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Notes de visionnement – Eyes Wide Shut

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Notes de visionnement – Eyes Wide Shut Publié le 22 septembre 2017Laissez une réplique

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Bon, ça faisait longtemps… Il y a une part de paresse qui justifie ce délai, mais c’est aussi parce que j’ai déjà trouvé ce que je cherchais en me lançant dans cette rétrospective, qui ne sera pas, je crois, exhaustive (non, pas de Jack Reacher ou de Edge of Tomorrow, j’en ai bien peur, je suis un peu tanné de voir ces films). Mais bon, il doit bien me rester au moins une dizaine de films importants à voir et transcrire ici. On repart avec :

L’un des deux chefs-d’œuvre majeurs de la carrière de Tom Cruise (l’autre étant, bien entendu, War of the Worlds), et un autre film éminemment cavellien – je me demande, à ce stade-ci, si je devrais m’étonner de cette rencontre qui va de soi entre Cavell et Tom Cruise, ou si toute star digne de ce nom se prêterait aussi bien à ce jeu interprétatif. J’aurais tendance à pencher vers la deuxième option, et à souligner que l’aspect autoréflexif présent chez Tom Cruise de manière très aigüe lui permet peut-être de rendre cela encore plus évident. Ainsi, Eyes Wide Shut, le meilleur film de Stanley Kubrick à mon humble avis.

1 – Première scène, le couple se prépare à une sortie. « How do I look ? » lui demande-t-elle, et il y répond, sans même un regard vers elle, trop occupé par sa propre apparence qu’il ajuste devant le miroir, Perfect. Encore une fois, nous avons un Tom Cruise absorbé en lui-même, sans un regard pour les autres autour de lui.

2 – La scène se poursuit et nous confirme l’impression : il ne sait plus où se trouve son portefeuille, Nicole Kidman lui rappelle qu’il est sur la table de nuit. Selon Amy Nicholson, cet oubli était une idée de Tom Cruise, et elle est particulièrement éloquente, car que se trouve dans son portefeuille ? Son identité, carrément, il le ressortira à quelques moments clés pour prouver qu’il est bien le Docteur Bill Harford. L’interprétation s’impose : Tom Cruise ne sait pas qui il est, c’est à travers Nicole Kidman qu’il peut retrouver son identité. (Tout cela, c’est remarquable, en quelques secondes de film.)

3 – Durant la soirée chez Sidney Pollack, quand Tom Cruise doit aider une femme victime d’overdose, il ne semble pas du tout remarquer sa nudité. De même, dans son bureau de médecin, ses gestes sont purement professionnels envers les femmes nues qu’il tâte. Que nous montrait la première image du film ? Nicole Kidman qui se dénude, de dos, et une brusque coupe au noir – Eyes Wide Shut, le titre apparaît. Tom Cruise a les yeux grands fermés, et il se ferme, j’ai envie de dire, à son propre désir (d’où la coupe au noir), d’où ces femmes qui ne semblent être pour lui que des objets, dont il ne peut voir la nudité (je veux dire : il ne désire pas leurs corps, aucun attrait sexuel pour leur nudité).

4 – Même envers sa femme, elle ne semble être pour lui qu’une possession : I just wanted to fuck my wife lui dira-t-il, et encore plus tard, durant cette même dispute, il répète ces mots pour justifier sa totale confiance en elle : you’re my wife, the mother of my children, alors je suis certain que tu ne me tromperas pas. Tu es ma femme, je te possède, il ne peut donc pas y avoir de doute : et c’est là qu’il perd le contrôle, parce qu’il doit se rendre compte qu’il ne possède pas sa femme, qu’elle a du désir pour d’autres hommes, qu’il y a une part d’elle qui lui demeure cachée. Ce qui force Tom Cruise à prendre conscience de son isolation, de notre isolement à tous, du fait que nous sommes séparés des uns et des autres ; ce qui le force, aussi, à une quête personnelle, à redécouvrir qui il est maintenant que Nicole Kidman lui rappelle ce qu’il savait déjà (cette isolation fondamentale). Tom Cruise ne sait pas qui il est…

5 – Insistons sur cette scène de dispute, qui est la clé du film : Nicole Kidman tente de comprendre where you’re coming from, comme elle lui dit. Tous les hommes veulent coucher avec toutes les femmes, dit Tom Cruise en s’enfargeant dans ses phrases, alors elle lui demande ce qui fait de lui une exception, pourquoi lui ne voudrait pas coucher avec toutes les femmes. Je suis marié répond-t-il, une réponse assez stupide mais à laquelle il croit vraiment. Pendant toute la discussion, Nicole Kidman veut lui faire avouer son désir, ou en tout cas la possibilité d’un désir en dehors de leur relation maritale, et elle ne le croit pas du tout quand il lui dit par exemple que quand il est docteur, sa relation à ses patientes est impersonnelle (elle ne le croit pas parce qu’elle a bien ce désir, elle). Pourtant, c’est bien ce que nous avons vu : il semblerait en effet que Tom Cruise n’éprouve pas de désir (il est aussi visiblement mal à l’aise avec les deux jeunes femmes qui veulent coucher avec lui à la soirée chez Sidney Pollack, et il semble soulagé quand on requiert son expertise de médecin, ce qui lui donne un bon prétexte pour les abandonner). Mais cet absence de désir renvoie surtout à une absence de désir envers le monde, parce que pour désirer le monde, il faut d’abord reconnaître qu’il existe hors de soi : Tom Cruise n’a pas besoin de regarder sa femme, au tout début, parce qu’il pense la posséder. Sinon, s’il reconnaissait son altérité, il serait obligé de la regarder pour vérifier si à ce moment elle est bel et bien Perfect.

6 – You’re trying to make me jealous dit Tom Cruise à sa femme, avant qu’elle ne passe aux aveux, qu’elle lui confie son désir adultère envers un marin. Or, chez Cavell, l’homme est jaloux de la femme parce qu’elle possède une connaissance que lui n’a pas : ce serait dire que Tom Cruise n’est pas jaloux parce que Nicole Kidman a désiré un autre homme, mais parce qu’elle possède cette connaissance sur ce qu’est un désir adultère. Et le défi, pour Tom Cruise, c’est de reconnaître qu’il a aussi ce désir en lui, ce que sa femme lui fait voir. Re-connaissance : Tom Cruise sait qu’il est séparé du monde, seulement il l’a « oublié » parce que c’est plus facile de croire que nous possédons le monde, qu’il n’existe pas en dehors de nous, ça nous permet de se délester de nos responsabilités envers lui. Il faut donc réapprendre ce que nous savons déjà, d’où le concept de reconnaissance chez Cavell, qui passe par une reconnaissance de l’Autre, c’est-à-dire que quand Nicole Kidman exprime son désir, Tom Cruise doit reconnaître l’altérité de sa femme, donc sa propre séparation, et donc son propre désir envers elle (rien de cela n’est nécessaire, il pourrait aussi bien ne pas la croire et rester enfermé dans son scepticisme ; mais du moment qu’il reconnaît l’altérité de sa femme, il doit aussi reconnaître son désir envers elle s’il veut garder son amour vivant). En bref, Tom Cruise est jaloux parce que Nicole Kidman possède cette connaissance de l’altérité que lui a oublié et qu’elle tente de lui réapprendre ; et reconnaître son désir envers sa femme, envers sa femme comme une entité Autre, qui ne lui appartient pas, c’est aussi reconnaître son désir envers le monde, son désir de vivre dans le monde, et donc reconnaître qu’à la base nous sommes séparés, isolés du monde et des Autres.

7 – Par comparaison avec Jerry Maguire : ce dernier vivait aussi isolé du monde, et comme je l’avais noté il finissait par s’y cogner, maladroit. Il y avait une insécurité chez ce dernier, un vif besoin d’être accepté, reconnu, qui nous disait implicitement que Jerry Maguire ressentait son isolement, mais qu’il tentait de fuir cette connaissance dans ses relations sociales, tout en ayant peur de trop s’exposer. Bill Harford est au contraire très posé, droit, calme, aucune insécurité ici, et il ne ressent pas du tout cet isolement qu’il a refoulé ; peut-être qu’il réussit là où Jerry Maguire était maladroit, c’est-à-dire qu’il aurait réussi à parfaitement se camoufler du monde, des autres, et de sa connaissance de tout cela. Ce qui lui donne son assurance, mais aussi sa froideur. En même temps, plus tard dans le film, il sort sa carte de docteur comme si c’était un badge du FBI, comme s’il avait toujours besoin de prouver son identité, d’assurer son autorité par un document « officiel », ce qui est, aussi, un signe de maladresse sociale.

8 – En même temps, Tom Cruise, dans Eyes Wide Shut, demeure très passif : il reçoit les confidences de sa femme, il reçoit un appel et doit la quitter (il ne prend pas la décision de s’isoler pour réfléchir à tout cela) ; quand il est avec la prostituée, elle lui demande What do you want to do ?, à quoi il répond What do you recommand ? ; c’est aussi la prostituée qui fait les premiers pas vers lui, comme la fille du propriétaire de magasin de costumes ; dans les scènes de discussion, Tom Cruise est souvent immobile dans le plan, il n’a aucun de ses grands gestes grandiloquents qu’on le voit souvent employer dans d’autres films pour se dépêtrer d’une situation et tenter de convaincre les autres…

9 – Le sexe lui apparaît toujours comme une menace, dès la confession de sa femme qu’il prend comme une agression, puis ça revient avec la femme endeuillée qui avoue son amour devant le cercueil de son père, la prostituée qui s’avère être sidéenne, la scène de l’orgie qu’il doit quitter (You’re in great danger !) et à la fin de laquelle une femme se sacrifie (ou non) pour lui. Une constante dans sa filmographie, la difficile relation avec la sexualité.

10 – Quand Tom Cruise revient de son escapade nocturne, essentiellement un échec (il voudrait se venger de sa femme par un adultère qu’il ne peut pas accomplir, sans doute parce qu’il ne le désire pas vraiment), il est à nouveau confronté au désir de sa femme : elle lui raconte son rêve, dans lequel elle et lui sont nus, mais elle est honteuse de cette nudité. Lorsque son mari disparaît, tout change, et elle se sent bien dans sa nudité, encore une fois une image de la relation trouble de Tom Cruise à la nudité, ou au désir (sans doute se sent-t-elle honteuse de désirer la nudité de son mari alors que ce n’est pas réciproque). Puis, elle raconte qu’elle participe à une orgie, elle a accompli en rêve ce que lui a tenté de faire dans son escapade ; dans son rêve, elle rit à la face de son mari en baisant avec d’autres hommes, et de toute évidence Tom Cruise a l’impression qu’à ce moment, elle lui rit bel et bien en face (même si elle est en pleurs).

11 – À mesure que le film avance, la posture et la démarche de Tom Cruise changent, il devient encore plus refermé, les épaules se recourbent, la tête penche d’un côté, il n’a plus son maintien droit, son pas s’accélère… Dans la scène de confrontation finale avec Sidney Pollack, il perd finalement son équilibre, il doit retenir sa colère en s’appuyant sur la table de billard ; après, il tourne le dos à son interlocuteur, referme les bras autour de lui (il se retire en lui-même), puis se soutient la tête par sa main ; puis il doit s’asseoir, en continuant de retenir sa tête avec sa main, coude sur la jambe. La lente perte de contrôle d’un homme, son anéantissement, sa perte de toute certitude, en une scène.

12 – À la fin, Tom Cruise finit par tout avouer, une parole thérapeutique comme il y en a eu souvent dans sa carrière (apprendre à dire ce qu’il ressent, à s’exposer, à accepter et avouer son désir). Même après, dans le magasin, il hésite et cherche longuement les mots avant de demander What do you think we should do ? (Une question, remarquons bien, qui le dispense encore de prendre les avants, il semble reléguer la responsabilité de l’action à sa femme.) We’re awake now, finit par dire Nicole Kidman : nous sommes réveillés l’un à l’autre faut-il comprendre sans doute. Forever, s’empresse de dire Tom Cruise, mais non, de répliquer sa femme, parce qu’elle sait bien que rien n’est joué pour l’éternité en matière humaine, et qu’il faut toujours se remarier dirait Cavell, toujours réapprendre à connaître l’autre. D’ailleurs, même le Let’s fuck final rappelle à certains égards la fin de Adam’s Rib, une des comédies du remariage cavelliennes, se terminant avec Hepburn et Tracy fermant les rideaux devant le lit où ils se jettent tous deux. Vive la petite différence ! – l’union est scellée à nouveau par l’acte sexuel qui dépend de cette différence (enfin, dans la mesure où nous parlons de couples hétérosexuels) maintenant acceptée et respectée, du moins temporairement.

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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