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La vie d’après le cinéma

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

La vie d’après le cinéma Posted on 24 mai 2017Leave a comment

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Si ma vie était un film de 90 minutes, j’en serais à la 45ème, coincé dans un point-milieu qui n’en finit plus, incapable de prendre la décision qui déclenchera la suite de l’action, pour me mener soit vers un happily ever after (je ne serais pas contre) ou vers ma perte certaine (il n’y a pas de place à la nuance dans ce scénario sydfieldéen). Il me faudrait peut-être le speech d’un mentor, d’un bon ami, qui viendrait me dire quelque chose comme ça :

Ah, Rocky, toujours le meilleur coach de vie, même si je le prends avec un (gros) grain de sel (ain’t gonna be no rematch dans la vie mon grand, t’as pas tenu ta promesse). Mais à vrai dire je me suis toujours senti plus près de Rambo, un expendable – enfin, sauf le bout où il devient une machine à tuer. On dira que c’est fou qu’on essayait de nous rendre sensible à ce pauvre Rambo, triste parce que personne ne remarque son absence à un party imaginaire, alors qu’il va tuer sans broncher des dizaines de vietnamiens la seconde suivante, et que c’est ce qui parlait à ces vieux réacs républicains qui pensaient avoir été mis à l’écart par les sales démocrates pacifistes, mais c’est aussi ce qui touchait un kid qui tombait sur Rambo II à la télé (Rambo : First Blood part II, ‘scusez). Ça et les flèches explosives, évidemment, mais le sentiment d’être incompris donnait encore plus d’impact à ces flèches. C’était, et c’est encore, l’attrait principal de ces carnages 80s, bien au-delà de la politique ou d’une masculinité qui se sentait bafouée devant la montée du féminisme, ce qu’un kid ne comprenait pas de toute façon : rares sont les films qui te permettent de te défouler de façon aussi satisfaisante sur un monde qui ne veut pas de toi.

Mais en général les flèches explosives ne sont pas une bonne solution aux vrais problèmes de la vie, alors il vaut mieux tempérer son Rambo intérieur avec une bonne dose de Rocky ; il faut voir le cinéma de Sly dans sa dialectique essentielle, sinon je n’ose pas imaginer ce qui arriverait à ces pauvres otages. 1Ok, celle-là est un peu obscure, le contexte ici. Disons alors, parce que je parlais de moi, que ces temps-ci je me sens plus comme Rambo, et que j’aurais besoin d’un bon coup de Rocky. Ou, pour le dire autrement, je comprends trop bien cette image :

Enfin, je l’ai toujours comprise, ce n’est pas pour rien que le cinéma de Steven Spielberg me parle autant : quand je lui reproche de vouloir s’enfuir avec les lumières dans le ciel, de se réfugier dans les artifices de son cinéma pour atténuer le choc de ces uppercuts qui nous mettent à terre, c’est quand même un peu beaucoup à moi que je parle. Je ne peux pas lui en vouloir, à Spielberg, même quand il est à son pire (et Dieu sait que son cinéma peut être terrible par moments) – être obsédé par une pile de patate qui te semble aussi vaste que le cosmos, s’acharner à lui donner une forme parfaite que tu pressens mais n’arrive pas à visualiser tout à fait, au point d’en négliger le monde autour de toi ? Yeah, je connais ça. (Et la question, à ce point, c’est à savoir si c’est vraiment le monde qui ne veut pas de toi, ou si t’as juste le nez trop collé dans tes patates.)

Il faut dire que j’ai été élevé dans un sous-sol de banlieue par Amblin Entertainment (ma cinéphilie, comme bien d’autres, a été enfantée conjointement par Amblin et les gros bras – ouf, image grotesque, il ne faut pas y penser…) et que j’ai redécouvert ce cinéma peu après la naissance de mon deuxième enfant, ça aide à donner l’impression que Spielberg fait des films juste pour moi. Même si, clairement, Spielberg ne parle que de lui : Roy Neary s’abandonnant aux lumières ; John Hammond se faisant remontrer pour avoir ébloui ses spectateurs par des illusions ; Tom Cruise subissant les conséquences (par deux fois) d’avoir compris cette leçon trop tard – c’est le trajet d’un cinéaste au cœur d’enfant, qui devient père et découvre qu’il ne peut pas rester enfant toute sa vie, ou le trajet d’un cinéphile qui devient père et découvre qu’il ne peut plus affronter tous ses problèmes à travers le cinéma, ou celui d’un père qui se demande comment concilier sa passion, son métier, avec ses responsabilités nouvelles. Ça donne de ces images, dans la période de maturité, que je ne sais pas si je serais capable d’affronter depuis le point-milieu de mon point-milieu (mes questionnements à propos de mes questionnements). Celle-ci par exemple :

Cette terreur dans le regard de Tom Cruise découvrant dans son fils un double de lui-même (il se la joue à la Maverick), un fils qui part au loin vers ces lumières devenues meurtrières, un fils aussi irresponsable que Tom l’était (l’est toujours), l’ami Tom découvrant ainsi les conséquences irréparables de ses mauvais comportements paternels (les mêmes comportements qu’il a reproché à son père dans bien des films, et à son vrai père dans le réel)… Je suis pas mal certain que tout parent honnête avec lui-même peut se retrouver à quelque part dans ce regard, même si de toute évidence le sentiment de Tom à ce moment est infiniment plus tragique que celui du parent moyen. Mais c’est la beauté du cinéma non ? (De l’art en général.) Retrouver un reflet magnifié de notre vie, une émotion exacerbée qui nous permet de mieux lire la nôtre, et peut-être une catharsis qui nous inspire au changement 2Oui, l’art c’est aussi pour sortir de soi, ou comme disait Serge Daney, dans l’une des plus belles phrases sur le cinéma: “Et le cinéma, je vois bien pourquoi je l’ai adopté : pour qu’il m’adopte en retour. Pour qu’il m’apprenne à toucher inlassablement du regard à quelle distance de moi commence l’autre.” Mais ce n’est pas ce texte que j’ai écrit, je parle plutôt d’une autre forme de relation à l’art, d’une autre citation de Daney au fond, celle que j’utilise comme signature depuis quelques années, encore sous ce texte vous la trouvez. – comme les flèches explosives de Rambo, qui elles exprimaient le courage de ses convictions.

Mais c’est tellement plus facile de partir avec les E.T. plutôt que de réparer les torts avec sa famille, right ? Ils font tout pour toi, les E.T., ils prennent ton émotion en charge, la vivent et la purgent pour toi, après t’as l’impression que ça va mieux, mais en fait ici-bas, sur Terre, rien n’a changé. C’est pour ça que plus tard, dans un autre film, Richard Dreyfuss n’est pas autorisé à remonter au ciel avant d’avoir réglé ses problèmes, papa Spielberg avait compris – tiens, ça me fait penser à un autre ange, qui lui intervient avant qu’il ne soit trop tard. Ça fait plusieurs années que je m’identifie par cette image sur ce site :

George Bailey et son rêve de se réaliser dans un ailleurs qui se fait sans cesse briser par des obligations, financières surtout, envers des proches, la famille ? Yeah, je connais ça, j’ai même travaillé à la banque pendant quelques années, et si je braille à chaque Noël en entendant les cloches, c’est moins pour cette communauté retrouvée que pour la tragédie d’un pauvre type qui a renoncé à tout, et qui se réfugie dans un méga-happy-end miraculeux et artificiel qui n’est possible qu’au cinéma, meilleur stratagème pour éviter d’affronter ses problèmes (ok, ce n’est pas la lecture officielle, mais elle marche, il me semble…)

(Si tout ça commence à être trop déprimant, notez bien qu’en ouvrant mon compte Facebook il y a peu, j’ai préféré cette image de Cary Grant assis sur une tombe qui, si je me rappelle bien, porte le nom d’Archie Leach – ahah, sacré Grant!

C’est quand même un sacré bon choix de photo Facebook, je vous laisse interpréter, points bonus si vous faites le lien avec ce texte.)

Une bonne manière toute simple de comprendre un autre de mes amis cinéphiles, Stanley Cavell, ça serait de dire que le cinéma doit nous inciter à sortir de la caverne, pas à y rester – mais c’est tellement plus facile de vivre dans un monde par procuration, qui prend en charge ta perception, voire ta subjectivité. N’est-ce pas encore ce que j’écrivais dernièrement à travers Terrence Malick, ce long texte sur des personnages qui ne trouvent pas leur place dans le monde, et qui se terminait sur la question de la foi, comme quoi il faut arrêter d’hésiter et s’engager dans une direction ou dans l’autre ? Yeah, c’étaient mes hésitations de point-milieu qui parlaient (peut-être que Malick aussi en est à la 45ème minute de sa carrière).

Tout ça pour dire que c’est dans ces moments, quand il faut retrouver la foi, trouver le courage d’agir, que je me tourne vers le Gardien du Cinéma, l’être le plus improbablement cinématographique qui soit, celui qui naguère me tendait la main en disant « Trust me… Believe in me… »

Bien sûr, si j’ai foi en quelqu’un, c’est bien en toi, je te donne la main n’importe quand, prends le bras si tu veux. C’est qu’il est fidèle à lui-même, notre papa Arnold, il n’est pas qu’un héros de cinéma : même quand il sort de l’écran il continue de nous protéger, il n’a pas besoin de la magie du cinéma ; regardez Arnold l’acteur, celui qui assiste à la projection d’un film d’Arnold dans ce film d’Arnold, tentant de protéger les spectateurs d’un Arnold sorti de l’écran qu’Arnold-l’acteur croit à tort meurtrier (c’est parce qu’il ne l’a pas reconnu, sinon il aurait su que ce n’est pas lui le danger, mais ce n’est pas grave, ce n’est pas la première fois qu’Arnold se fait prendre à tort pour un vilain, il en a l’habitude). Arnold est Arnold est Arnold et pourtant n’est pas Arnold (répétition, différence, etc.) – ceux qui s’en plaignent, de ces acteurs qui jouent toujours le même rôle, ne comprennent rien au cinéma.

Encore dans un autre film, injustement mésestimé (comme tous ceux d’Arnold au fond), le Diable visite Arnold et lui propose de lui redonner tout ce qu’il a perdu, sa famille – quel dilemme puissant pour Arnold, lui qui a pris des années pour se distancier de l’image de la machine (parce que le cinéma n’est pas qu’une machine à images) afin de se présenter comme le père de tous les cinéphiles, jusqu’à jouer de façon un peu trop explicite sa paternité, lui qui n’a cesse de protéger ou de venger sa famille, ses enfants! Arnold ne veut rien de plus au monde qu’une famille, mais peut-il accepter une famille illusoire, des ombres cinématographiques sur le mur d’une caverne gouvernée par le Diable ? (Un cinéma du diable qui n’est pas celui d’Epstein…) Non, Arnold a la foi, le cœur pur, il refuse le Diable et plus tard il peut le combattre de l’intérieur, il se laisse posséder mais il est plus fort que Satan, grâce à sa foi. La force d’Arnold n’a jamais été dans ses muscles (enfin, un peu), ceux-ci sont l’expression de cette foi, voilà ce que nous révèle cette finale des plus émouvantes – Arnold, grand prêtre du cinéma.

Plutôt : Arnold est le cinéma (au même titre qu’Orson Welles), comme on dit Dieu est amour. Alors dans cette période de remise en question (pour la résumer : j’ai passé le boutte où Roy Neary lançait de la terre dans son salon, il est temps de montrer E.T. aux enfants pour les aider à dealer avec la situation, ce qui me ramène violemment vers cette banque que je croyais avoir mise derrière moi, et je commence à manquer de flèches dans mon carquois – il faudra improviser, me trouver une poule peut-être), pour me sortir du point-milieu, je pense à Arnold. À d’autres aussi, remarquez : de voir Spencer Tracy, à la fin de sa neuvième (et dernière) collaboration avec Katharine Hepburn, après une vingtaine d’années de vie de couple mise à l’écran, et peu avant sa mort, déclarer que « there is nothing, absolutely nothing that your son feels for my daughter that I didn’t feel for Christina [Hepburn]. Old- yes. Burned-out- certainly, but I can tell you the memories are still there- clear, intact, indestructible, and they’ll be there if I live to be 110… » et il continue, encore, devant une Hepburn qui n’a pas besoin de jouer ses larmes – ça aussi, c’est le cinéma, une mémoire indestructible d’un amour qui fut plus fort que tout, et qui devient un modèle pour se tracer un avenir collectif.

Bref, c’était mon moment Last Action Hero, mon Demolition Man, mon Jurassic Park, ou mon 8 ½ si vous préférez les références high-brow (moi je préfère les vrais chefs-d’œuvre) – on ne m’y reprendra plus, c’est bon, c’est ma psy qui m’a encouragé à le faire (ahah, ce n’est même pas vrai, je ne lui en ai pas parlé, mais j’avais envie de me sentir chez Woody Allen un instant), et c’est pour répondre à un reproche qu’on m’a dit il y a fort longtemps, à mes débuts, et que je n’arrive pas à oublier, je ne sais pas pourquoi, comme quoi mes textes sont trop intellectuels, pas assez personnels. Intellectuels, sans doute, mais impersonnels ? Yeah, pas sûr.

Alors je pense à Arnold, oui, comme souvent, mais encore plus aujourd’hui : je prends ta main, Arnold, sans hésiter, tu sauras me guider, tu es prêt à sortir de l’écran, à te blesser à la vie, parce que tu sais bien qu’après, toi, tu peux retourner là d’où tu viens, immortel, et que moi je dois rester ici. Tout ce que tu demandes, c’est ma confiance, ma foi, parce que t’es malin, tu sais que si j’apprends à avoir confiance avec toi, à croire au cinéma, je pourrai après garder cette foi pour moi, à la sortie de la caverne (dans combien de films te bats-tu contre des illusions, ô grand Arnold ?), et tu me le rappelles avec ton sourire en coin, tes clins d’œil de connivence, chaque fois que je te croise sur mon chemin. Et ça me permettra, peut-être, de franchir le cap de la cinquantième minute, au pas de course, toujours hésitant mais prêt à agir, pour affronter cet avenir incertain avec une esquisse de sourire aux lèvres.

Comme ça, à bien y penser :

Notes   [ + ]

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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