Au revoir au dernier des blogues

Un blogue vient de s’éteindre, et non des moindres – c’était, à n’en point douter, le blogue cinéphile au Québec, celui qui a su le mieux exploiter cette forme pour rassembler et soutenir une communauté des plus vivantes. Je parle, bien sûr, du blogue de Jozef Siroka, sur le point de disparaître du site web de La Presse, après 11 années de service (bénévole, il faut bien le dire, c’est le lot des blogues). On peut regretter l’absence d’un post d’adieu de la part de Siroka, mais on comprend bien sa décision de partir dans le silence « plutôt que d’opter pour un post convenu qui risquerait d’émaner un sentimentalisme pénible », comme il l’a écrit sur sa page Facebook. Je ne peux, pour ma part, rester dans le silence, tant ce blogue a été un compagnon important de ma vie cinéphile ces dernières années, alors je ressuscite mon blogue quasi-mort pour rendre mes hommages suite à la mort d’un autre (étais-ce vraiment le dernier? Je ne suis pas certain mais je crois que oui).

Il le disait récemment en entrevue, Siroka utilisait son blogue comme « une plateforme de curation », pour mettre de l’avant les analyses les plus intéressantes du moment, les éditoriaux les plus percutants, les nouvelles les plus alléchantes. Mais en se présentant ainsi, Siroka néglige, et de beaucoup, sa contribution personnelle, sa capacité à synthétiser ce flot d’hyperliens, d’articles et de vidéos, pour en tirer un commentaire souvent plus éclairant que les textes rapportés eux-mêmes. Loin du simple journaliste, d’un transmetteur d’informations effacé, Siroka se méritait amplement le noble titre de passeur, au sens de Serge Daney, ses écrits faisant part en premier lieu d’une vision du cinéma.

Je l’ai déjà écrit à Séquences je crois, mais pour moi la forme du blogue est idéale pour la critique puisqu’elle permet de créer un passage vivant de l’œuvre au critique aux lecteurs/spectateurs. Le cinéma, l’art, ne serait rien sans cet échange, et ce passage ne devrait pas se faire à sens unique comme le laisse croire à tort la forme traditionnelle d’une critique imprimée. C’est bien pourquoi Siroka était un critique précieux (même s’il ne faisait pas toujours dans la critique de films proprement dite) : pour sa plume toujours accessible, sans sacrifier à l’intelligence (quant à moi l’une des qualités les plus essentielles pour un critique), et pour son engagement personnel dans l’œuvre, toujours ressenti dans l’écriture (l’autre qualité essentielle), mais aussi pour la communauté qu’il avait rassemblé dans son espace virtuel, le dialogue qu’il entretenait régulièrement avec elle, sa facilité à ouvrir la discussion. Et, pour l’avoir tenté pendant quelque temps, je peux dire d’expérience qu’il est particulièrement difficile de trouver un sujet potentiellement enthousiasmant pour ses lecteurs et de le présenter de manière ouverte, sans pour autant négliger sa propre opinion, sans en faire non plus une simple question lancée en pâture pour éviter d’avoir à y réfléchir soi-même – comment offrir sa pensée tout en activant celle d’autrui, en l’incitant à s’exprimer, c’est un jeu d’équilibriste des plus précaires que Siroka maîtrisait parfaitement.

Mine de rien, la fermeture de ce blogue va laisser un grand trou dans le paysage québécois : oui, il y a encore les revues, 24 Images, Séquences, Panorama-cinéma (la meilleure, bien sûr!), ou les sites, Points de vue, Le Quatre Trois, Cinéfilic, Films du Québec, Faux Raccord, d’autres sûrement, mais malheureusement aucun de ces sites n’a autant de visibilité qu’un blogue de La Presse, et plus important, ils opèrent plus ou moins en vase clos, selon d’autres modèles, plus près d’une revue traditionnelle . Car le format du blogue (enfin, idéalement) est aussi caractérisé par son ouverture, par ce passage qu’effectuait régulièrement Siroka entre ce qui s’écrit ailleurs et les lecteurs d’ici – et, en retour, par ce que les lecteurs peuvent apporter. Une formule qu’on retrouve peu ou pas dans les sites qui demeurent (en plus des sujets que Siroka abordait régulièrement mais qu’on voit peu ailleurs, les courts métrages et les affiches de film entre autres, et le fait de partager aussi des essais vidéo, de ne pas se limiter à l’écrit).

Mais avant d’en arriver à cette communauté, effacée elle aussi par La Presse, je me dois de reconnaître ma dette envers Siroka : on sait sans doute que je commentais régulièrement sur son blogue depuis quelques années (et si on ne le sait pas, le titre de ce blogue ne devrait pas laisser trop d’ambiguïté sur mon pseudonyme), mais je ne me rappelle pas avoir déjà mentionné que ce fut l’une de mes inspirations premières quand j’ai ouvert Du Cinématographe. Il y avait, à l’époque, deux blogues québécois cinoches que je suivais régulièrement, celui de Siroka et celui d’Helen Faradji (Arrête ton cinéma), et si j’ai d’abord cru possible d’écrire sur le cinéma sur le web, c’est parce que j’avais devant moi ces deux exemples, sans quoi je ne sais trop ce que j’aurais fait. Alors avec les George Privet (lui aussi disparu du web), Denis Côté, Juliette Ruer et Faradji, Siroka fait partie de ceux, au Québec, qui ont marqué profondément ma vision du cinéma et qui a continué de l’alimenter jusqu’à aujourd’hui (en plus d’avoir été le premier à remarquer mes écrits, quand j’étais encore anonyme, et d’avoir continué à les soutenir).

Enfin, il est impossible de clore ce billet sans mentionner les nombreux intervenants de ce blogue, les réguliers comme les occasionnels, les toujours actifs et les disparus, les rafc, winslow, unholy_ghost, jon8, mendell, pilac9, pezzz, kurtz, _renaud, orangemecanique, twolaneblacktop, cinefilm, astyanax, bohmer, atchoum, goupil, teamstef, procosom.com, lecteur_curieux, vlrglqqf, la_roy, zaclock, scories, sim_senechal, j’en oublie sûrement ; sans une pensée pour ces débats sans fin (oui, c’est vraiment bon Death Proof, jon8, et non c’est raté, Super 8, ghost) qui m’ont souvent aidé à affiner mes idées pour mes textes « officiels » ou qui m’ont guidé vers des lectures et des visionnements stimulants ; tous ces noms ont été une présence, aussi virtuelle soit-elle, dans ma vie de cinéphile depuis une dizaine d’années.

Alors à la revoyure à vous tous, merci pour tout, et merci, surtout, au maître d’œuvre, à Jozef (on peut se permettre le prénom) – bonne continuité, en espérant retrouver tes mots bientôt (il y a plein de revues!), d’une manière ou d’une autre (au moins un compte Letterboxd?!?).

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

11 Comments

  1. "pezzz"
    4 avril 2017
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    Je partage votre tristesse. Le blogue de Jozef a également fait office de rampe de lancement personnelle de ma cinéphilie, ou du moins de son partage avec le monde extérieur. La qualité des billets, la qualité des intervenants (quel sentiment de l’imposteur que de me voir cité dans la même phrase que rafc, pilac9, ghost et autres!), la cordialité des échanges, c’était vraiment un lieu de partage unique et essentiel. Chaleureux remerciements à Jozef pour ces belles années.

    Je soulignerai au passage pour les curieux des liens cités que Faux Raccord est présentement en dormance, bien que pas officiellement mort. Faut croire que le « blogging » se conjugue mal avec une maîtrise et un boulot de prof.

    En espérant que le départ de Jozef vous poussera à ranimer la flamme de votre côté! 😉

  2. Sylvain Lavallée
    4 avril 2017
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    Vous ne devriez pas vous sentir imposteur! Quant à ma flamme – elle ne s’est pas éteinte, mais je vais dire, comme vous, que c’est difficile de conjuguer blog et maîtrise! Si je peux me permettre, vous étudiez où? Si ça se trouve on est collègues….

    • "pezzz"
      4 avril 2017
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      Après un premier cycle à l’université du peuple, me voilà haut perché sur la colline pour les cycles supérieurs. En science po toutefois. J’ai décidé de poursuivre avec mes premières amours.

      • Sylvain Lavallée
        4 avril 2017
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        Ah oui, j’ai assumé le cinéma, j’avais oublié qu’il y avait d’autres choses, dans la vie… Au plaisir de vous retrouver sur Faux Raccord !

  3. Pierre Lachaine
    5 avril 2017
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    Totalement d’accord avec vous. C’était un blogue formidable, tellement stimulant, qui me donnait le goût de voir des films. Il y avait là un enthousiasme envers le cinéma et la pensée du cinéma, de la part de Siroka certes mais aussi de tout le monde, qu’on ne retrouvera pas de sitôt dans un blogue, j’en ai bien peur (j’espère me tromper cela dit). Ah, j’en ai tellement passé du temps à rafraîchir la page avec l’espoir d’y voir un nouveau trait d’esprit plein d’humour de ghost (du temps où il intervenait à un rythme parfois hallucinant) ou un de vos longs commentaires tellement éclairants (c’était jouissif d’en voir apparaître un 🙂 ou encore une de ces interventions un peu étranges de procosom que j’affectionnais particulièrement sans avoir toutefois d’affinités avec sa pensée. Et tous les intervenants que vous nommez, les pezzz (oh non, vous n’étiez pas imposteur pezzz), astyanax, kurtz, orangemecanique, ont nourris à leur façon ma propre vision du cinéma, simplement en échangeant, en étant d’accord ou pas, peu importe. Je crois sincèrement que ce blogue m’a amené, par la bande, à mieux me connaître. Enfin… Tout ça pour dire que je suis ben d’accord avec vous et pour vous remercier pour vos commentaires toujours tellement enrichissants au fil des années.

  4. Sylvain Lavallée
    5 avril 2017
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    Merci à vous! Oui, j’ai passé pas mal de temps à rafraîchir la page aussi, je ne pense pas que j’aurais survécu à mes journées de travail sans ce blogue! Et non, je ne pense pas qu’on va retrouver une telle communauté de sitôt, le format blogue est en train de mourir en général. En fait, tout ce qu’on a déjà vanté beaucoup à propos du web, la possibilité pour tous citoyens de s’exprimer, est en train d’être réformé, les commentaires sont dispersés, envoyés dans un espace réservé, à part (Facebook par exemple), ce qui facilite la gestion et le contrôle. Mais bon, c’est un autre texte, c’est juste pour dire que je n’y crois pas, à un autre blogue qui marcherait aussi bien.

  5. Marc-Antoine R.
    5 avril 2017
    Reply

    Passeur, il l’était assurément, et je dirais même qu’il fut le professeur de cinéma le plus accessible de la province… N’ayant eu récemment que l’âge des amants réguliers, c’est d’abord son blogue qui m’a éduqué, puis qui m’a amené à découvrir votre site (de mémoire incertaine, après le 7 novembre 2013…), toutes vos autres plateformes (on peut commencer à dire qu’il y en a beaucoup…), les Cahiers, les Inrocks, etc. Quand unholy_ghost écrit que des jeunes peuvent lire ce que vous – les intervenants – écrivez, il a raison, c’est vrai, du moins pour moi. Lorsque Siroka s’essayait à la forme critique, il était merveilleux : ses textes, entre autres, sur The Master (de l’autre Anderson (…) que j’ai imprimé hier en preuve d’existence…), Poetry, The Tree of Life et Le démantèlement sont à placer dans une anthologie. Nos « scènes de la cloche [de Roublev] » à nous, en quelque sorte. Mais, souvent, les discussions entre lecteurs étaient plus intéressantes que ses entrées ; quel plaisir que de lire les meilleurs critiques anonymes, les ghost, astyanax, rafc, winslow, orangemecanique, ankh, le faux bressonien… Malheureusement, étant sans doute pris du même sentiment que pezzz, je n’y aurai jamais écrit. Merci à M. Siroka, à vous et aux autres, trop nombreux, d’avoir enrichi le web dix ans et de m’avoir diverti quatre ans.

  6. Martin Beaulieu
    10 avril 2017
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    Jozef Siroka était le meilleur blogueur au Québec. POINT. Je ne me souviens pas d’avoir lu l’un de ses billets et me dire que la vie me devait 10 ou 15 minutes! J’ai toujours cherché comprendre sa méthode de travail, car les liens construisant ses articles étaient très riches et pas nécessairement tous récents. Une perte.

  7. mendell
    13 avril 2017
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    J’exprime aussi ma déception quant à la disparition du blogue de Jozef… Je suis en deuil, tout simplement. Quelle belle plateforme nous venons de perdre!

    Je tiens à remercier Jozef et à remercier tous les intervenants du blogue pour les billets et échanges intéressants, instructifs, éclairants, etc. C’est en vous lisant que j’ai pu développer cette passion du cinéma. J’étais un néophyte quand j’ai découvert se blogue et quand j’ai commencé à y participer, j’y ai découvert une communauté particulièrement engagée, passionnée et altruiste. Je participais moins au blogue dernièrement, mais je vous lisais toujours aussi régulièrement et avec le même plaisir.

    @Sylvain, je suis humblement honoré d’apparaître dans votre liste comme je vous vois, avec Jozef, ghost, rafc et kurtz, comme un mentor.

    Je m’arrête ici, mais je pourrais continuer pendant encore longtemps. Merci à tous et au plaisir de se croiser à nouveau.

    Ben St-Pierre

  8. Palamède
    13 avril 2017
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    J’ai suivi le blogue de Jozef Siroka du tout début de l’adolescence jusqu’à sa fermeture soudaine ; les billets et échanges ont contribué à former non seulement mon rapport au cinéma mais également mes attentes face aux divers discours sur internet portant sur les arts – La Presse s’enorgueillissait-elle d’héberger de loin la meilleure page traitant d’art des toutes les autres grandes plateformes médiatiques ? J’ignore si les arcanes de l’entretien et de la modération de blogues vous suffisent pour bien saisir le nombre de lecteurs et lectrices que votre parole rejoint, mais je tiens tout de même à sortir de l’anonymat statistique pour souligner l’importance qu’a eu pour moi le blogue de Jozef Siroka (et le vôtre, au fil des commentaires, M. Lavallée).
    Un grand merci à vous, M, Siroka, en espérant vous lire ailleurs! Et à vous aussi, M. Lavallée, tant qu’à sortir temporairement du silence, votre travail est fascinant!

  9. kurtz
    9 mai 2017
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    Bonjour à tous ici et merci à cinématographe pour l’ouverture de cette tribune. N’étant pas sur Facebook, je profite de cette dernière pour rendre hommage au blogue de Jozef et à ses participants. Cétait certainement un oasis dans le désert des médias de masse, une sorte de de paradis perdu de l’internet idéal, où les gens se rendaient pour la culture et où la civilité passionnée l’emportait presque toujours: chose rare à l’ère des troll anonymes et de la modération robotisée.
    J’ai appris énormément en lisant les articles et les commentaires, qui me poussaient à élargir mon horizon cinématographique, tant pour des films à découvrir que pour ceux que le blogue m’a poussé à revoir et à redécouvrir. Parfois, un article de Jozef ou un simple commentaire débouchait sur 2-3 heures de ma soirée passées à revoir un film que j’avais sous-estimé dans le passé.
    Les heures passées à consulter le blogue et à discuter cinéma avec des passionnés ont pour moi valeur de séminaire remplaçant bien des crédits universitaires.
    Bravo à Jozef d’avoir su trouver le ton et les angles d’attaque innovateurs qui ont certainement maintenu l’intérêt durant ces années. Et que dire des intervenants? Leur contribution a été évoquée ici et je n’ai que de bons mots à l’égard de tous ceux qui sont nommés plus haut (copier-coller ici la liste des pseudos énumérés par ciné)! Merci à vous tous, vraiment et sincèrement.
    Quant à Jozef, j’ai cru comprendre qu’il n’y aurait pas de blogue 2.0 version indie/underground. Je suis un peu triste de cette fin abrupte, mais je ne suis pas inquiet car le talent a cette faculté d’émerger, sorte de gravité inversée qui fait s’élever tout ce qui a de la valeur. Je suis donc persuadé que Jozef Siroka n’a pas fini de rassembler les cinéphiles et qu’il est destiné à avoir une place de choix dans le paysage de la critique. Bonne chance et bon cinéma à tout le monde!

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