Tricher avec les êtres

(Paru originellement sur le blogue de Séquences ; avec commentaires recopiés.)

On n’a plus la sobriété qu’on avait. Parlant des 7 Jours du Talion, le premier film de Podz pour le cinéma, une adaptation de Patrick Sénécal, Marc Cassivi à la Presse écrit : « Le réalisateur impose sa signature soignée au cinéma (traitement de l’image glacial, esthétique grise, tons neutres), jamais au détriment du récit. La réalisation est d’une admirable sobriété, tout en subtilité, sans trame musicale, avec très peu d’éclairages et beaucoup de silences. » J’ai en partant un peu de misère à comprendre ce que veut dire « peu d’éclairages » (lumière naturelle, image sombre ou équipement d’éclairage limité?), mais parlons plutôt de cette supposée sobriété, admirable de surcroît.

Le film de Podz n’a pas de musique, soit, il y a quelques silences (pas tant que ça : on substitue aux dialogues des cris d’agonie), mais ce sont les seuls éléments que l’on pourrait qualifier de sobres. Le reste, c’est une enfilade d’effets de mise en scène grossiers et appuyés, une série de gros plans pointant l’essentiel et négligeant presque entièrement le hors champ. Un exemple comme ça : le personnage de Claude Legault apprend que la police a retrouvé le coupable du meurtre de sa fille, zoom avant vers son visage pour comprendre qu’il prend une décision importante. La sobriété, ce serait un plan fixe, plus éloigné, sans ce zoom surtout qui vient souligner le dialogue. En fait, la mise en scène est constituée presque uniquement de zoom avant ou de travellings latéraux, la caméra est incapable de rester sur place, les images sont montées au rythme moyen habituel de cinq ou six secondes afin de dynamiser ce qui autrement serait fade (les cadrages sont d’un ennui!), enfin le téléobjectif est privilégié pour être certain de n’avoir qu’un seul objet présent à l’écran, question qu’on ne cherche pas trop longtemps ce qu’il y a d’important à l’image. La sobriété demande une certaine distance, elle laisse un certain jeu au spectateur (une sorte de distanciation soft), alors qu’ici tout nous est donné de façon frontale.

Le film prétend à l’ambiguïté, à laisser certaines zones grises, or la mise en scène ne nous laisse jamais le choix, elle n’a jamais l’audace de nous laisser décider si nous préférons regarder la victime ou le bourreau, alors même qu’on essaie d’établir une relation d’équivalence (c’est le talion, non?) De toute façon, n’est-il pas malsain de faire un film de torture et de le déclarer ambigu, comme si la torture pouvait se justifier de quelque façon que ce soit? La vengeance, peut-être, mais la torture? Enfin, toute l’entreprise est fallacieuse, on prétend réfléchir sur la vengeance à partir de phrases comme « t’es pire que moé! » ou en utilisant la monstration pour nous dégoûter de la violence qu’elle engendre, mais le film se concentre tellement sur cette torture et ses enjeux qu’il ne saurait y avoir un quelconque débat. Le talion, c’est œil pour œil, c’est donc « tu as tué ma fille alors je te tue », pas « tu as tué ma fille alors je te frappe à coups de masse et de chaînes, je te fais subir des opérations chirurgicales à froid, etc. » Toute cette violence est d’ailleurs loin d’être sobre, elle est présentée avec le maximum d’effet, par exemple cette opération chirurgicale rythmée par un respirateur, au montage alternant entre le visage angoissé et figé de la victime consciente et les incisions du bourreau, se terminant sur une coupe au noir juste au moment où les organes sortent de leur habitat naturel, créant surprise dégoûtée et interrogation sur la nature de cette opération. Efficace, oui, mais sobre, non, c’est tout le contraire, l’exubérance même de la situation l’empêche.

On me dira que c’est justement là que le réalisateur et l’écrivain veulent porter leur réflexion : ce film ne s’adresse pas à moi, qui de toute façon a priori condamne la loi du talion, mais à tous ceux qui approuvent ce que fait Bruno Hamel, ce père interprété par Claude Legault qui se venge du meurtre et du viol de sa fille, ceux qui comme certains personnages dans le film parlent de couper les couilles aux violeurs ou de ne pas trop se forcer pour retrouver un pédophile que l’on sait en train de se faire torturer.

D’accord, je ne suis pas le bon spectateur, il reste que la réflexion ne se pose pas au bon niveau : si la loi du talion est inacceptable, ce n’est pas parce que le vengeur peut y perdre son âme. Au contraire, ce qui importe, c’est la notion de vie humaine, c’est le regard humaniste envers le criminel. Or, le film ne s’intéresse pas du tout au pédophile, il n’est qu’un corps sur lequel on se défoule, sans psychologie, sans âme. On veut nous montrer avant tout que Bruno Hamel perd le contrôle de la situation, que la violence qu’il inflige ne lui est pas bénéfique. La mise en scène ne s’intéresse qu’au visage de Legault, on ne montre le pédophile que pour souligner la violence, la rendre plus prégnante, sans même tenter de lui montrer un peu d’empathie. Son cas à lui est réglé nous dit le film (remarquez la différence de langage entre les personnages, toute l’attitude du pédophile le confinant au white trash), mais on peut encore sauver Claude Legault. D’ailleurs, il le sera, il n’a pas tué sa victime, on a l’impression à la fin que ce petit acte de grâce suffit à faire oublier tout le reste.

Sénécal et Podz se demandent bêtement si ce que fait leur personnage est bien, ou juste pour être plus exact, toutes les phrases explicatives vont dans ce sens (ces dialogues assez mal écrits nuisent aussi à cette supposée sobriété en soulignant le propos): les « t’es pire que moé! », « ça t’aidera pas », « c’est Hamel que je veux sauver », « ça ramènera pas ta fille », etc. Là-dedans, rien concernant la victime d’Hamel, elle est sans importance. Comment faire une réflexion sérieuse sur la vengeance, ou la justice, si on ne s’intéresse qu’à un seul des deux partis? Les créateurs se justifient, j’imagine, par le désir de se confiner au point de vue d’Hamel : le pédophile est présenté sans considération parce que c’est ainsi que le voit Hamel, comme un sac de viande pour se défouler, un white trash. Mais c’est ce point de vue qui est problématique, qui amène le tout vers le spectacle : la victime étant secondaire, on ne peut éprouver vraiment cette violence, elle en devient irréelle même si elle se veut réaliste.

Dans sa chronique, Cassivi a cette drôle d’idée de comparer le Talion au Funny Games d’Haneke, alors que ce dernier est une critique explicite de ce type de films. Dans Funny Games, c’est le spectateur qui est torturé, Haneke lui reproche de s’amuser devant la représentation de la violence (le film est plus complexe, ce n’est qu’une lecture au premier degré). Il y a une certaine distance prise face au genre dans le Talion, on est loin d’Hostel, mais essentiellement la violence tient un rôle divertissant : le suspens est bâti autour d’une intrigue classique qui déréalise l’action, on nous demande de nous identifier au personnage principal pour justifier la violence (il n’y a aucun lien d’ailleurs entre motivations psychologiques et violence gratuite, comme on le croit souvent), enfin tout ce que critique Funny Games est le moteur même du film de Podz (sans compter qu’Haneke est un maître de ce hors champ inexistant chez Podz). Il faut vraiment passer à côté d’Haneke pour proposer une telle comparaison.

Il y a un très beau passage d’André Bazin qui, parlant d’Allemagne année zéro, résume bien cette discussion : « Dans cette mise en scène, le sens moral ou dramatique n’est jamais apparent à la surface de la réalité; pourtant nous ne pouvons éviter de savoir quel il est si nous avons une conscience. N’est-ce point là une solide définition du réalisme en art : contraindre l’esprit à prendre parti sans tricher avec les êtres et les choses? » (Parlant sobriété d’ailleurs, Rossellini et Haneke m’apparaissent exemplaires.) Plus qu’une définition du réalisme, c’en est une de ce que devrait être l’ambiguïté au cinéma. Or, Podz fait tout le contraire, il « triche avec les êtres » en nous contraignant à une perspective et en déshumanisant le pédophile, son « sens moral est apparent à la surface de la réalité » puisque, malgré la prétention à l’ambiguïté, on sent bien qu’on ne doit pas approuver ce que fait Hamel. Par suite, que cette conclusion soit moralement juste importe peu si la démonstration, elle, ne l’est pas.

2 commentaires sur “Tricher avec les êtres”

  1. intéressant…vous pourriez faire attention au « spoilers » par contre

    Écrit par D
  2. il n’y a pas de zoom dans le film,
    que des travellings avant…

    Écrit par ibsen
Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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