Notes de visionnement : The Firm + Interview With the Vampire

Bon, j’ai chômé un peu, on reprend, avec deux films pas pire pantoute :

The Firm (1993), Sydney Pollack

Étrange comment Tom Cruise est caractérisé avant tout par ses qualités athlétiques même quand il est, comme ici, avocat : dans A Few Good Men, on le découvrait la première fois jouant au baseball ; ici, il joue au basketball. Il s’agit d’un plan ou deux, mais ça en dit beaucoup : il rate son coup, Son of a bitch s’exclame-t-il, avant de s’excuser avec un Good shot your honor. Détermination, besoin de gagner, il en oublie sa place dans le monde (mais il est dans le top 5 de sa classe : il ne surestime pas ses capacités, il est juste très conscient de son savoir-faire). Peu après, pour montrer qu’il est content d’avoir obtenu son emploi apparemment miraculeux, il exécute deux trois acrobaties avec un enfant sur la rue – scène pour le moins étonnante dans un thriller juridique ! Vers la fin, quand rien ne va plus, il passera à nouveau devant cet enfant sans imiter ses acrobaties : comme ça on sait qu’il a perdu son enthousiasme…

Dans ses films précédents, Tom Cruise semblait vouloir cacher son absence de vie personnelle par son travail, ou il était tant absorbé par son travail qu’il ne pouvait pas se permettre une vie personnelle. The Firm introduit une nouvelle phase de sa carrière : cette fois il a une vie personnelle et familiale, et il veut surtout la dissocier de son travail, séparer les deux sphères (peut-être faudrait-il considérer son mariage récent avec Nicole Kidman, et sa popularité grandissante, qui l’oblige à de plus en plus d’efforts pour préserver son intimité). Dans son entrevue d’embauche, il est visiblement mal à l’aise quand on lui pose des questions sur sa famille : nous apprendrons plus tard qu’il a un frère en prison, fait qu’il veut (doit) cacher pour ne pas perdre ses chances d’emploi, mais il semble surtout déconcerté par une question peu appropriée dans le cadre d’une telle entrevue. Il est vrai aussi qu’il veut se dissocier de sa famille, d’une mère qui vivait dans la pauvreté dans un trailer, d’un frère qu’il fait semblant de ne pas avoir. Sa conjointe (Jeanne Tripplehorn) lui dit carrément qu’il ne travaille pas pour lui, c’est-à-dire qu’il cherche surtout à se prouver par rapport à sa famille. Sa relation à son frère Ray rappelle celle avec Raymond dans Rain Man : encore un grand frère qui s’est occupé de lui après la mort de leur père, et il tente à nouveau de retourner cette attention en aidant son frère (cette fois en le faisant sortir de prison).

Sa mission impossible : coincé, il ne peut quitter la Firme (on le tuerait) et il ne veut pas aider le FBI (il serait obligé ensuite de vivre dans l’anonymat, dans un programme de protection des témoins), il est surveillé de partout. Mais Tom Cruise réclame son autonomie : « Don’t need much of a life, but it has to be mine. » Il doit donc quitter la Firme en aidant le FBI, mais selon ses termes, pour garder le contrôle sur la situation (est-ce un hasard s’il fonde sa compagnie de production à peu près en même temps ? le parallèle avec Hollywood serait un peu grossier, mais il y a sans doute un lien). En même temps, il y a une maturité nouvelle dans ce rôle, qui est déjà assez éloigné de son autre avocat dans A Few Good Men, qui avait plus de panache et d’arrogance dans sa vantardise (sans doute voulait-il travailler aussi deux personnages assez similaires en leur donnant des allures et des gestuelles différentes). Ce sera un Tom Cruise enseveli sous la sueur, portant les traces d’un épuisement extrême, qui réussira à reprendre le contrôle sur sa vie, en se dissociant de son mauvais père (Gene Hackman) : « I got my own life » conclut-il. Mais il ne le fait pas que pour lui, Tom Cruise travaille pour les autres, pour son frère, pour sa femme et nous pouvons penser, aussi, pour son public : Tom Cruise a besoin de son autonomie, de s’affirmer, pour affirmer la vie des autres (je pense à Cavell qui nous dit que mieux se connaître est inséparable de mieux connaître les autres, et comment un texte (dans ce cas une star) qui nous enseigne la connaissance de soi doit garder une autonomie par rapport à nous, pour nous séduire et nous repousser également, et nous pousser à nous questionner sur ce que ce rapport dit sur nous).

Interview With the Vampire (1994), Neil Jordan

Un film particulièrement autoréflexif : la figure du vampire comme métaphore de la star. Vivre dans l’obscurité, êtres immortels, la solitude qui vient avec, si les vampires ne se nourrissaient pas des humains la métaphore serait parfaite. « Flesh and blood, but not human… » – « a new life, for all time » – le film est bien conscient de cette analogie. Même la vision des vampires peut être rapprochée du cinéma : une fois transformé, Brad Pitt nous explique que « the world had changed, but stayed the same », comme le monde tel qu’on le voit au cinéma donc (le même, mais différent), et quand vers la fin du film il redécouvre les levées de soleil grâce au cinéma, devant le Sunrise de Murnau, il nous dit que le film nous permet de voir le monde « seen as the human eyes cannot » ; on pourrait dire, aussi, comme par les yeux d’un vampire.

C’est une très belle idée, qui permet à Tom Cruise d’éclaircir son drame, sa solitude essentielle et son besoin d’attirer à lui une famille. S’il est déçu par Brad Pitt, ce n’est pas tant parce qu’il refuse de tuer, mais bien parce que son protégé ne veut pas (ne peut pas) reconnaître le monde nouveau que Tom Cruise lui a légué. « Be glad I made you what you are » dit Tom Cruise, insistant toujours sur le fait qu’il lui a laissé le choix, un choix que son propre maître ne lui a pas laissé (il ne veut pas parler de son maître, il se referme et devient vite colérique). Brad Pitt a accepté ce que Tom Cruise lui donnait, et même s’il n’y avait rien d’altruiste dans ce don (Tom Cruise se cherchait un compagnon de la nuit), Tom Cruise s’attend à un minimum de reconnaissance ; sa détresse devant le fait qu’il ne la retrouve pas, son incapacité à se séparer de Brad Pitt malgré tout, nous en dit long sur sa douleur, sa peur d’être seul. « I gave it to you » dit Tom Cruise, avec une note de tristesse, voire de désespoir, dans la voix, incapable de comprendre la rancune de son protégé ; « Do not doubt you’re a killer » dit-il pour rappeler à Brad Pitt sa vraie nature, mais il semble aussi essayer de se convaincre, non pas se convaincre qu’il est lui aussi un tueur (nul doute qu’il en est un et y prend plaisir), plutôt se convaincre qu’il s’agit d’un argument décisif. Ce qu’il cherche avant tout, c’est de la reconnaissance de la part de Brad Pitt, une reconnaissance qui pourrait passer par le meurtre justement, ce qui signifierait que Brad Pitt a accepté ce que Tom Cruise lui a donné.

Sa tristesse est encore plus évidente quand la jeune Kirsten Dunst se retourne contre lui, quand elle menace de l’attaquer (« Stop her Louis ! », dit-il en se cachant derrière son bras), ou quand Tom Cruise semble se délecter des insultes qu’il lui adresse (tu ne seras jamais une femme !) et qu’il regrette aussitôt ses dures paroles, ou dans la note d’espoir dans sa voix quand elle lui offre un « cadeau » de réconciliation (« We forgive each other, then ? » demande-t-il, comme un gamin dépité). C’est que Tom Cruise croit pouvoir aider ses protégés à se connaître, à accepter leur nature, mais comment le pourrait-il, lui qui ne semble pas encore en paix avec son passé, lui qui leur refuse une connaissance qu’il ne semble pas vouloir connaître non plus ? C’est en ce sens qu’il serait un mauvais père : il ne se connaît pas assez bien pour servir de modèle, il est encore trop irresponsable, à cacher son passé derrière son comportement excessif.

Son drame n’en demeure pas moins poignant (et beaucoup plus intéressant d’ailleurs que celui de Brad Pitt, un peu terne ici) : à la fin, quand Brad Pitt le retrouve, caché dans sa maison délabrée, fuyant les lumières artificielles du vingtième siècle (il est d’un autre monde, Tom Cruise), cherchant à se rappeler son passé glorieux (« Remember how I was ? »), réconforté à la vue d’un vieil ami venant briser sa solitude (« You’ve come home to me ? » il attend encore une reconnaissance qui ne viendra jamais) – n’est-ce pas une vision de son destin possible de star, sa disparition dans les ténèbres (comme son visage s’enfonce ici dans l’obscurité) lorsque son public l’aura oublié (et en un sens, une star ne génère-t-elle pas son public ? à tout le moins elle l’entretient, tente de lui enseigner, de lui rester fidèle), lorsqu’il n’aura plus la reconnaissance qu’il cherche tant.

Il s’agit aussi du premier film où son visage sera meurtri (tout son corps en fait, il est tué de manière particulièrement brutale), et il y a une association évidente, qui revient souvent dans ses films, entre la mort et la sexualité. En fait, c’est probablement le seul film dans lequel Tom Cruise me semble bel et bien sensuel (d’ordinaire il est plutôt maladroit dans ces scènes), et il est difficile de ne pas remarquer qu’il parvient à l’être précisément quand son objectif est de tuer. Autre indice d’un certain rapport trouble à l’intimité.

Sylvain Lavallée Écrit par :

"Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » - pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins - et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire." Serge Daney

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