Antichrist (2009), Lars von Trier

Ah… Lars Von Trier… C’est l’un de ses cinéastes que j’ai adulés pendant des années et pour qui j’ai finalement perdu toute passion. Dans ma tête, il s’est mérité un temps le titre de plus grand génie cinématographique contemporain avant de devenir plus récemment un vil manipulateur atteint d’un anti-américanisme primaire et réducteur, pour maintenant se tenir quelque part entre ces deux extrêmes. Antichrist, quand même, je l’attendais, parce que j’aime bien Gainsbourg et Dafoe, parce que j’adore le cinéma d’horreur, et qui ne veut pas d’un scandale cannois?

Peut-être que de le voir en matinée, tasse de café en main, en atténue la force, car je cherche encore cette expérience primaire et viscérale qu’on nous promettait. C’est un peu le danger de ce mot expérience d’ailleurs : de plus en plus nous entendons parler de l’expérience du cinéma, de voir un film comme une expérience. De nombreuses critiques du dernier Von Trier (notamment Roger Ebert) laissent de côté toute la symbolique ou la possible interprétation du film en disant que, misogyne ou pas, Antichrist est une expérience à vivre, un tour de manège qu’il faut absolument essayer. C’est pratiquement un argument pragmatique : le film me fait un effet, peu importe lequel, alors c’est qu’il est valable. C’est aussi du subjectivisme, puisqu’ainsi on refuse la discussion pour ne se concentrer que sur les sensations, personnelles il va de soi puisque d’autres se sont ennuyés, voir A.O. Scott . Je penche plus du côté de Scott, même si le mot ennui est un peu fort, le film reste intéressant, à moins que ce ne soit l’attente du dernier acte si décrit et décrié qui nous angoisse a priori. Enfin, défendre Antichrist en disant que c’est une expérience forte, c’est un point de vue aussi peu critique que de dire que c’est un film ennuyant.

Il m’a fallu du temps pour dénicher des critiques positives et des analyses qui réussissaient à aller plus loin que cette description subjective d’une expérience particulière. Il y a ici , il y a mieux ici et ce même article nous pointe aussi ici.

Reprenons en gros l’argument : Lui, le personnage de Willem Dafoe, emprisonne Elle (Charlotte Gainsbourg) dans un cadre rationnel en lui refusant de vivre le deuil de leur fils dans la douce irrationalité de sa peine inconsolable; Lui représente donc ce paternalisme condescendant qui a servi à rabaisser la femme à travers les âges. Pour ma part, je ne vois pas comment ce discours s’applique vraiment au personnage de Dafoe. Si l’ironie dont fait part Von Trier face à l’outil thérapeutique m’apparaît évidente (l’enfantine pyramide de la peur, les jeux de rôle ridicules qui ne font évidemment rien pour aider Elle, etc.), j’ai plus de misère à comprendre qu’est-ce que fait Lui de si néfaste envers Elle. Son attitude stoïque, au départ, en est une d’écoute, il subit les insultes et les attaques personnelles sans broncher, il accepte justement l’irrationalité de sa femme. Il fait même preuve d’un geste plutôt généreux alors qu’il décide de mettre de côté son propre deuil pour s’occuper pleinement de celui beaucoup plus difficile de sa femme. Décision stupide, on s’entend, quel thérapeute irait traiter sa femme dans une situation aussi pénible, les impliquant tout deux également, mais c’est l’une des rares fautes qu’on peut lui imputer. Elle, au contraire, finit par incarner tout ce qu’elle voulait dénoncer dans sa thèse sur la sorcellerie, c’est-à-dire cette vision de la femme hystérique, irrationnelle, responsable du Mal, l’antéchrist quoi (en opposition d’ailleurs avec la figure christique qu’était Emily Watson dans Breaking the Waves).

toilette

Il y aurait ironie, Von Trier s’amuse avec ces clichés justement pour les dénoncer. Personnellement, qu’il y ait ironie ou pas, je trouve le discours complètement dépassé : qu’il tente de me convaincre que la femme est le Mal, ou que c’est mal de dire que la femme est le Mal, il me semble que ça fait quelques décennies qu’on nous ressasse ces idées. L’ironie, de toute façon, je la sens à peine (mais j’imagine qu’elle est bien là, Von Trier étant Von Trier). Absolument Vrai par exemple nous dit que les codes du film d’horreur sont grotesques à escient, question de nous mettre à distance; or, pour moi ils sont grotesques, point. Le film est structuré en trois actes, mais il aurait bien pu s’arrêter après le premier, les deux autres n’étant que des variations (minces) sur le même thème. Idem pour les codes de l’horreur : la musique appuyée, la violence, les séquences oniriques, tout est trop frontal pour être efficient. La scène où Elle entend un cri inconnu par exemple, croyant qu’il s’agit de son fils en détresse, est étrangement construite d’un point de vue sonore, le cri étant localisé en plein centre, comme derrière l’écran, ce qui dès l’abord nous fait comprendre qu’il s’agit d’une hallucination. La scène est longue et le cri reste toujours centré, au même niveau sonore alors qu’Elle court en tout sens, la scène perd dès lors son intérêt puisque nous avons compris, en quelques secondes, qu’il y a hallucination, le réalisateur n’a plus besoin de nous montrer le fils jouant dans le silence, mais il le fera quand même. Nous ne pouvons même pas partager la détresse de Elle puisque c’est si évident qu’elle hallucine, ses recherches affolées finissent par nous indifférer. C’est un peu le schéma de tout le film, répétition d’idées et d’effets appuyés qui à la longue épuisent et indiffèrent.

Le dernier acte, dès lors, apparaît parfaitement inutile et véritablement pornographique. La violence ne vient que répéter une dernière fois ce qu’on nous dit de toute façon depuis le début, le monstre est libéré et donne raison à tous les discours sur lesquels il est censé ironiser. Il n’y a aucune réflexion sur cette violence, elle n’est là que pour l’effet, que pour enfin le faire ce film d’horreur. Je suis friand de ce type de cinéma, de gore et de film extrême, je n’en suis pas à ma première jambe trouée par un vilebrequin (vous me direz qu’après tous ces textes sur l’abjection et la représentation de la violence, je ne suis pas très conséquent – j’y reviendrai sûrement). Dans Antichrist pourtant la violence choque, pas par sa démesure, mais bien parce qu’elle est là uniquement pour choquer, pour s’exhiber avec ostentation. Les films asiatiques extrêmes des dernières années proposent aussi une telle violence exhibitionniste, dont le but est tout autant de provoquer, mais le tout est passé sur le dos du divertissement, dans une sorte de concours ludique de qui peut être le plus retors et imaginatif dans l’étalement de cette violence. Celle-ci ne sert pas un discours, elle n’a pas de valeur symbolique, elle n’existe que pour elle-même. La violence dans Antichrist sert avant tout à retranscrire en acte les idées soutenues auparavant en mots, une sorte de réification du discours sur la femme, ce qui la rend du coup tout à fait inutile puisque foncièrement répétitive. C’est une manière de bien enfoncer le clou à coups de massue disproportionnée. Assurément, on en sort assommé, dégoûté. Le problème est dans la fonction : ça ne me dérange pas qu’on tente de me dégoûter juste pour le plaisir d’être dégoûté, c’est plus difficile à accepter quand la violence a une fonction qu’elle ne peut assumer, ici son rôle symbolique (redondant) qui la confine au ridicule (d’autant plus que le discours est éculé). La dernière phrase de Elle (et du film je crois) est quelque chose comme : « None of this is any use at all », comme A.O. Scott, c’est pas mal l’impression que j’ai eue en sortant de la projection.

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Un peu partout Von Trier a répété que ce film a été écrit durant une dépression, qu’il se veut une sorte de cure ou d’exutoire pour l’auteur. On pourrait croire dans ce cas que la violence est cathartique, ou qu’elle tend vers le sublime de Burke et Kant, comme certaines images aussi pourraient le laisser penser, par leur représentation d’une Nature terrifiante. Or, Von Trier refuse aussi cette conception, la violence n’a rien de libérateur, elle ne sert qu’à renfoncer encore plus le désespoir. L’auteur ici remarque cette image (réussie d’ailleurs, comme il y en a de nombreuses, le film n’est pas un désastre total) d’une plante que Lui offre à Elle comme condoléances. Von Trier effectue alors un zoom sur les racines sales et l’eau boueuse du vase plutôt que sur les fleurs elles-mêmes, il pointe vers l’horreur du bas qui soutient la vénusté du haut, un peu comme David Lynch qui rentre sa caméra sous terre au début de Blue Velvet. Il y a là tout le projet du film, et aussi sa limite : à ne pointer que vers le laid, on en oublie l’existence du beau, qui pourtant servirait à rehausser la qualité du laid. C’est-à-dire que pour nous faire partager un désespoir, le sien ou celui des personnages, le cinéaste ne devrait pas que filmer le sol, il doit aussi nous laisser entrevoir le ciel, ne serait-ce que pour le voiler aussitôt. Comme dans tout bon suspens, il faut que le personnage ait des chances de s’en sortir, sinon la tension meurt puisque son sort est déjà réglé, il en de même ici : comme nous avons compris en quelques minutes que Von Trier n’est intéressé qu’aux racines boueuses, tout ce qui s’ensuit en devient inintéressant, ça n’en devient qu’un festival de surenchère. Par ailleurs, à mélanger comme ça un film sur le désespoir et un propos sur la femme comme source du Mal, ça donne l’impression très adolescente que l’auteur vient de se faire larguer royalement par une gonzesse et qu’il veut se venger de la gente féminine au grand complet…

Plus sérieusement, la dédicace à Tarkovski, franchement ironique elle, montre aussi bien la pauvreté du discours de Von Trier, mettant en contraste son pessimisme cynique avec celui plus humain du cinéaste russe : en fait, Von Trier prend Tarkovski à rebours. « Nature is Satan’s Church », c’est l’antithèse de toute l’œuvre de Tarkosvki, pour qui la nature est l’œuvre de Dieu, puisqu’elle est souvent source de purification, de renaissance et de rédemption, des états absents de toute l’œuvre de Von Trier (quoiqu’il les évoque parfois, mais jamais sans son éternelle ironie). Le plan d’Antichrist le plus semblable à Tarkovski, c’est quand Lui se tient dans les herbes hautes, presque immobile, un doux vent faisant frémir la verdure, et que la pluie s’abat tout d’un coup, presque silencieuse. Visuellement, nous sommes près de Tarkovski, mais symboliquement, nous sommes à l’opposé : pour le cinéaste russe, la pluie vient laver, elle est source de rédemption. À la fin de Stalker par exemple, alors que les hommes abandonnent leur projet si près du but, la pluie tombe dans l’édifice à ciel ouvert pour les purifier de leur désespoir, la rédemption sera offerte dans l’épilogue suivant. Lorsque l’eau tombe sur Lui dans Antichrist, au contraire, le sentiment de désespoir est accru, la pluie est menaçante, elle est prémisse à un orage (si je me rappelle bien, c’est la dernière image avant le troisième chapitre, avant l’apocalypse).

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Cet anti-Tarkovski nous fait bien comprendre ce qui cloche dans Antichrist, ce qui est noté dans ce texte-ci, mais en aparté, comme si c’était peu important. Tarkovski, contrairement à Von Trier, comprend la Bible et ses symboles, il peut les utiliser dans toutes leurs profondeurs, alors que Von Trier au contraire ne s’en tient qu’aux lieux communs, aux figures évidentes qu’il se contente de renverser (Eden comme décor de film d’horreur) ou de simplement évoquer afin de mythologiser son drame psychologique. La femme, ainsi, est autant décrite comme étant la source du Mal que comme force créatrice. Cette réflexion autour de la création, du cycle vie et mort, s’avère tout de même plus intéressante que le simple constat sociologique de la dichotomie mâle/femelle. Dès la scène d’ouverture, Von Trier relie sexe et mort, ce qu’il reprendra jusque dans les mutilations génitales finales. Il y a dès lors un puritanisme (masculin) critiqué, particulièrement lorsque Lui refuse à Elle la sexualité qu’elle a besoin d’exprimer. Il la force au refoulement, ce qui finit par exploser, dans l’une des scènes les plus fortes d’abord, alors qu’Elle demande à Lui de la frapper lorsqu’ils font enfin l’amour, puis dans l’apothéose finale ensuite, la violence tendant toutefois à diminuer l’importance des moments précédents, plus quotidiens et, à mon sens, plus prenants, d’où aussi l’inadéquation de cette violence, rendant caduc ce qui précède. Von Trier, évidemment, n’a rien du puritain (bien que son pessimisme soit tout à fait protestant), alors il franchit visuellement tous les tabous, pénétration et excision en gros plans, il repousse de par la forme même de son film cette répression sexuelle (la sexualité étant évidemment associée à la femme, ce qui la rend responsable de la mort de leur fils puisqu’il est mort pendant qu’ils faisaient l’amour). Cela tend, en même temps, à redonner à la femme son importance en tant que Créatrice et en ce sens elle serait supérieure à l’homme, ou du moins plus essentielle. La femme, dans Antichrist, est la Nature, les forces chtoniennes et irrationnelles, ce que l’auteur ici remarque bien, y voyant un hommage à la femme, alors que pourtant c’est cette vision de la femme-sorcière que Von Trier tend à vouloir critiquer. Mais il y a effectivement ambiguïté puisqu’il semble aussi vrai que le cinéaste préfère la voie irrationnelle de la femme aux discours psychologisants de l’homme, il veut nous rappeler notre nature animale et primaire, tout ce que nous avons en commun avec la Nature notre mère. Il y a peut-être là un lien plus étroit avec Tarkosvki, mais l’optique est très différente : pour le Russe, le côté irrationnel de la Nature n’est pas synonyme de violence et de bestialité, c’est plutôt l’expression d’une entité spirituelle qui nous dépasse et nous englobe, que l’on peut appeler Dieu ou non, qui peut nous angoisser ou même nous blesser, oui, mais jamais au point de détruire. J’imagine que Von Trier veut critiquer l’image de la femme-sorcière-source-de-mal tout en tentant de valoriser ce qui est sous-tendu par cette image, c’est-à-dire l’aspect nature déraisonnable qui convient tout à fait à la vision décadente du cinéaste, d’où la confusion sur la possible misogynie du film. D’autant plus que, il faut le rappeler, le péché originel est transmis dès la naissance, donc la femme en accouchant transmet le Mal, les deux pôles sont associés. Encore une fois, est-ce que Von Trier critique cette image ou l’endosse-t-il?

J’ai toutefois peine à croire que Von Trier ait sciemment fait un film aussi stupidement misogyne (femme = mal), je crois bien qu’il veut critiquer ces images de la femme qui nous viennent de la Bible, mais l’ironie n’est pas si évidente : le prologue, par exemple, qu’Absolument Vrai dit qu’il a été photographié ainsi justement pour nous signifier que Von Trier prend ses distances, m’apparaît quant-à-moi d’un kitsch profond et injustifié. Ce n’est pas que le noir et blanc publicitaire et le ralenti emphatique, c’est aussi le montage en parallèle ridicule (avec une sécheuse, rien de moins!) et le mélo cheap de la situation. Ironie ou mauvais goût total? Difficile à dire, d’autant plus que Von Trier s’est déjà laissé aller dans le maniérisme esthétisant. Ça me fait penser, tiens, à mon prof de création littéraire au CEGEP (toute une référence!) qui m’avait dit en fin de session que si je lâchais un peu mon ironie omniprésente, je finirais peut-être par dire quelque chose… C’est un peu ça Antichrist : souvent d’une grande beauté formelle, mais au service d’idées de cégépien amenées confusément dans un bric-à-brac de références plus ou moins maîtrisées, bordel que l’on tente de couvrir sous l’excuse de l’ironie (et peut-être aussi du rêve, le film se voulant plus métaphorique, mythologique, que réaliste).

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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