La critique, mort en sursis

(Paru sur le blogue de Séquences. Novembre 2014 : la vie sur Internet étant bien éphémère, certains liens sont morts depuis.)

Mais que se passe-t-il ces temps-ci avec ce bon vieux critique? Depuis le renvoi de Todd McCarthy de Variety et la crise de rage de Kevin Smith sur Twitter, condamnant les critiques de son film Cop Out, les articles fusent : The Death of Film Criticism, The film critic is dead. Long live the film critic, Film Critics in Focus : New Theories, No Consensus, Film criticism : always declining, never quite falling, Watch and Learn : On Critics and Critical Thought, A Critic’s Place, Thumb and All, Nothing Else to Do et celui au titre le plus éloquent dans ce déluge Oh dear, who’s killed film criticism this week? … Le thème central de tous ces textes : le web tue la critique dite sérieuse en permettant la démocratie des opinions, en rendant plus vrai que jamais l’adage comme quoi tout le monde est un critique.

Le texte Death of Film Criticism de Thomas Doherty au Chronicle est l’article le plus intéressant mentionné ici, en bonne partie parce qu’il aborde très mal le sujet. « The ballast of traditional credentials—whereby film critics earned their bones through university degrees or years at metropolitan dailies—has been thrown overboard by the judgment calls of anonymous upstarts without portfolio but very much with a DSL hotline to Hollywood’s prime moviegoing demographic. In film criticism, the blogosphere is the true sphere of influence. » Pourtant, les critiques sont remis en question depuis qu’ils sont critiques, Internet n’a fait que rendre tout ça plus manifeste. Dans son article au New York Times, A Critic’s Place, Thumb and All, A.O. Scott cite T.S. Elliot (début 20e siècle) et Samuel Taylor Coleridge (fin 18e siècle), qui s’attaquaient tout deux à leur époque à la critique, pour essentiellement les mêmes raisons qu’on le fait aujourd’hui. De plus, Scott écrit son article suite à la décision de Disney de mettre fin à son émission At the Movies, cette série légendaire qui a fait la célébrité de Roger Ebert. Scott rappelle entre autres qu’autrefois cette émission avait subi l’ire des critiques traditionnels (format imprimé), qu’elle avait mené à de nouvelles déclarations de la mort prochaine de la critique, alors qu’aujourd’hui la disparition de cette même émission serait un nouveau signe de cette mort qui se fait toujours attendre. Effectivement, en 1990 Richard Corliss s’attaquait à At the Movies dans Film Comment : « Movie criticism of the elevated sort, as practiced over the past half-century by James Agee and Manny Farber, Andrew Sarris and Pauline Kael, J. Hoberman and Dave Kehr… is an endangered species.. » Il s’agit essentiellement de la même mise en garde que fait aujourd’hui Doherty, mais la télévision n’est plus l’ennemi, maintenant c’est le web.

Pourtant, je peux comprendre pourquoi la formule At the Movies signait la mort de la critique, avec son système binaire de pouces. Scott a beau dire que ce n’est pas les pouces qui importent mais le débat entre les deux critiques, au final c’est seulement les pouces qu’on retient, le verdict final, très peu nuancé nécessairement. La popularité de l’émission et l’omniprésence de ces fameux pouces sur les posters de films consacraient l’utilité de l’émission, du moins d’un point de vue publicitaire. Et le danger était là, dans cette façon de drôlement flirter avec la simple réclame, plutôt qu’avec une véritable critique. Mais le web, lui, permet toutes libertés à ses utilisateurs, le débat n’est pas encadré rigoureusement (dans le cas de At the Movies, les deux critiques avaient une minute pour débattre), Internet permet au contraire un affranchissement de toutes ces restrictions inhérentes à la presse écrite et télévisée. Tous les liens que je mets dans ce message mènent à des textes assez longs, à des blogues souvent détaillés, à des débats parfois passionnants menés en direct (Jonathan Rosenbaum par exemple réplique à Doherty dans les commentaires du Chronicle); le web, au contraire de la télévision, semble libérer la critique.

Doherty reconnaît en partie les possibilités du web : « Feeling the same heat, academic critics have also plunged into the brash new world. The film-studies panjandrum David Bordwell—think Knowles with chops in postmodern theory—runs one of the most closely watched blogs at David Bordwell’s Website on Cinema. The impact of the academic bloggers on Hollywood’s box-office gross is negligible (sorry, David), but the online work of the digital hordes is already making a substantial contribution to film scholarship—in the spirited parry and thrust of the dialogues, in the instant retrieval of past research, and in the factoid jackpots provided by the film databases. » Il y a donc des écrits intelligents sur le web, mais pourquoi Doherty note au passage que les articles de Bordwell n’ont pas d’effet sur le box-office? Lorsque, dans la citation plus haut, il parle de la perte d’influence des critiques professionnels au profit des amateurs sur le web, s’inquiète-t-il seulement de cet aspect monétaire? C’est du moins l’impression que donne son article, que les critiques se perdent puisque leurs opinions comptent moins que celles des usagers du web qui, eux, par des sites comme IMDB, font valoir leur point de vue de manière plus significative en terme de box-office.

Il est étrange que d’un côté Doherty semble implicitement s’inquiéter que les critiques manquent à ce rôle publicitaire, et que de l’autre il se plaint d’une raréfaction des critiques plus sérieuses, approfondies, qui évidemment n’ont jamais affecté plus le box-office que du Bordwell virtuel. Il termine son article sur une citation de James Agee : « The Italian made Shoeshine is about as beautiful, moving, and heartening a film as you are ever likely to see. I will review it when I am capable of getting more than that into coherent language and feasible space. » À quoi Doherty conclue : « Coherent language within feasible space—words to write by, even when the prose is no longer bound by linear rhetoric and finite column inches. The demise of that tradition of film criticism would really suck. » J’aime bien cet aveu de Agee, qui traduit parfaitement ce que devrait faire un critique, c’est-à-dire aller au-delà d’une simple appréciation pour définir ce qui, dans l’œuvre, la soutient, mais je vois mal en quoi le web empêcherait ce type de réflexions sérieuses.

À ce niveau, cette remarque de Chuck Tryon marque bien ce qui cloche dans le texte de Doherty : « Doherty is falling victim to what might be called the « immediacy fallacy. » Just because blogs can be published instantaneously doesn’t mean that bloggers necessarily publish ideas without hours or even days of reflection, and even if they post quickly, their posted work is often the product of years of research and reflection. » En effet, Bordwell et sa femme Kristin Thompson publient des messages à un rythme régulier, un ou deux par semaine. Cette fréquence assez élevée pour des textes aussi fouillés leur est possible parce que ceux-ci poussent à partir des réflexions qu’ils ont déjà amorcées et développées dans leurs nombreux ouvrages imprimés, auxquels ils renvoient souvent; sans oublier que certains de ces articles traînent peut-être sur leur table depuis plusieurs années (ils parlent d’ailleurs rarement de l’actualité). Des textes comme ceux de Senses of Cinema (voir leur grand dossier sur Rohmer) ou le blogue et les forums de The Auteurs, offrent des réflexions tout aussi pertinentes, recherchées et bien rédigées que ce que l’on peut trouver dans la presse écrite.

Il y a pourtant du vrai dans cette possibilité dangereuse de voir la critique en général devenir désuète si elle ne s’ajuste pas adéquatement au web. Il existe en anglais une distinction qui n’existe pas en français entre la critique plus journalistique et la critique plus académique, le mot review (vs critic) indiquant clairement qu’il s’agit d’une courte description générale d’une œuvre. David Bordwell différencie ici les différentes formes que peuvent prendre la critique filmique professionnelle, c’est-à-dire essentiellement les reviews, les livres ou articles plus académiques, et les essais critiques (il faudrait voir d’ailleurs laquelle de ces formes est en danger, les textes cités ici confondent généralement tout ça, sans les distinguer). Des revues comme Séquences ou 24 Images par exemple se situent plus au niveau de l’essai critique, présentant des opinions formulées plus longuement et (en théorie) de façon plus développée que ce que permet le court format des reviews de La Presse ou du Journal de Montréal. Le lectorat n’est pas le même, bien sûr, et on s’attend à ce qu’un essai critique s’engage dans des débats plus pointus qui, croit-on, n’intéressent pas le grand public.

C’est le « croit-on » ici qui est inquiétant. Au Guardian, dans son article The film critic is dead. Long live the film critic, Ronald Bergan propose aux critiques professionnels de se montrer plus intelligents, plus incisifs, plus informatifs, afin de se différencier du critique amateur. « Yet, in all the vigils at the bedside of print film reviews, rarely has the quality of the professional reviews been questioned. Judging from the many blogs and websites by « amateur » film reviewers, the latter are as good or as bad as most professionals. No wonder readers of film reviews get the impression that « it doesn’t take any talent at all ». » Bergan aussi prend la peine de différencier film reviewing de film criticism, le premier étant plus concerné par le fond, le second par la forme. La séparation est plus ambiguë, bien sûr, mais en général les journaux publient des reviews et le criticism se retrouve plus dans les revues spécialisées (les mauvais critiques sont partout par contre, qu’ils prétendent faire dans le spécialisé ou non). Le grand public, évidemment, est plus en contact avec les quotidiens et, conséquemment, avec les reviews. Le problème avec celles-ci, c’est que n’importe qui peut résumer un film, en restant plus proche d’une simple appréciation sans argumentation, et que dorénavant tous ces critiques amateurs se font entendre partout sur le web. En somme, qu’ils soient amateurs ou professionnels, les reviewers s’en tiennent à la première impression (« c’est beau et émouvant »), sans chercher à aller plus loin comme le voulait Agee lorsqu’il s’avoue incapable pour l’instant de définir celle-ci « dans un langage cohérent et un espace adéquat ». Pour Bergan, « If professional film reviewing is to survive, then critics have to know more than their readers. This shouldn’t prevent film reviewers from still writing entertainingly, wearing their erudition lightly. But they should not be modest in displaying it. They should write with authority without being patronising. Instead of dumbing down, film reviewers should smarten up. Readers should go to reviewers as much for their opinions as with the desire to learn something. They should enjoy being challenged by them. » Comme le remarque aussi Bordwell (encore lui), les opinions doivent être soutenues par des informations et des idées, à travers une perspective donc qui trouve son appui dans une connaissance de l’histoire du cinéma, des théories esthétiques, de narratologie, de philosophie, etc. – sinon, effectivement, tout le monde peut être critique et il ne nous resterait plus qu’à signer finalement cet arrêt de mort si longuement retardé.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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