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Mériter son Mogwai

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Mériter son Mogwai Posted on 27 décembre 2015Leave a comment

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Je n’avais pas revu Gremlins depuis des années, et c’est vraiment formidable, un petit chef d’œuvre. Il y aurait beaucoup de choses à dire, et il me semble qu’on pourrait couvrir la majorité en passant par l’intertextualité du film ; essayons pour voir.

1 – Spielbergland

C’est le plus évident, le renversement de la mythologie spielbergienne, l’envers de E.T. (sorti deux ans plus tôt) : derrière chaque Mogwai se cache des gremlins, et derrière chaque E.T. aussi – d’ailleurs, dans la dernière scène de Gremlins, il y a effectivement un gremlin qui se cache derrière une peluche de notre excrément uranusien préféré, et un gremlin, en coupant une ligne téléphonique, rigole bien (nous aussi) en disant phone home caca. La banlieue de Spielberg n’est que du cinéma, voici la vraie banlieue nous dit Joe Dante dans le dos de son producteur. Enfin, pas tout à fait, il serait idiot de croire que Spielberg ne voyait pas le lien avec son propre cinéma. J’ai souvent entendu parler de Gremlins et E.T. comme des antagonistes, mais en réalité la vision de l’un et de l’autre se rejoignent, ils sont interdépendants : le film de Dante pousse sur celui de Spielberg comme les gremlins sortent des Mogwai ; Gremlins montre ce qui se passe quand on donne des Reese à E.T. après minuit ; Gizmo, c’est Spielberg et les gremlins, ce sont Dante ; l’un suppose l’autre.

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Ce que ça veut dire, plus précisément : dans E.T., comme toujours chez Spielberg, il faut se responsabiliser (là c’est l’enfant qui doit accepter le monde des adultes, parfois le père doit devenir père), Elliot doit grandir en acceptant le départ de son père. En parallèle, il y a ces adultes qui polluent, arrachent E.T. à Elliot et menacent des enfants avec des fusils. Ces adultes sont l’envers de E.T. (le lien est fait dès les premières images, E.T. qui contemple les herbes et les adultes qui les écrasent), ils sont donc des gremlins. Spielberg ne les nie pas, ces gremlins, il y en a toujours dans ses films (quoiqu’ils sont souvent moins malins que ceux de Dante), et en général son cinéma se présente comme une forme de rêve collectif permettant de dépasser ce stade pour atteindre celui du Mogwai ; E.T. (le film) cherche à accomplir le même rituel transcendant auprès du spectateur qu’E.T. (le E.T.) auprès d’Elliot. Parfois Spielberg s’enfonce trop loin dans son rêve et finit par oublier la réalité (c’est la partie artificielle de son cinéma), d’autres fois il trouve le juste point milieu.

Dante, lui, nous offre un cauchemar qui se veut un reflet satirique du réel. Il part d’une prémisse qui pourrait être celle d’un Spielberg (le papa préoccupé par ses inventions, loin de sa famille, qui offre à son fils un cadeau dangereux, le fils qui doit sauver sa famille), puis la renverse tout d’un coup, après une mise en place patiente (les gremlins n’arrivent que vers le milieu du film). Et alors, tout ce qui est généralement refoulé par Spielberg surgit de façon parfaitement jouissive ; tout ce qui restait hors-champ dans E.T. (on ne voit jamais la tête des adultes-gremlins, il faut qu’Elliot laisse partir E.T. pour qu’il accepte de les voir), tout ce qui était sous-entendu mais que Spielberg ne pourrait jamais montrer, et que Dante peut montrer uniquement parce qu’il le fait par des marionnettes. E.T. apprenait à Elliot à devenir un « bon » adulte, un Mogwai plutôt qu’un gremlin, mais en montrant toute cette violence et ces comportements signes de « décadence » (voir plus loin la scène du bar), Dante nous demande s’il est raisonnable de croire qu’une crotte venue du ciel puisse nous apprendre à dépasser ce stade du gremlin. Peut-être, répond-t-il par la bouche du marchand asiatique à la fin, mais pour l’instant nous ne sommes pas assez responsables : il n’y a que trois règles à suivre pour bien s’occuper d’un Mogwai, mais les américains sont incapables de les respecter. Plus souvent qu’autrement, l’homme est un gremlin, alors comment pourrait-il prendre soin d’un Mogwai? D’ailleurs, c’est le Mogwai qui doit nous sauver avec sa voiture électrique rose, comme E.T. avec sa bicyclette, et il repartira de même à la fin en nous disant un dernier au revoir. C’est donc dire qu’il y a aussi un Mogwai chez Dante, un E.T., une beauté, un espoir, mais il ne suffit pas de rêver pour avoir le droit de le posséder : il faut mériter son Mogwai, alors qu’E.T. tombe du ciel pour nous sauver (on sait qu’il est aussi le fils de Dieu).

gremlins-gremlins-invade-the-theater

Ainsi, la question serait : est-ce que le cinéma peut nous faire grandir, nous élever au stade du Mogwai? C’est cette scène géniale, les gremlins dans une salle de cinéma chantant en chœur avec Snow White and the Seven Dwarfs : Spielberg et Disney, le lien va de soi, ce sont des rêveurs qui pensent pouvoir reformer par leur cinéma une communauté brisée (dans E.T., le cinéma a un pouvoir de transformation immédiat : Elliot embrasse une fille en imitant The Quiet Man qu’E.T. regarde à la télévision). Et Dante, dans cette scène, nous montre qui sont les vrais spectateurs de ces rêves cinématographiques, il nous montre cette communauté brisée, décadente, qui s’amuse devant un de ces rêves. Le point de vue de Dante n’est pas si évident puisque d’un côté, les gremlins semblent vraiment apprécier Disney (un cinéma universel!), alors Dante reconnaît le pouvoir de fascination de ce cinéma (même chose pour les autres films mentionnés plus bas, les personnages sont toujours happés par leurs images), mais en même temps il est difficile de croire que ce film suffit à faire d’un gremlin un Mogwai ; vaut mieux tous les brûler. Il n’y a pourtant pas de nihilisme, ou de rejet complet de Disney et Spielberg : Dante s’en prend surtout aux excès de ce cinéma, son artificialité qui tend à refouler une partie du réel au même titre que la banlieue ou le temps des Fêtes.

En fait, Dante use d’une autre artificialité pour révéler ce réel refoulé, ou plutôt il détourne l’artifice de la banlieue, de Noël et du cinéma de Spielberg, il la révèle pour ce qu’elle est, une apparence, et montre ce qu’il y a sous celle-ci. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’il m’est impossible de penser ce film en CGI, car un CGI qui veut « faire vrai » trahirait l’essentiel du propos, perdrait l’allégorie qui fonctionne sur la reconnaissance de l’artifice pour ce qu’il est (autrement dit, il était essentiel que les marionnettes soient suffisamment expressives, convaincantes, mais pas assez pour nous faire perdre de vue qu’il s’agit de marionnettes, une fine ligne que le film maintient avec merveille), et un CGI qui veut « faire faux », c’est juste crissement laid et sans charme ; malheureusement, un tel remake numérique arrivera tôt ou tard. Bref, Dante ne croit pas au pouvoir transcendant du cinéma, il voit plutôt son art comme une surface plane permettant de refléter le monde, et après ce sera au spectateur de faire son propre chemin (ou non). Il ne peut pas croire à ce pouvoir car pour lui l’artifice ne sera toujours qu’un artifice, bon à divertir, mais pas à instruire de façon positive. L’artifice peut révéler, montrer ce qu’on ne saurait montrer autrement, mais il devient un mensonge quand il nous amène vers le ciel en prétendant faire le travail pour nous.

En conséquent, il ne faut pas grandir dans Gremlins (Billy n’apprend rien, et le film n’essaie même pas de lui faire apprendre quoique ce soit), il faut simplement survivre – survivre à l’attaque des gremlins, mais aussi aux conditions économiques (voir plus loin) que la banlieue refuse de reconnaître, et au consumérisme qui nous dicte d’acheter une technologie qui nous fait pourtant violence (les inventions du père sont déréglées, les micro-ondes, les mélangeurs, les fauteuils automatisés, les chasse-neiges, les voitures et les feux de circulation sont des armes). De même, le Mogwai est un cadeau de Noël qui déraille, et l’atmosphère de festivités cache les drames qui s’y jouent (l’anecdote sur un père, mort dans une cheminée en voulant livrer des cadeaux; on ne sait trop s’il faut en rire ou en pleurer).

2 – Invasion of the Body Snatchers (1956)

Film par excellence sur la paranoïa de la Guerre Froide, et donc sur la peur de l’Autre, sur ces méchants communistes qui veulent envahir notre Amérique bien-aimée. Dans Gremlins, le personnage de Dick Miller n’a cesse de maudire les foreigners : il faut acheter des véhicules américains, des télévisions américaines! Ivre, il prédit l’arrivée des gremlins en les décrivant comme des créatures étrangères qui se cacheraient dans son chasse-neige, et en un sens le film lui donne raison (il sera tué par des gremlins conduisant son chasse-neige) puisque le Mogwai a été acheté à un douteux marchand asiatique. En même temps, le problème n’est pas ce marchand (qui de toute façon refusait de vendre son Mogwai), mais bien ces satanés américains, incapables de respecter des règles toutes simples.

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Je ne cite pas Invasion of the Body Snatchers par hasard : Billy regarde ce film à la télévision avec un Gizmo apeuré, juste avant que les cocons des gremlins ne poussent, ceux-ci renvoyant explicitement aux cocons du film de Don Siegel. Mais ce qui émerge de là, ce ne sont plus des communistes sans individualité, mais le pire de ce que l’Amérique peut offrir. N’oublions pas que nous sommes en 1984, donc encore durant la Guerre Froide, Rocky IV devait sortir un an plus tard… Il n’y a peut-être rien de plus subversif ici que ce retournement de la paranoïa vers sa propre communauté : l’ennemi n’est pas parmi nous, nous sommes notre pire ennemi.

3 – It’s a Wonderful Life

On sait à quel point j’aime ce film de Frank Capra (sinon, vous pouvez le savoir ici). Dans une scène de Gremlins, la mère de Billy (notre personnage principal) regarde à la télévision George Bailey crier ses Merry Christmas en courant. Or, Billy travaille dans une banque, la vilaine Mme Deagle est une sorte d’Henry Potter et le nom de la ville, Kingston Falls, renvoie sûrement au Bedford Falls de Capra, mais au lieu d’une vision idyllique de la banlieue dans laquelle tous les soucis financiers peuvent être surmontés par l’effort de la communauté, il n’y a rien chez Dante pour sauver les pauvres locataires que Mme Deagle est prête à évincer – rien, sauf la mort, par siège éjectable, de ladite Mme Deagle. Enfin, on ne peut pas vraiment savoir ce qui se serait passé si elle n’était pas morte (pas d’ange pour montrer des scènes alternatives ici), mais quand, au début du film, elle laisse en pan la mère et ses deux enfants malades, en pleine rue, rien ni personne ne semble pouvoir les sauver. De plus, bien des personnages sont prisonniers de leur dette : Kate par exemple, l’intérêt amoureux de Billy, doit travailler bénévolement dans un bar pour aider la propriétaire qui n’a pas d’argent pour se payer un employé. Personne ne semble avoir d’argent, sauf Mme Deagle, alors il n’y aurait personne pour amasser un tas de fric à remettre aux potentiels suicidaires du temps des Fêtes.

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Enfin, quand George Bailey, dans It’s a Wonderful Life, voit ce qu’aurait été la vie sans lui, il se retrouve dans un bar qui se veut une sorte de vision de l’enfer (même si en fait je ne suis sûrement pas le seul qui préfèrerait vivre à Pottersville plutôt qu’à Bedford Falls). Gremlins suit cette structure, les gremlins étant à Gizmo ce que Pottersville est à Bedford Falls, l’envers d’un décor qui n’attend qu’un type irresponsable pour émerger… ou plus exactement, nous sommes tous irresponsables alors il faut un George Bailey (ou un E.T.) pour empêcher les gremlins d’apparaître, mais comme James Stewart n’est qu’un rêve cinématographique, les gremlins sont notre réalité (enfin, celle du film). Gremlins d’ailleurs offre sa propre vision de l’enfer, cette scène hilarante dans laquelle les gremlins s’emparent du bar où travaille Kate, un bar qui nous renvoie évidemment à celui d’It’s a Wonderful Life, mais il n’y a là rien de désespéré, au contraire, c’est libérateur. Je ne pense pas que les gremlins ont une signification fixe, l’allégorie fluctue selon le contexte (ils ne représentent pas la même chose dans ce bar que dans la salle de cinéma), mais à ce moment, les gremlins sont des monstres parce qu’ils agissent comme des « monstres », alcooliques, joueurs, fumeurs, exhibitionnistes, meurtriers, etc. Plus exactement, ils adoptent alors ces « mauvais » comportements urbains que la banlieue prétend refuser, c’est le refoulé de la banlieue. Il faut utiliser les guillemets car le point de vue est flou : on ne sait trop si le film s’attaque à la petite mentalité des gens de la banlieue qui ne saurait accepter ce genre de monstres (après tout, les personnages sont sympathiques) ou s’il s’agit vraiment de « mauvais » comportements (certains le sont indéniablement, mais d’autres, comme le breakdancing, euh, non).

***

Notes sur The New Batch

Et à mon avis c’est ce qui marche moins bien dans la suite : je suis assez sensible à l’argument qui dit qu’en fait c’est meilleur que l’original puisque Joe Dante y est totalement libre, le film est plus personnel, singulier, et il y a bien quelque chose de radical dans l’absence de structure, de narration forte, dans le geste d’autodestruction du film (on ridiculise les trois règles, les gremlins déchirent la pellicule au milieu et il faut la colère d’Hulk Hogan pour repartir la projection, des personnages morts dans le premier sont encore vivants sans raison apparente…) Je ne connais pas très bien Dante (j’ai revu les Gremlins pour débuter une rétrospective de sa filmographie), alors peut-être que je changerai d’idée plus tard, mais comme il n’y a plus cette hésitation dans le ton, qui provenait de la forte présence de Spielberg, la critique se perd, en particulier son aspect idéologique. Les attaques sur la technologie paraissent plus faciles, entre autres parce que celle-ci nous est moins quotidienne (l’aspect futuriste du gratte-ciel), et Dante se concentre sur les médias, particulièrement Hollywood, mais il en reste à une parodie de clichés des films de genre, sans jamais remonter à l’idéologie. Voir Gizmo rejouer Rambo nous montre bien à quel point Rambo est un personnage ridicule, mais ça ne nous dit rien sur ce que peut signifier ces films dans notre imaginaire culturel. Parfois Dante s’amuse avec génie de la stupidité des clichés (le restaurant canadien avec des serveurs en police montée!), d’autres fois il en utilise lui-même de façon, semble-t-il, inconsciente (le photographe compulsif d’origine asiatique).

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Le plaisir se trouve dans l’énorme bordel, la démesure, le slapstick, le non-sens, alors, oui, c’est anti-hollywoodien (voir aussi le génie de Will Ferrell ou de Jerry Lewis, d’ailleurs une référence dans Gremlins 2, via Tony Randall, la voix du gremlin intellectuel [Yves Corbeil!], qui jouait dans Will Success Spoil Rock Hunter?, de Frank Tashlin, réalisateur attitré de Lewis, et lui-même grand critique des apparences américaines via le slapstick et une technologie malveillante). Mais ça se termine sur un certain sentiment de vide puisque Dante ne construit rien en parallèle de sa destruction (alors que chez Ferrell il y a quand même l’amitié, certains sentiments humains ; chez Lewis une autoréflexion). Ce qui, au final, m’apparaît plus facile, même si c’est bel et bien une œuvre radicale, et je préfère la rigueur du premier film, tout aussi singulier, à sa façon.

Tout de même, il y a cela :

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Mais il n’y a rien de mieux que cela :

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“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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