La démocratie en art

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Le festival international de films de Rotterdam s’est terminé ce dimanche. C’est par le blogue cinéma du Guardian que j’apprenais l’existence des sections du festival consacrées aux avenues du numérique, aux nouvelles formes de distribution et de financement permises entre autres par le web. Une vision du futur nous dit Ben Walters au Guardian, certainement, il reste à savoir comment l’industrie fera face à ces nouvelles technologies.

Les différentes discussions proposées par le festival et les œuvres présentées semblent très intéressantes, par exemple ce qui tourne autour de ces nouveaux téléphones portables avec projecteur intégré . Il ne manque plus qu’un logiciel de montage intégré au téléphone, et l’on pourra filmer, monter et projeter ses films à partir d’un seul cellulaire. On n’est déjà pas loin de voir des longs métrages filmés à partir d’appareil photo numérique (la canon EOS 7D donne des résultats surprenants, avec possibilité de tout contrôler manuellement, le tout en 1080P), la production de films s’est démocratisée comme jamais auparavant, le web pouvant facilement assurer la distribution de toutes ces vidéos indépendantes (pour les cellulaires, on parle de les partager en SMS).

La section Back to the Future? du festival m’apparaît particulièrement intéressante : le festival a projeté douze longs métrages exemplifiant la réaction de l’industrie face à l’arrivée des nouvelles formes de concurrence, qu’elles soient technologiques ou formelles. Par exemple la projection de Dial M for Murder, l’un des premiers essais sérieux de film 3D, apparaissant en même temps que de nouveaux formats panoramiques comme le cinémascope, des tentatives de rivaliser avec la télévision naissante en proposant des écrans de plus en plus grands pour impressionner le plus petit. Le festival présentait aussi l’un des premiers films indépendants tournés à partir de matériel non professionnel, Another Girl, Another Planet, datant de 1992, tourné entièrement en PixelVision, un jouet de Fisher Price qui enregistre des images en noir et blanc sur des cassettes audio, l’ancêtre des caméras vidéo personnelles. Puis en clôture, Vedozero (2009), pour lequel le réalisateur a demandé à 70 étudiants de filmer leur quotidien avec leurs téléphones, leurs appareils photos, etc., images qu’il a ensuite monter pour en faire un long métrage, remettant ainsi en question la notion d’auteur et apportant une manière nouvelle de concevoir le documentaire.

Ces expériences sont particulièrement exaltantes, toutes ces nouvelles percées technologiques peuvent mener à une manière radicalement différente de concevoir et penser le cinéma. Pour l’instant, ces vidéos amateurs sont loin de concurrencer Hollywood, il s’agit d’un nouveau réseau de distribution parallèle qui présente une forme complètement différente de contenus (un peu comme youtube). Je conçois encore mal la possibilité (ou l’intérêt) de regarder un long métrage sur un écran de cellulaire, ou même à partir d’un projecteur intégré. Ces vidéos de téléphones risquent d’en rester plus au niveau du sketch, du court métrage narratif ou documentaire ou de l’essai artistique.

Toutefois, nous verrons bientôt une armée de vidéastes avec de l’équipement semi-professionnel se lancer dans la production à petit budget, avec possibilité de se voir distribuer facilement par l’entremise d’Internet. Rapidement, c’est les salles qui seront affectées, et l’industrie n’aura plus le choix de réagir, en commençant par un nouveau modèle de distribution; directement à domicile? Peut-être, à moyen terme, avec les équipements maison disponibles à des prix de plus en plus accessibles. Jusqu’à maintenant, Hollywood a toujours réagi aux concurrents en rehaussant le spectacle, en tentant de rendre l’expérience en salle de plus en plus immersive (taille de l’écran, son surround, 3D, etc.) de manière à en faire justement une expérience, impossible à vivre ailleurs que dans une salle obscure. Quelle pourrait être la prochaine étape, maintenant que même le 3D sera bientôt offerte sur nos téléviseurs 60 pouces?

Dans la section Back to the Future?, le festival présentait aussi the Raven de Roger Corman, pour montrer à quel point Hollywood était en retard dans les années 60 sur les préoccupations du public; il faudra le succès d’Easy Rider pour qu’on se réveille. Au tournant de cette décennie, le contenu des productions hollywoodiennes change, permettant du coup un renouveau esthétique, Hollywood ralentissant la production des Sound of Music et autres Oliver! pour s’intéresser à des French Connection et des Raging Bull, on a intégré la contre-culture et le cinéma indépendant de la décennie précédente. Mais ça, c’était avant Jaws et Star Wars, avant l’avènement du blockbuster. Il y a bien eu depuis des petites secousses similaires, où des films à micro-budgets connurent un succès commercial notable, Blair Witch Projet et Paranormal Activity entre autres, mais ces films ne présentaient rien de vraiment nouveau en terme de contenu narratif, c’est surtout l’équation commerciale qui a impressionnée (faire plusieurs millions avec quelques milliers). Aujourd’hui, une crise semblable se pointe (quoiqu’elle se joue moins au niveau du contenu), le réseau indépendant est même beaucoup plus fort potentiellement que celui de Corman et autres, pourtant je ne crois pas que cette fois l’intégration de ces nouvelles formes pourra se faire aussi facilement, entre autres parce que la prééminence des blockbusters a lourdement systématisé l’industrie, qui aura beaucoup plus de misère à se retourner. J’ai donc la vague impression qu’Hollywood voudra plutôt réagir en se cantonnant dans le spectacle, en offrant ce que toutes ces petites productions ne pourront se permettre, c’est-à-dire ces bons gros spectacles à grand déploiement, ces budgets astronomiques (rentables puisque toujours bonne source de publicité), tout ce qu’il faut en fait pour garder les spectateurs dans des salles, parce que la distribution en salle reste beaucoup plus facile à contrôler, parce qu’on croit que seul l’aspect spectaculaire incite le consommateur à préférer la salle à la maison. Bien sûr, on intégrera en partie ces technologies, comme moteur de narration surtout, peut-être en tant qu’élément esthétique aussi, mais en gardant un pied bien ancré dans cet aspect démesuré. Cloverfield comme voie de l’avenir?

Récemment, David Bordwell parlait des lipdub sur son blogue, ces vidéos tournées en un seul plan-séquence et synchronisées avec de la musique, analysant le phénomène à partir de celui de l’UQAM, montrant comment la compétition entre les universités a mené à des chorégraphies particulièrement complexes, la Shorewood High School ayant tourné le leur à l’envers, pirouettes comprises. Bordwell cite la phrase d’ouverture de l’Histoire de l’Art d’Ernst Gombrich (« There is really no such thing as Art. There are only artists. »), l’interprétant comme une façon pragmatique de concevoir l’histoire de l’art : il n’y aurait pas d’essence intrinsèque à un art que l’on découvre progressivement au fil du temps (exit le cinéma total de Bazin), il s’agirait au contraire d’une série d’expériences concrètes, de circonstances matérielles, qui poussent les artistes dans une certaine direction, qui modèle l’art en conséquence, d’où l’importance de la compétition comme vecteur de la créativité. Dans le cas qui nous préoccupe, comment concevoir le futur alors que de nouveaux modèles de production et de distribution entrent en compétition de plus en plus directe avec le cinéma traditionnel?

L’autre réflexion supposée par les deux phrases de Gombrich, c’est la définition de l’artiste. Ces lipdub par exemple, peuvent-ils être appréhendés comme une œuvre d’art? Cette question prendra de plus en plus d’importance si bientôt la production d’images mouvantes est à la portée de tous. Un film tourné sur cellulaire, distribué par SMS, est-ce encore du cinéma? Il ne s’agit pas de dénigrer ces nouvelles formes au profit d’une nostalgie du cinéma en salle, mais de redéfinir s’il y a lieu notre conception du cinéma, qui a toujours été lié à ce mode de distribution Comme le dit Ben Walters en conclusion de son article, la valeur culturelle d’une technologie équivaut à l’utilisation qu’en font les artistes, ni plus ni moins. Mais lorsqu’un quidam prend son cellulaire et filme son quotidien, ces images peuvent-elles considérées comme de l’art seulement si elles sont intégrées dans un projet comme Vedozero ou le sont-elles essentiellement, juste parce qu’elles sont images? Ce n’est pas simplement le système de production / distribution vu d’un point de vue bêtement financier ou logiciel qui est ébranlé par ces nouvelles technologies, c’est toute notre relation à l’art et aux artistes qui se voit immensément complexifiée.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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