Un gadget superficiel

(Ma première entrée de blogue pour Séquences.)

Commençons par les introductions : après une période de léthargie le site de Séquences, et par conséquent ce blogue, revient à la vie. Pas tout à fait étranger au domaine du blogue moi-même, puisque je tiens le mien depuis déjà quelque temps, je prends maintenant la charge de celui-ci, qui sera alimenté tous les vendredis. Pour commencer donc, je veux m’attarder un peu sur le phénomène du 3D, que j’avais déjà touché ici sur mon propre site en relation avec Avatar.

Je viens de tomber sur une longue entrevue avec James Cameron pour Variety, datant d’avril 2008, dans laquelle il argumente en faveur de cette nouvelle technologie. Étrangement, certains de ses arguments justifient mes doutes quant à l’état actuel du 3D. Mes hésitations ne sont pas techniques, mais plutôt esthétiques : doit-on considérer la 3D comme un simple gadget lucratif ou comme une innovation qui parfait le cinéma, comme l’ont été le son et la couleur? Cameron, évidemment, parle d’un achèvement, mais en des termes contradictoires.

Est-ce que l’utilisation du 3D suppose une toute nouvelle manière de filmer? En théorie, oui, mais la différence n’est sûrement pas aussi radicale qu’en passant du muet au parlant, c’est plus près de la transition du noir et blanc vers la couleur : le langage reste essentiellement le même, mais il y a une nouvelle dimension à considérer qui influe sur les choix d’éclairage, de direction artistique, de composition. Cameron nous dit ceci : « Dans Avatar, je n’ai pas fait consciemment  des cadrages différents pour la 3D. J’utilise le même style depuis toujours. » Ou encore : « Le film ne doit pas être publicisé d’abord et avant tout comme une expérience 3D. Le film doit être vendu selon ses mérites (acteurs, récit, imagerie, etc.) et le consommateur doit être informé qu’il peut acheter l’expérience en 2D ou, pour quelques dollars de plus, en 3D. »

Passons vite sur l’ironie qu’Avatar est vanté principalement comme une expérience 3D prenante malgré un récit, des acteurs et une imagerie déficients et allons à l’essentiel. Un peu comme un film 3D peut être compris et apprécié en 2D, un film en couleurs reste intelligible en noir et blanc, mais il serait faux de prétendre que l’ajout de la couleur indiffère la composition du cadre : il faut les placer ces couleurs, les harmoniser, les équilibrer. En théorie, en tournant en 3D, il faut se poser de nouvelles questions de cadrage puisqu’il faut placer les objets en relation les uns avec les autres dans un espace inédit, plus vaste et plus profond. L’image 2D traditionnelle offre une profondeur de champ qui permet de travailler aussi ce type de relation spatiale, mais ce n’est pas tout à fait la même chose, l’avant-plan en 3D par exemple est beaucoup plus marqué et l’arrière-plan peut paraître beaucoup plus éloigné, ce qui permet de jouer sur des effets de mise en scène nouveaux. Dans ce cas, il me semble étrange que Cameron filme Avatar sans se soucier de ces détails.

De plus, les termes qu’il utilise dans la deuxième citation sont purement commerciaux et d’ailleurs dans l’entrevue il revient souvent sur la rentabilité de cette technologie, sur sa commercialisation en salles, etc. C’est ce qui me dérange le plus dans tout ce discours : à ma connaissance, personne n’a encore posé de questions esthétiques sur la 3D (aucun artiste en tout cas), il semble s’agir simplement d’un désir mercantile. Toute l’entrevue de Cameron tend à dire qu’il n’y a pas de différence de mise en scène, qu’il n’y a qu’une « supercharge » de réalisme, que la « sensation de vérité est grandement rehaussée », que la 3D fait du cinéma une expérience plus viscérale. Pour moi, ça équivaut à dire que c’est un gadget, un leurre que l’on superpose sur l’œuvre pour la rendre plus attirante, une astuce pour mieux mystifier, sans que ce nouvel atout ne change quoique ce soit de fondamental à l’œuvre.

La première phrase de Cameron dans cette entrevue est révélatrice : « Je crois que Godard s’est trompé. Le cinéma ce n’est pas la vérité 24 fois en une seconde, c’est un mensonge 24 fois par seconde. » Eh bien voilà, le cinéma est un mensonge qu’il faut faire passer pour vrai, ce à quoi la 3D aiderait.  Mettons cette idée en parallèle avec la conclusion de l’entrevue : Cameron prédit que d’ici une quinzaine d’années tous nos écrans seront en 3D (ou en stéréo comme il dit), les panneaux publicitaires comme les IPhones. Quelqu’un a dit simulacre? Baudrillard sera mort à l’aube de l’accomplissement de ses théories…

L’ironie dans tout ça, c’est que l’on présente la 3D comme la technologie permettant de ramener la foule vers les salles grâce à l’expérience unique qu’elle suscite, alors même que les premiers téléviseurs permettant de diffuser du 3D sortent sur le marché, que des jeux vidéos sont conçus pour la 3D et que l’on prévoit son ubiquité à court terme; le cinéma n’aura finalement que le privilège de s’y être rendu en premier. C’est qu’il y a de l’argent à faire paraît-il, du moins c’est tout ce que prouve Avatar : à preuve, dans les derniers jours, on ne parle que des chiffres.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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