Notes de visionnement – The Color of Money

Immédiatement après Top Gun, le « Tom Cruise movie » atteint son apogée avec cette suite de The Hustler, Martin Scorsese offrant ici la meilleure variation du « jeune arrogant talentueux qui grâce à un mentor parvient à canaliser son énergie dans une direction moins irresponsable » (avant, donc, que ce scénario commence à sentir la formule). Après l’immense succès de Top Gun, les producteurs ne voulaient qu’une chose, une suite, mais Tom refusait, il préférait aller jouer avec Paul Newman et Scorsese. Voilà tout ce qui sépare le Tom de 1986 et celui d’aujourd’hui : son prochain projet, annoncé récemment, c’est ce Top Gun 2 qu’il a écarté plusieurs fois auparavant, et il n’y a pas de Scorsese en vue dans un avenir prochain. Quelques notes :

1 – Scorsese, en narrateur au début du film : « Which is to say, that luck plays a part in nine-ball. But for some players, luck itself is an art. » Scorsese avait déjà très bien compris Tom Cruise.

2 – Paul Newman voulait faire une suite à The Hustler depuis longtemps, et quand il a présenté la première mouture du scenario à Scorsese, celui-ci était peu intéressé par une histoire de billard. Il a dit à Paul que ce qui l’intéressait, c’est plutôt ce qui se déroulait autour de la table, les manigances et le hustling, alors ils ont réécrit un scénario dans ce sens, et puisque Paul voulait travailler avec Tom, ils ont développé un personnage pour lui. Ainsi, dans le film, quand Paul présente le billard à Tom, il lui dit : « Pool is about becoming something. » Il ne veut pas apprendre à Tom à jouer mieux, mais à devenir un « student of human moves ». Mieux encore, Tom doit apprendre « how to be himself, but on purpose ». C’est un film sur un acteur vieillissant qui apprend à un nouveau venu les rudiments du métier.

3 – Pour mener ses arnaques, Paul (Eddie Felson) a besoin d’un unknown, et il veut Tom (Vincent dans le film) pour jouer cet inconnu. Évidemment, Tom n’aime pas trop ça, être un inconnu à ce moment dans sa carrière ; au contraire, il veut se faire voir, donner un spectacle (il porte même un chandail à son nom !) Mais remarquons qu’aujourd’hui, il a bien compris la leçon de Paul : dans Jack Reacher par exemple, il est bien cet inconnu qui sort de l’ombre et surprend tout le monde par son excellence inattendue.

4 – Paul accuse Tom d’être un flake, quelqu’un de peu fiable qui risque d’abandonner à tout instant. C’est mal connaître Tom, évidemment, celui-ci perd aussitôt son sourire et se tourne vers sa copine, Carmen (Mary Elizabeth Manstrantonio) pour trouver du support ; ou plutôt, Paul comprend très bien Tom et veut justement le provoquer par ce commentaire.

5 – Paul demande à Mary ce que Tom voit en elle : « Vincent’s the best. That’s what he sees in me. » Tom est avec Mary parce qu’elle lui renvoie le regard dont il a besoin.

6 – Comme d’habitude à cette époque, l’excellence de Tom à son travail, devant une table de billard, est contrastée par son hésitation dans les relations intimes : Paul parvient facilement à le manipuler en introduisant un doute sur l’amour de Mary pour Tom.

7 – Tom est constamment en mouvement dans ce film, il n’a plus rien du gosse riche figé dans ses vêtements et sa gêne ou du militaire avec sa posture rigide. Les seules fois où il s’arrête, c’est devant Paul. Tom se tient souvent la tête penchée vers l’avant, le regard vers le haut ; il travaille une posture et une allure différente pour tous ses personnages, même s’ils se ressemblent au scénario.

8 – Ici, il s’amuse beaucoup avec sa queue de billard : il se met en spectacle avec elle, en la faisant tournoyer entre chaque coup, en l’utilisant comme une épée de samouraï, en dansant avec, mais il l’utilise aussi pour s’appuyer quand il perd sa contenance, en tournant ses mains plusieurs fois autour d’elle. C’est la seule chose en quoi il a confiance, son excellence au billard, il a besoin de s’en rappeler quand on le confronte sur sa vie personnelle.

9 – Tom Cruise étant Tom Cruise, il tient à apprendre et exécuter toutes les prouesses de billard de son personnage (le seul coup qu’il n’a pas joué est un ralenti sur une boule qu’il fait sauter par-dessus une autre). Ça permet à Scorsese des mouvements de caméra spectaculaires, plutôt qu’un montage qui nous cacherait que Tom ne joue pas vraiment. Entre autres, un mouvement circulaire autour d’une table, avec Tom qui danse entre chaque coup : « Did you see me tonight ? » demande ensuite Tom à Paul. Il a besoin des applaudissements, du spectacle, ce que Scorsese appuie par son jeu de caméra, l’ivresse de ce moment de pure performance (c’est très scorsesien, aussi, les personnages qui se lancent à corps perdu dans une performance au point d’en perdre le sens de la réalité). Parfaite symbiose entre une star et un grand cinéaste.

10 – Paul est moins enthousiaste : il veut justement apprendre à Tom à ne pas se faire voir (à la fin, quand Paul gagne un match contre Tom, il sort à l’extérieur, loin des regards, pour crier son enthousiasme, et encore il semble retenir son corps en s’exclamant). « It’s tough for me to lay down » dit Tom, en insistant avec ses mains sur les mots, mais il semble plus essayer de se convaincre que de convaincre Paul. Mais il accepte de suivre les conseils de son mentor, et Paul lui apprend à jouer des personnages pour arnaquer le public.

11 – Il perd son innocence, ici Tom, Paul lui apprend à jouer et manipuler les autres, mais à la fin, c’est Tom qui renverse les rôles et se fait de l’argent sur le dos du pauvre Paul. C’est qu’il a bien appris : Tom peut maintenant faire un spectacle de sa défaite, comme il le dit, il a fait exprès de perdre contre Paul, mais en donnant l’illusion qu’il peut gagner pour garder le suspense jusqu’à la toute fin. Le rôle est étonnamment cynique pour une star qui vient de jouer dans le méga-succès de l’heure.

12 – Enfin, remarquons la variété des sourires de Tom, dans ce film comme dans les autres : son sourire peut exprimer autant sa confiance, sa fierté, sa peur, son hésitation, etc. Il est ironique (et malheureux) que Tom soit ramené à cette image iconique de son grand sourire, alors que ce sourire prend une signification toute différente selon les divers contextes.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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