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Notes de visionnement : Born on the Fourth of July

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Notes de visionnement : Born on the Fourth of July Publié le 20 juillet 2017Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Cas fascinant de rencontre entre un auteur et une star : pour Oliver Stone, le drame de Ron Kovic est d’avoir perdu l’usage de son pénis, alors que pour Tom Cruise, la perte des jambes est beaucoup plus signifiante (même si en 1989 il n’était pas encore réputé pour sa course). Plus de détails ci bas, disons seulement en intro que ce Born on the Fourth of July est remarquable (les quinze minutes au Vietnam sont plus fortes que tout ce que l’on trouve dans le Platoon du même Stone), et le film est porté par une interprétation tout autant remarquable de Tom Cruise (né le 3 juillet : nous pourrions en faire un commentaire sur la star et son personnage, la star qui est presque son personnage, qui s’y confond mais pas tout à fait).

1 – Adulte, parlant de lui enfant en voix off, Ron Kovic (Tom Cruise) : « We dreamed that someday we will become men. » C’est la première réplique du film, et pour Stone l’enjeu est surtout là il me semble : Kovic pensait devenir un homme en maniant un fusil/phallus à l’armée, mais ce faisant il perd son vrai phallus, son pouvoir, alors il ne peut plus être un « homme » (actif, puissant, dominant) et il doit trouver moyen de compenser. Il ne peut pas demeurer passif (attribut associé au féminin) s’il veut réaliser ce rêve d’être un homme, il doit donc trouver moyen d’agir, d’assurer son pouvoir : il y parviendra par la parole.

2 – Scène mythologique pour Tom Cruise : enfant, il reçoit sa casquette des Yankees. Il la portera dans bien des films par la suite (pas la même, bien sûr, mais gardons en tête cette casquette qui sera un élément important de certains rôles futurs – de mémoire en tout cas, on verra si je me trompe !)

3 – Thème cruséen énoncé dès le début par sa mère : « He wants to be the best. » Quand les Marines viennent recruter à l’école, dans une scène très semblable à celle du discours d’accueil des nouveaux élèves de Top Gun, ils s’adressent aux étudiants par ces mots qui ne peuvent que résonner chez Tom Cruise : « We want the best, nothing but the best ». À peu près les mêmes mots qu’utilise le prof de Top Gun, mais le jeu de Tom Cruise est tout en retenue ici, pas de grand sourire béat et de poings serrés, son enthousiasme demeure discret. Plus que la volonté d’être le meilleur (ou de « achieve the impossible », une autre phrase qui doit le séduire), c’est son idéalisme qui ressort (d’ailleurs, je suis surpris de retrouver ce trait dans plusieurs de ses premiers rôles tant aujourd’hui il joue beaucoup plus sur l’assurance, le cynisme et une compétence de vieux routard (ça va avec l’âge, évidemment)). Tom Cruise veut servir son pays bien plus qu’il veut se servir lui-même (mais il veut être le meilleur à servir son pays).

4 – Il est maladroit en amour, ça va de soi, mais ce qui est important ici c’est qu’il n’est pas capable de dire son amour, il fait semblant que « I don’t need this » (il ment et demande trop tard à sa chérie de l’accompagner au bal). Ce sera son défi : apprendre à parler, trouver la parole, trouver sa voix (il est très cavellien, notre Tom Cruise).

5 – Comme d’habitude, il ne fait pas les choses à moitié : s’il se bat pour son pays, alors « I’m willing to sacrifice myself », et encore « I’ll die there if I have to » ; en disant cette dernière phrase, il cligne des yeux en prononçant die. Il n’est peut-être pas si prêt à mourir (il pense qu’il doit mourir s’il le faut, c’est une question de devoir pour sa communauté plus que de conviction personnelle – encore une fois, Cavell n’est pas loin, Emerson non plus).

6 – Qu’il court drôlement dans ce film, notre Tom Cruise ! Sous la pluie, pour rattraper sa douce au bal : les jambes trop écartées, ses bras ses balancent, ses poignets mous laissent ses mains virevolter tout croches au gré de son mouvement. Nous sommes très loin de sa course habituelle (celle que nous découvrons dans le premier Mission : Impossible sept ans plus tard), les bras collés au corps, les mains droites perçant l’air devant lui.

7 – À la guerre, lui et son peloton tuent des femmes et des enfants par accident : c’est un incident qui reviendra, si je me rappelle bien, dans The Last Samurai (c’est le passé qui hante son personnage). Par après, dans la confusion de la bataille, Tom Cruise tue un allié. Il essaie de confier son erreur à un supérieur, mais celui-ci ne veut rien savoir (cette fois, Tom Cruise trouve les mots, le problème est qu’on refuse de l’entendre). Remarquons comment il resserre légèrement les yeux à certains mots, et son regard tourné vers l’intérieur. En moment de crise, de culpabilité ou de confrontation personnelle, c’est souvent l’attitude qu’il prend ; il doit se couper du monde pour trouver la force d’y revenir (appelons ça une image-temps, ha !)

8 – Tom Cruise perd ses jambes en voulant jouer au héros : ses collègues se sauvent et lui tente de les convaincre d’aller de l’avant, « like I was John Wayne » dira-t-il plus tard. Tom Cruise finit toujours par être puni quand il joue au héros en ne pensant qu’à lui (comme dans Top Gun) ; vous direz que dans Mission : Impossible il est un héros, oui, mais dans ce cas il travaille en équipe – et dans Jack Reacher il est un salaud, et dans War of the Worlds il ne pense qu’à sa famille et laisse tout le monde derrière lui, etc. Tom Cruise n’est pas un héros solitaire, il a besoin de compagnie.

9 – Une première mission impossible se présente à Tom Cruise : retrouver l’usage de ses jambes après ses blessures de guerre (« it’s almost impossible » lui dit le médecin). Mais il s’acharne, déterminé, il veut trop en faire, impressionner son médecin, et ce faisant se casse la jambe. Encore après, pour éviter qu’on l’ampute, il accepte de se faire ligoter à un lit pendant quatre mois – il est prêt à tout pour obtenir ce qu’il veut. Rien n’y fait, Tom Cruise doit apprendre, encore et encore, qu’il y a certaines choses qu’il ne peut pas contrôler. Le drame, cette fois, c’est qu’il s’agit de son corps, celui qu’il utilise pour s’exprimer dans le cadre de son métier. Deuxième mission impossible : trouver sa place dans le monde malgré ce corps devenu en partie inutile (retrouver son phallus dirait Stone, mais Tom Cruise et sa Scientologie crachent sur la psychanalyse, ce n’est pas son drame à lui !) Développer sa voix (entendre aussi : convaincre le monde qu’il peut être un bon acteur).

Après son retour à la maison, un moment où les mots lui manquent, lors d’un discours public.

10 – Après son accident, le Tom Cruise arrogant, colérique apparaît, comme celui de Rain Man (de même que Charlie Babbitt, Ron Kovic parle plus vite quand il est fâché, il répète des mots et ses phrases). C’est que la colère de Charlie provenait d’une blessure émotionnelle (sa relation à son père), alors si ce n’était pas encore clair, cela devrait le devenir : le Tom Cruise arrogant est un moyen de défense contre lui-même, un moyen d’exprimer un drame qu’il n’arrive pas à dire autrement.

11 – « Smile, you’re alive » lui dit son ami pour le réconforter – quelle tragédie, Tom Cruise ne peut plus sourire !

12 – Mais même si Tom Cruise doit trouver sa voix, il ne fait pas de son corps un objet inexpressif pour autant : il veut nous épater avec sa chaise roulante, avec laquelle il danse (belle transition d’ailleurs, sa chaise coincée dans les marches après une émeute faite au nom de principes qu’il n’a pas encore adoptés et que pour l’instant il abhorre, vers lui qui danse avec sa chaise quelque temps plus tard, maintenant maître de celle-ci, mais cherchant à impressionner, à se donner en spectacle, comme pour se purger de son désespoir). Qu’on pense aussi à comment il utilise sa tête, comment il la penche par en arrière, presqu’à 90 degrés avec son corps, lorsqu’il se rappelle du passé idyllique, ou comment il la penche sur le côté, désarticulée, quand il est furieux, désespéré, pendant sa dispute avec ses parents. Il crochit son corps plus il perd son assurance, plus il s’enfonce dans son misérabilisme, et il retrouvera une posture solide, droite, quand il arrive à trouver sa voix.

13 – La belle scène où il va exprimer sa culpabilité aux parents du soldat qu’il a tué, rappelant le moment où il va annoncer la mort de son ami à sa veuve dans Top Gun. Cette fois, il trouve les mots pour exprimer l’émotion qui le ronge et le détruit (ce que d’ailleurs il n’arrivait pas à faire dans Top Gun, c’est la veuve qui devaient prendre en charge son émotion) et il trouve une oreille attentive pour les recueillir. Une fois que sa douleur a été reconnue, il peut aller de l’avant.

14 – « I want to be a man again », c’est la thématique de Stone (la perte du phallus compensé par un pouvoir acquis par la parole) ; « Who’s gonna love me » rajoute Tom Cruise dans la foulée (comme son drame de star, qui m’aimera encore si je perds mon moyen d’expression, comment pourrais-je me faire reconnaître ?) Mais il trouve de nouvelles convictions, il va aller devant les caméras des médias (il devient une star, sa naissance est rejouée) et il pourra parler, en disant, ironiquement « I can’t find the words to express how the government makes me sick » (il s’est détourné de sa communauté pour mieux la servir, pour se retourner vers cette Amérique inatteignable d’Emerson : “la confiance en soi est l’aversion du conformisme” écrivait ce philosophe américain, tant commenté par Cavell). Il les a trouvés, ses mots, il a trouvé sa voix, et il pourra ensuite diriger les manifestants comme auparavant il dirigeait les soldats de son peloton, avec la conviction et l’autorité de la star qu’il est devenue (qu’il devient encore et encore). Jambes ou pas de jambes, Tom Cruise est une star ; s’il perd ses jambes, il trouve moyen de redevenir Tom Cruise. 

Bref, c’est un putain de beau film sur Tom Cruise, malgré quelques faiblesses ici et là.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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