Notes de visionnement – Premiers rôles

Trois films cette fois-ci, des plus petits rôles, ou dans le cas du troisième, un film sans intérêt : Endless Love, Taps et Losin’ It. Il manque The Outsiders entre ces deux derniers pour compléter la phase pré-star de Tom Cruise. Donc :

Endless Love (1981), Franco Zeffirelli

Moins d’une minute de Tom Cruise dans ce film abominable, mais ô combien divertissant (plus de détails sur mon Letterboxd). Il apparaît au tiers du film en jouant au soccer, il retire son chandail pour nous exposer son torse luisant (anticipation d’une partie de football célèbre, dans un autre film) et explique au personnage principal que quand il avait 8 ans, il a essayé d’allumer un paquet de journaux mouillés. Résultat : beaucoup de fumée, il panique et éteint le début d’incendie, alors on a cru qu’il venait de sauver son immeuble. Tom Cruise est très fier d’avoir été mépris pour un héros, il éclate d’un rire de cinglé et se jette par en arrière sur le gazon. Une petite minute, mais bien savoureuse puisqu’elle établit Tom Cruise comme un type irresponsable qui s’amuse follement à l’idée qu’on le considère comme un héros, comme s’il riait à l’avance de ses futurs rôles. Aussi, sa courte apparition fait dérailler tout le film en suggérant au personnage principal d’allumer à son tour un paquet de journal mouillé pour attirer l’attention de sa Juliette (toujours une méthode de séduction gagnante), et on a bien l’impression que son rire maniaque résonne jusqu’au générique : l’amour infini a été ruiné par Tom Cruise.

Vous êtes chanceux, la scène est sur YouTube :

Taps (1981), Harold Becker

Son deuxième rôle, secondaire mais beaucoup plus substantiel. En fait, j’y vois le point de départ de sa carrière, une sorte de cautionary tale pour ses personnages à venir.

1 – Son personnage, Shawn, est un étudiant dans une école militaire. Il est aussi déterminé que dans ses autres films, son engagement envers la vie militaire reflète son engagement dans son art, mais cette détermination devient ici malsaine, extrémiste. Il est clairement prêt à tout pour défendre ce en quoi il croit, et il ne croit en rien sauf en ce qu’il connaît de la vie militaire, alors dès le départ, avec son regard de tueur, il est clair qu’il ne lui en faudra pas beaucoup pour appuyer sur la gâchette.

2 – Le film s’articule autour de trois figures : Timothy Hutton (le personnage principal), Sean Penn et Tom Cruise, qui incarnent trois relations différentes à la loi militaire. Pour Tom Cruise, il n’y a rien en dehors de son rôle de soldat : il ne perd jamais sa posture rigide, ses mouvements sont découpés, calculés, il ne semble jamais « at ease ». Même s’il développe une certaine amitié avec Timothy, celle-ci semble uniquement basée sur leur relation hiérarchique, Tom Cruise est fier de l’avoir comme supérieur. Jamais il n’oserait le défier, il respecte à la lettre la hiérarchie ; s’il passe beaucoup de temps à insulter ses confrères, il s’agit toujours de ceux qui lui sont inférieurs en rang. On le décrit aussi comme un Natural Born Leader.

3 – Sean Penn, au contraire, n’est à peu près jamais dans sa posture militaire, sauf au début. C’est qu’après, les méchants fonctionnaires décident de fermer l’école, et Timothy décide de protester en siégeant armés dans l’école, et en continuant de respecter les codes qu’ils ont appris. Mais Sean Penn reste par amitié, pas du tout par conviction envers l’armée ou ces notions d’honneur que chérit Timothy.

4 – Vers la fin du film, Sean Penn déconne en jouant au journaliste, il court d’un élève à l’autre en gesticulant, plein de souplesse dans ses mouvements, et pendant ce temps Tom Cruise reste planté en arrière-plan, le dos bien droit, le regard droit devant lui, pratiquement indifférent au jeu de son ami. C’est vraiment un beau plan pour ces deux jeunes acteurs, qui nous en dit beaucoup sur leurs images qui commencent à se former.

5 – Peu de sourires ici de la part de Tom Cruise, deux m’ont marqué : le premier, un petit sourire en coin satisfait quand un char d’assaut débarque et qu’il pressent l’action à venir (Tom Cruise, dans ce film, est gun crazy). Le deuxième, plus intéressant (celui dans l’image ci-bas) quand Timothy Hutton lui demande s’il a dormi, un sourire plus franc cette fois, presque, mais pas tout à fait, celui pour lequel il sera bientôt célèbre (sa lèvre couvre ses dents inférieures, il est un peu gêné) : c’est la seule fois, je pense, où on lui pose une question à peu près personnelle, on devine la fierté de celui qui sent qu’on s’intéresse enfin à lui, de surcroît par un supérieur qu’il admire (avant, on refusait de jouer à Donjon & Dragon avec lui). Comme nous ne savons rien de sa vie avant l’école, nous pouvons y lire, comme dans ses rôles subséquents, un engagement dans sa vie professionnelle (enfin, scolaire) pour échapper à une vie personnelle en ruine, une recherche du regard approbateur des autres, une reconnaissance qu’il peut sans doute trouver dans la structure militaire et ses codes prédéterminés mieux que dans des relations sociales avec son caractère ouvert, ambigu, toujours à renouveler.

6 – À ce sujet : Timothy vit le drame cruséen 80’s par excellence, il s’est engagé dans cette école après la mort de sa mère pour fuir un père autoritaire (un militaire lui aussi), sans empathie. Il trouve dans le directeur de l’école (Patton lui-même, George C. Scott), une figure paternelle d’adoption, qui lui permet de défier son vrai père tout en cherchant implicitement son approbation (en poursuivant la même carrière). Bref, quand Timothy affronte son père, il y a Tom Cruise tout du long qui l’observe en arrière-plan, comme s’il prenait des notes pour ses rôles à venir.

7 – Les élèves regardent un épisode de Star Trek, l’un d’eux s’exaspère : « Il devrait utiliser son phaser ! » « Il ne peut pas » d’en répliquer un autre. Tom Cruise : « Why not ? » Il faut observer la différence de ton : l’exaspération du premier s’adresse plutôt à un scénario qu’il trouve absurde ; pour Tom Cruise, il y a une curiosité perplexe à l’idée qu’une telle situation puisse exister, où utiliser une arme n’est pas possible.

8 – C’est que Tom Cruise ne se pose aucune question éthique. Quand les élèves volent des armes, ils sont poursuivis par la police. Tom Cruise n’hésite pas à foncer dans la voiture du shérif : « I saw my duty and did it » s’explique-t-il ensuite.

9 – Tout ça tourne très mal pour notre Tom Cruise. Quand Timothy décide de céder pacifiquement, Tom Cruise prend les choses en mains. Derrière sa mitraillette, tirant dans les soldats assemblés devant l’école, il s’écrit « It’s beautiful ! » avant d’être abattu. Difficile d’oublier son regard à ce moment : extatique, oui, mais aussi terrifié, un des rares moments dans sa carrière où il ne cache aucunement son émotion.

Après ce film, on ne lui offre que des rôles de psychopathe et de tueurs dans des films d’horreur – imaginez la carrière qu’il a refusé ! Mais même s’il fuit ce rôle, il est particulièrement révélateur (c’est peut-être précisément pourquoi il veut s’en distancier).

Losin’ it (1983), Curtis Hanson

Premier film dans lequel Tom Cruise tient un premier rôle, mais il y a peu à dire. Apparemment qu’il voulait tellement un lead qu’il a accepté la première proposition qu’il a reçu, et s’est ainsi retrouvé dans ce Porky’s chaste, réactionnaire et plutôt mauvais. Tom Cruise joue le straight guy, et tout est dit dès le premier plan : il s’habille devant un miroir, boutonne sa chemise jusqu’au cou, se tient bien droit, tenue parfaite, c’est le petit riche tout beau tout propre. Il n’est pas à sa place à côté de Jackie Earle Haley, tout en courbes et en mouvement constant, hystérique dans l’expression de son désir d’adolescent, et c’est difficile à dire pour John Stockwell (qu’il va recroiser dans Top Gun) tant il n’a aucune personnalité. Prototype du gars pogné, ça passe par cette chemise boutonnée au point de l’étouffer, le fait qu’il porte trop de vêtements (par-dessus sa chemise, un jacket épais, même si nous sommes en été au Mexique), qu’il ne sort à peu près jamais les mains de ses poches, sauf pour se replacer les cheveux quand le vent le décoiffe en décapotable. Il ressemble beaucoup au Joel Goodsend de Risky Business, sauf qu’ici il est l’ancre morale du récit, le gars qui veut pas coucher avec une prostituée (les autres seront essentiellement punis pour l’avoir fait), qui a besoin de romance pour se retrouver au lit avec une fille, et qui n’évoluera pas vraiment durant le récit ; bref, on est très loin de Risky Business, dont on reparlera bientôt parce que ça, c’est un maudit bon film. Retenons de ce Losin’ it que Tom Cruise n’y est pas très à l’aise avec sa sexualité, un trait qui reviendra souvent par après.

Après ce film, qu’il trouvait aussi minable que moi (il n’a pas été à la première, il n’a pas fait de publicité), Tom Cruise aurait dit “From now on I will only work with the best.” Il a tenu sa promesse pendant quand même un bon vingt ans.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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