Publié dans À l'avant Notes sur l'acteur

Notes de visionnement : Far and Away + A Few Good Men

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Notes de visionnement : Far and Away + A Few Good Men Publié le 24 juillet 2017Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Nouvelle décennie pour Tom Cruise, avec ces deux films de 1992 : le premier est plutôt insignifiant, Eyes Wide Shut sera le seul grand film (immense plutôt) avec le couple de l’heure, mais le second, admirable, amorce une nouvelle phase dans sa carrière. Mes notes :

Far and Away (1992), Ron Howard

Peu à dire ici : le personnage de Tom Cruise souffre d’être tourné au ridicule, ou peut-être est-ce son accent irlandais (correct, mais qui méprendrait Tom Cruise pour un Irlandais ? ce n’est pas un acteur qui se prête bien à ce genre de transformations physiques, même s’il est capable de les faire), ou son accoutrement (ses cheveux trop longs et ses divers chapeaux qui lui couvrent en partie les yeux). Dans ce dernier cas, j’imagine que cela sert à lui donner un air timide, lui qui cherche sa place dans le monde, mais cela a pour résultat de lui nier une certaine dignité. Surtout au début, quand sa détermination (au meurtre !) est tournée de façon comique : il y aurait sûrement une manière de nous présenter sa naïveté comme inspirante, pleine d’espoir, et de rire de la manière qu’elle se manifeste (dans ce projet de tuer), mais c’est une nuance que Ron Howard n’est pas capable de mettre en scène. Le film est beaucoup plus généreux envers Nicole Kidman, et en fait le projet sert à la mettre en valeur, notamment en faisant de Tom Cruise son valet (alors qu’en réalité il se sert de son nom pour vendre un film et montrer au public de quoi est capable sa nouvelle femme, alors peu connue du grand public).

Ce pauvre Tom cherche à devenir quelqu’un en obtenant une terre, pour suivre la voie de son père (un homme n’est rien sans une terre lui dit ce père sur son lit de mort) ; il obtient un début de reconnaissance dans l’arène de la boxe amateure, quand il est l’objet d’attention d’une foule admiratrice (« Did you hear them cheering me on ? »), et où il se bat comme un danseur (agile, souple, tournoyant) plutôt que comme une brute épaisse (une manière d’en faire une figure d’exception) ; mais évidemment, le seul regard qui importe, c’est celui de sa Nicole Kidman (« I’ve earned it, say you like my hat ! » lui demande-t-il, en quête d’approbation de sa part, mais elle refuse). C’est ce qui est le plus beau au final, les dernières scènes qui transforment tout le film en une déclaration d’amour réciproque (il prend conscience, cela va sans dire, qu’une terre ne lui suffit pas, il lui faut sa Nicole ; quand il meurt, la caméra s’envole comme son âme, et elle revient en lui quand Nicole Kidman dit enfin les mots qu’il attend, « I love you »). Mais c’est aussi la limite du personnage de Nicole Kidman, d’abord présentée comme indépendante, rebelle aux conventions, mais qui doit finalement apprendre à aimer son homme. Remarquons au passage une mauvaise imitation (voulue ou non ?) de Johnny Guitar, quand ils se demandent l’un l’autre « Pretend you love me » (quoique la phrase gagne un autre sens puisqu’il s’agit d’un vrai couple dans la vraie de vraie vie, et qu’ils n’ont justement pas à “prétendre” l’amour de leurs personnages).

Dernière chose : Tom Cruise court ! Par désespoir, quand il pense avoir perdu l’amour de sa vie, mais évidemment il court vers sa destinée plus qu’il ne la fuit, et c’est dans une autre course (à cheval cette fois), une compétition, qu’il gagnera sa terre et accomplira son destin américain (« This land is mine ! Mine by destiny ! ») Un vrai film tomcruséen aurait creusé ce moment de désespoir, quand il a tout perdu et qu’il parvient à reprendre sa vie en mains, mais c’est précisément le bout qu’Howard éclipse par une ellipse.

A Few Good Men (1992), Rob Reiner

Un excellent film cette fois, qui comprend bien notre Tom Cruise : comme son personnage, Daniel Kaffee, « He’s the right man for the job ». Pourquoi ? Parce que c’est le meilleur, bien sûr, il a gagné 44 cas en 9 mois nous dit-on et pourtant il ne semble jamais préparé à ses rendez-vous (il n’a pas de crayon à son meeting ; il se présente devant Demi Moore la première fois, sa supérieure, en ayant oublié son nom ; son collègue, Kevin Pollack, doit souvent lui expliquer des termes ou lui donner des informations qu’il devrait connaître, etc.) C’est qu’il n’est pas un « vrai » avocat (entendre : un « vrai » acteur), il n’est jamais entré dans un tribunal, il règle tous ses dossiers en négociant une entente, favorable à son client, certes, mais ce faisant il semble désengagé de son travail, ou de sa portion humaine, relationnelle : il est efficace (comme il fait des films efficaces, c’est-à-dire lucratifs), et au travers du film il devra rencontrer des militaires qui vivent selon un code (le mot revient souvent), un mode de vie qui ne saurait être plus éloigné de lui (Tom Cruise tient à sa fierté, mais il n’a pas d’honneur).

Pourtant, il est lui-même un militaire, mais le film le présente toujours comme à part, d’abord par son comportement agité, ses grands gestes des bras, toujours à bouger, à manger tout ce qui lui passe par la main (pomme, beigne, arachides, etc.), à se promener avec sa batte de baseball (voyez comment au début il débite le flot du texte d’Aaron Sorkin tout en frappant ses balles, et essayez de me faire croire que ce type-là ne sait pas jouer !), une batte dont il aurait besoin pour penser (et en effet il semble que Tom Cruise soit plus à l’aise avec un objet entre les mains, sinon il semble se demander quoi faire avec), bref toute une série de gestes qui le distinguent au premier regard de la posture militaire fixe, ou du maintien calme et ferme de Demi Moore ; aussi, il fait partie de la Navy, mais n’aime pas les bateaux (!) : c’est qu’il est à sa place, mais pas tout à fait, ou il n’arrive pas à l’assumer. Pourquoi? Toujours la même histoire, Tom Cruise vit sous l’ombre de son père, aussi un avocat prestigieux pour les Navy, mort depuis quelques années, et c’est son père qui voulait cette carrière pour lui. Et comme souvent, Tom Cruise n’aime pas en parler : quand Demi Moore le confronte sur sa relation à son père, il lui rétorque que c’est de la « psycho-babble bullshit » (il le dit avec plein de conviction : Tom Cruise, en bon scientologue, ne croit pas en la psychologie) ; encore plus tard, quand son ami et adversaire en cour, Kevin Bacon, lui dit qu’il a été « bullied into this courtroom by the memory of a dead lawyer », Tom Cruise perd d’un coup son sourire.

Alors le plus important est de gagner, peu importe les conditions, pour se prouver à ce père décédé, et Tom Cruise se fait ici particulièrement insultant dans son arrogance, surtout envers la pauvre Demi Moore (c’est un peu terrible en fait parce que c’est mené à la blague, pour que Tom Cruise demeure sympathique malgré son attitude de salaud, mais je pense que ça vient surtout du scénario de Sorkin, qui a souvent de la misère avec ses personnages de femme ; Rob Reiner, lui, filme Demi Moore dans toute sa dignité, elle le regarde de haut, ce jeune homme immature). Mais elle reconnaît son talent, « You know how to win » lui dit-elle : c’est-à-dire qu’il sait bien parler, négocier, séduire, bien paraître (c’est pourquoi il gagne avant même de se rendre en cour, pourquoi il est ignorant de tout : il n’a pas besoin de ce savoir, du moment qu’il sait jouer). Plus tard, dans un moment de colère, elle finira par lui retourner cela en insulte : « You’re a used car salesman » (on pense à Rain Man), et elle n’a pas tort. D’ailleurs, il entend bien l’insulte et se remet en question. Il peut ensuite s’assigner sa Mission Impossible : pourquoi on a jeté un junior comme moi dans cette histoire de meurtre ? Parce qu’on ne veut pas que je creuse l’affaire, pense-t-il, et le voilà déterminé à accomplir ce qu’on ne voulait surtout pas qu’il fasse (il a besoin de s’opposer pour se définir, Tom Cruise). En même temps, il insiste sur le travail d’équipe (« I need you » dit-il à Kevin Pollack, et plus tard il tentera d’apaiser les disputes entre ses deux collègues) ; Tom Cruise sait ce qu’il peut faire, et là où il a besoin d’aide.

Et ce qu’il peut faire, c’est être un bon acteur : nos avocats déterminent bien vite qu’ils ne peuvent pas contester les faits, les hommes qu’ils défendent ont bel et bien tué un homme. Mais ils peuvent contester l’intention de tuer, leurs motivations, et prouver qu’ils agissaient sous un ordre, et qu’un Marine ne peut pas désobéir à un supérieur. Il faut raconter les faits d’une certaine façon, et ils insistent sur leur bien paraître en cour, comment ils vont se présenter devant les jurys (le procureur, Kevin Bacon, les accusera de vouloir faire un spectacle pour divertir le jury de la vérité, mais bien sûr ils font un spectacle pour révéler la vérité). Tom Cruise doit donc être un acteur beaucoup plus qu’un avocat, voire une star : « the court members respond to you, they like you » lui dira Demi Moore. Mais cette fois, Tom Cruise ne se donne pas en spectacle pour se convaincre d’exister, parce qu’il a besoin de cette attention : pour la première fois de sa carrière il utilise son talent pour servir une cause noble, il met le spectacle au service de son métier, ou pour devenir un homme d’honneur, pour utiliser les termes du film.

Pour le dire encore autrement, Tom Cruise doit régler ses comptes avec l’autorité paternelle, qu’il déplace sur le personnage de Jack Nicholson, une autorité qu’il doit défier pour prouver qu’il est un vrai avocat, comme son père (voir meilleur que son père) ; c’est une autre Mission Impossible, encore plus désespérée, se présentant lorsqu’il croit ne plus avoir de chance de gagner : tenir tête à ce fou furieux de Jack Nicholson. Il y parviendra – enfin, le scénario dit que Tom Cruise a gagné (« Don’t call me son! I’m a lawyer! » crie-t-il à Jack Nicholson, en revendiquant le respect auquel il a maintenant droit, et la position de fils qu’il refuse), mais le film appartient clairement à Jack Nicholson, et Tom Cruise le sait (je suis persuadé que c’est lui qui est terrifié à la fin, non son personnage). C’est une transition intéressante, par rapport aux mauvais pères qu’il défiera dans The Firm (Gene Hackman) et Mission : Impossible (Jon Voight) : cette fois il gagne, mais ne peut pas savourer tout à fait sa victoire, il doit concéder le film à son rival. Il reste qu’il mérite bien d’être reconnu, enfin, comme un avocat/acteur (mais son drame est qu’il ne l’est pas encore aujourd’hui).

Tous les thèmes du film résonnent ainsi dans le personnage de Tom Cruise, avec les questions de libre arbitre, d’appartenance à une communauté et d’obéissance (ou non) aux ordres de cette communauté : comment se faire reconnaître par sa communauté ? Peut-on encore être reconnu par une communauté si l’on en défie les règles ? Mais si on les suit trop scrupuleusement, ne risque-t-on pas de se fondre dans la norme (comme dans cette démonstration spectaculaire, au début du film, des manœuvres de soldats avec leurs fusils, qui doivent suivre le rythme de l’ensemble pour qu’il demeure ordonné) ? Les Marines, et leur code strict, posent ce problème de manière un peu différente, aux conséquences plus dramatiques, mais c’est aussi le défi de Tom Cruise : suivre la voie de son père, s’intégrer à sa communauté (celle des avocats et celle des acteurs), tout en essayant de se faire son propre nom, donc de devenir Tom Cruise.

Remarquons enfin cette belle scène (en partie ci-bas) où il débarque saoul dans une réunion d’équipe, et comment Tom Cruise gère les diverses émotions : la défaite, il a besoin d’être assis pour écouter Demi Moore, et il a besoin de se lever pour exprimer son exaspération, avec son sarcasme décapant, où il se met en scène dans une sorte de présentateur télé grotesque, avec ses bras grands écartés qui veulent souligner l’énormité absurde de la proposition de sa collègue, mais qui nous montrent aussi à quel point à ce moment il est vulnérable ; l’exaspération s’amplifie à mesure qu’il avance dans son discours et débouche sur une rage subite, une violence qu’il retourne contre sa table (le sentiment d’impuissance le mène souvent à ce genre de geste). Après il s’assoit, dépité, pour parler de son père, avant de retrouver espoir et de retourner vers Demi Moore qui avait quitté les lieux. Un grand moment de cinéma (Reiner sait souligner les gestes de Cruise, dans l’alternance entre les plans américains et les gros plans ; dans la dernière scène au tribunal aussi, Tom Cruise affronte d’abord Jack Nicholson en gros plan, s’éloigne dans le cadre pour s’exprimer avec tout son corps, et à la fin il se rapprochera à nouveau de l’avant-plan pour terminer son attaque ; sublime).

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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