérateur d’un drone se portant mieux s’il n’est pas en contact direct avec la mort qu’il répand.

Et c’est exactement ce passage d’un monde à son image qu’illustre The Matrix : le réel n’est plus nécessaire, il vaut mieux vivre dans la Matrice. Rien pour guérir le sceptique, au contraire, Neo sait que la Matrice est une illusion, et c’est précisément ce qui lui permet de la contrôler. L’image numérique n’est pas toujours une illusion mais comme elle « bouge » en direct, comme elle est toujours en métamorphose en suivant les pulsations du flux électronique, elle appelle cette manipulation, cette interactivité, ce qui nous fait voir en elle une image plus qu’un « monde » (même le manipulateur de drone doit plus avoir l’impression de guider une image que de contrôler un véhicule aérien réel). La perte de « vérité » de l’image numérique ne découle donc pas d’un manque de « fidélité au réel » (un numérique en prise de vues réelles peut être tout autant « fidèle au réel » que la pellicule), mais parce qu’elle est toujours potentiellement déformée, ou même essentiellement déformée (par essence le numérique demande à être manipulé), ce qui nous ramène à la surface de l’image (nous manipulons l’image et non le monde). Mais en même temps, il y a une autre forme de réalisme puisque l’image numérique correspond à notre expérience du monde (ou plutôt de l’image du monde), comme autrefois la pellicule avec le spectateur : nous reconnaissons l’image numérique comme fausse et c’est peut-être précisément pour cela que nous l’acceptons comme vraie (ou « réaliste »), parce qu’elle se déclare comme image (contrairement à l’image photographique qui nous « trompe » en projetant un monde passé). En un sens, elle est honnêtement fausse, et c’est ce qui nous plaît : je suis juste une image, de dire l’image, vous ne pouvez pas remonter mon cours comme dans la Caverne et retrouver un réel derrière parce qu’il n’y en a pas (c’est un peu contradictoire avec cette histoire de drone, alors peut-être qu’il faudrait dire que dans le cas du drone, il vaut mieux ne pas penser au réel derrière, même s’il y en a un, un oubli facilité par notre expérience quotidienne d’une image honnêtement fausse).

La Matrice n’est pas une allégorie de la Caverne, mais un substitut, une Caverne qui dit « voilà ce sont des ombres, il y a quelque chose derrière mais ce n’est pas important parce que je vous donne tout contrôle sur ses ombres ce qui est bien plus amusant ». Un contrôle qui peut à la fois être sans conséquence (en général un jeu vidéo n’affecte pas le réel) ou qui peut modifier le monde (comme les drones, ou Neo qui combat dans la Matrice pour libérer les hommes). Je sens que c’est un peu confus (j’écris à voix haute), je mélange trop de type d’images, mais le numérique prend des formes très variées, ce qui peut expliquer cette (ma) confusion, que j’espère être celle du cinéma plus que la mienne… 4En me relisant, il s’agit clairement de la mienne! Vive le blogue, on peut écrire n’importe quoi, on débrouillera tout cela une autre fois.

Nous ne sommes donc plus des spectateurs, mais des usagers, nous avons « réparé » le schème sensori-moteur en agissant sur l’image plutôt que le monde. Nous avons retrouvé un pouvoir d’action à travers l’image plutôt que directement dans le monde, ce qui peut parfois aussi avoir un effet sur le monde… Cela semble déprimant en maudit, mais peut-être ne l’est-ce pas non plus… Sauf que cette voie vers l’avenir que je perçois dans le numérique, cette ouverture des possibles qu’il permet, pour le dire ainsi, il me faut quelque temps pour le méditer et le mettre en mots; ça passerait entre autres par cette discussion usuelle sur la subjectivité à quoi on adjoindrait une pincée de féminisme afin de réunir à nouveau le corps à l’esprit. Une prochaine fois!

Notes   [ + ]

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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