Réalisme ou vérité?

(Paru sur le blogue de Séquences.)

C’est l’excellent blogue de l’Independant Film Channel (IFC) qui nous pointait récemment vers un article de Newsweek portant sur la représentation des militaires américains dans The Hurt Locker de Kathryn Bigelow. Écrit par le président d’une association de vétérans américains (Iraq and Afghanistan Veterans of America ou IAVA), l’article stipule que le film serait non respectueux de la réalité militaire. Cette critique n’est pas nouvelle, déjà à la sortie du film certains l’avaient noté. Pourtant, dénoncer l’irréalisme de certaines situations, c’est un peu passer à côté de la plaque : ce qui se veut réaliste dans le film, ce ne sont pas tant les situations elles-mêmes que les émotions qu’elles suscitent.

Quelles sont ces inexactitudes factuelles décriées par ces vétérans? L’unité de EOD (Explosive Ordinance Disposal) au centre du film ne s’occupe en principe, comme son nom l’indique, que de désarmement. Quand ils arrivent sur des lieux, ceux-ci ont été préalablement sécurisés, ce n’est pas à eux d’exécuter cette tâche, ils ne font que s’occuper des explosifs. Donc, contrairement à ce que nous montre Bigelow, ils ne font pas de missions de tireur d’élite, ils ne vident pas d’immeuble à la recherche d’une bombe. Le film comporterait aussi des erreurs plus banales de soldats dans de mauvais uniformes ou de hiérarchie militaire mal définie, mais ce sont surtout les scènes d’action qui semblent avoir choqué les vétérans. Selon eux, Hollywood se permet des libertés sur la réalité afin de rehausser le spectacle et l’action, s’inquiétant que personne ne transmette adéquatement leur point de vue.

Personnellement, je me fous pas mal que le film soit représentatif ou non de la réalité de manière aussi anecdotique, le réalisme est une affaire de convention. Je ne crois pas d’ailleurs que Bigelow tenait tant que ça à présenter la « vraie vie » des soldats en Irak, elle a un point de vue sur le sujet et le film s’articule autour de celui-ci, quitte à écorcher le réel. War is a drug, nous dit-elle, alors elle présente la guerre comme une drogue, tout simplement, avec ces montées d’adrénaline à la fois angoissantes et exaltantes. Il est plutôt ironique d’ailleurs que l’auteur de l’article pour Newsweek trouve que le film présente bien les difficultés des soldats de retour au pays à se réintégrer à la vie civile : n’est-ce pas là exactement où veut en venir The Hurt Locker? Si le retour à la normale est si difficile, c’est que la guerre est bien une drogue, que le soldat en devient vite dépendant. Le réalisme du film, pour moi, il est là, dans cette façon de traduire l’émotion du soldat engagé dans l’action, de le montrer dépendant de celle-ci. Aucun des deux articles cités ne remet en question ce point, il n’y a que l’action en tant que telle qui est problématique pour eux.

Le cinéma doit rester fidèle au réel, certes, cela ne veut pas dire qu’il doit le suivre en tout point. Même le film le plus artificiel qui soit peut rendre compte de la réalité. Fassbinder disait que c’est par l’artifice que la vérité peut s’introduire au cinéma. D’ailleurs, le mot vrai ne serait-il pas préférable à réaliste? Alors que je suis actuellement plongé dans Berlin Alexanderplatz, je ne peux que donner raison à Fassbinder : son film-odyssée n’a rien de réaliste avec son interprétation théâtrale, ses éclairages où chaque éclat de lumière est souligné par une étoile comme dans un mélodrame clinquant, ses mouvements de caméra précis et parfois baroques, ses décors de studio, etc. Pourtant, tous ces éléments viennent à chaque moment nous en révéler un peu plus sur les personnages ou sur la ville de Berlin, c’est toute cette artificialité qui nous fait découvrir peu à peu le personnage principal et son environnement, tout deux plus vrai que s’ils avaient été simplement filmés caméra à l’épaule dans un style pseudo-documentaire.

Peut-être d’ailleurs que c’est ce style sautillant et associé au réalisme qui vaut à Bigelow ces critiques, peut-être que cette esthétique qui « fait réaliste » porte à croire que ce que l’on voit est « plus vrai ». Pourtant, en soi, la caméra à l’épaule ne veut rien dire, tout dépend du contexte, comme n’importe quel effet de mise en scène. Dans The Hurt Locker, cette caméra nerveuse ne sert pas tant à faire réaliste, il s’agit plutôt de rendre compte de l’anxiété des personnages, c’est un moyen de construire la tension : en multipliant les angles de vue, en présentant rapidement de nombreux plans brefs servant à construire de façon hachurée la géographie d’une scène, Bigelow imite la position du soldat aux aguets, jetant des coups d’œil furtifs dans toutes les directions puisqu’il ne sait pas d’où peut venir ou non le danger, cherchant comme la caméra à définir les lieux pour pouvoir y intervenir. Il y a déjà là originalité : en général, ce type de caméra nerveuse est plus de nature omnisciente, alors qu’ici elle sert avant tout à traduire une subjectivité. De plus, pour en revenir aux arguments des vétérans, si les lieux avaient été sécurisés avant l’arrivée du personnage principal, comme c’est le cas dans la réalité, cette mise en scène n’aurait aucun sens, il faut donc user d’un peu de déformation et d’artificialité pour en arriver à la vérité que veut présenter Bigelow.

Cette vérité est d’ailleurs plus complexe que cette simple équation entre guerre et drogue. La mise en scène nous force à chercher partout le danger : des plans innocents, qui ne font que montrer un élément inoffensif de la scène, se mêlent à d’autres plans qui se révèlent être le point de vue de l’ennemi. Jim Emerson sur scanners analyse ici une séquence à ce sujet, montrant comment un plan en apparence anodin, mêlé à d’autres, finit par prendre une tout autre signification alors que la scène se développe et qu’il s’avère être le point de vue d’un terroriste. Le danger est donc partout, il est même dans les plans les plus banaux.

Un cadre ordinaire, passant rapidement, entremêlé à d’autres présentant le terrain…
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Mais quelques plans plus tard…

Conséquemment, puisque les soldats doivent apprendre à se méfier de tout, le film présente les Irakiens de manière très sommaire, ils n’ont droit qu’à une place de figurants puisque c’est ainsi que les soldats doivent les considérer, ils ne peuvent entretenir avec eux des relations amicales. Le personnage de Beckham s’attache à un jeune Irakien qui lui vend des films, mais alors qu’il recherche un enfant dans un immeuble délabré, le poids émotionnel de cette relation l’amène à prendre des décisions dangereuses. Lorsque Beckham croise à nouveau le jeune, après cette séquence dans l’immeuble, il ne lui lance même pas un regard, il a compris qu’il ne peut pas se permettre cette toute simple camaraderie. La mise en scène prend ici son sens : elle se confine au point de vue du soldat puisque pour lui il est nécessaire de restreindre le sien et de ne pas trop reconnaître celui de l’Autre, ce point de vue limité est nécessaire à sa survie, d’où le côté déshumanisant d’une guerre d’occupation comme en Irak. Même les plans présentant le point de vue de l’ennemi restent représentatifs de la subjectivité du soldat puisqu’ils sont présentés comme des plans ayant la même importance que les autres : le danger était dans celui-ci, mais il aurait tout aussi bien pu être dans un autre. En passant, il y a là un aspect politique difficile à nier, contrairement à ce qu’en ont dit la plupart des commentateurs, sur la perception des Américains vis-à-vis des Irakiens qu’ils sont censés venir protéger.

Toute cette perspective serait impossible à monter si Beckham arrivait sur des lieux sécurisés; l’important, c’est de sentir avec lui la paranoïa suscitée par l’état de guerre, il faut donc une menace permanente, qui ne peut surgir d’ailleurs que de la simple bombe. La situation est peut-être fausse, mais il me semble qu’en traduisant ce point de vue limité et déshumanisant que le soldat se voit obligé d’emprunter, le film communique une vérité autrement plus importante.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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