Stars sur le déclin

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Où sont passées les stars? Je parle évidemment de celles émergeant du bon vieux système hollywoodien, pas de ces petites idoles de pacotille que l’on s’amuse à rabaisser plutôt qu’à aduler, ces petites starlettes sans envergure qui déjà n’arrivent plus à supporter les blockbusters dont elles garantissaient il n’y a pas si longtemps le succès. On peut maintenant remplacer les stars par des films à concept, on peut s’en passer quand on adapte des livres à succès (question toutefois d’essayer d’en créer de nouvelles, voir Twilight), la technologie et les effets spéciaux les concurrencent même directement (Is 3-D about to make movie stars obsolete? se demandait Patrick Goldstein au LA Times récemment) – en fait, il faut surtout se demander : les stars elles-mêmes, dans le sens classique du terme, ne sont-elles pas devenues obsolètes?

Ce qui est certain, c’est que le star-system n’est plus ce qu’il était, s’il existe encore; entre Greta Garbo et Kristen Stewart, il y a un monde de différence, qui n’a rien à voir avec leurs talents d’actrice. Edgar Morin, dans son essai Les Stars, analysait la fonction mythologique de la star, son utilité sociale, en comparant notre manière de consommer les stars à la liturgie religieuse, essai qu’il faudrait entreprendre de réécrire aujourd’hui, ou plutôt d’actualiser. On consomme toujours les stars, mais la déférence pieuse n’y est plus, leur statut semi-divin leur a été arraché pour être remplacé par un culte de la médiocrité, du même-que-nous. L’important, aujourd’hui, c’est que la star n’en soit pas tout à fait une, soit parce qu’elle est « restée la même », modeste malgré son génie ou autres balivernes du genre, soit qu’elle est traînée dans la boue question de bien camoufler son halo.

Edgar Morin décrivait la star classique comme un demi-dieu, un surhomme en voie de divinisation : «  la star est bien de même double nature que les héros des mythologies, mortels aspirant à l’immortalité, postulants à la divinité, génies actifs mi-humains mi-dieux. » Morin écrivait à propos des stars qui appartenaient, littéralement, à un studio, dont les moindres faits et gestes étaient pratiquement ordonnés par contrat, Buster Keaton par exemple qui n’avait pas le droit de rire (!), des stars donc qui étaient usinées par la grande machine à rêves (pas seulement hollywoodienne d’ailleurs, Jean Gabin avant 1939 n’acceptait pas un rôle s’il ne mourait pas à la fin du film, d’autres comme lui contrôlaient leur image ainsi). La vie « réelle » de la star devait magnifier celle des personnages incarnés et vice-versa, il n’y a en fait pas de différence entre James Stewart et Mr. Smith (… goes to Washington) ou Cary Grant et Roger Tornhill (de North by Northwest). Des soupers en tête à tête entre deux stars étaient organisés par les studios afin d’alimenter les potins, question de faire mousser la publicité avant une production, de faire parler d’une star en espérant pouvoir contrôler son image hors des cinémas, ce qui souvent était possible; qui de nos jours peut se vanter d’en faire autant?

Aujourd’hui encore quelques stars tendent à accorder leurs personnages à leurs vies privées, elles choisissent leurs rôles en conséquence de l’image que l’on a d’elle ou qu’elles veulent cultiver d’elles-mêmes. Tom Hanks est une sorte de nouveau Jimmy (le talent et le charisme en moins), d’ailleurs il reprend son rôle dans You’ve Got Mail, remake de Shop Around the Corner; George Clooney serait le nouveau Cary Grant. Toutefois, leurs choix de rôles sont beaucoup moins unifiés que ceux de leurs prédécesseurs, la tendance de nos jours est plutôt de jouer les rôles les plus divers possible, de ne pas « se camper dans un personnage type » dira-t-on, tout le contraire de la star d’antan. Tom Hanks incarne en général l’américain moyen, un homme honnête et parfaitement intègre, gardien des valeurs morales américaines, mais il peut se permettre des détours, dans The Road to Perdition entre autres où il devient un tueur travaillant pour la mafia. De fait, Hanks semble à l’abri du scandale, ce n’est pas l’homme qui déchaîne les potins, ce que nous savons de sa vie privée s’accorde avec sa personne à l’écran, et si la vie personnelle de Hanks n’était pas aussi respectable, il ne pourrait pas interpréter ces personnages, il deviendrait hypocrite.

En ce sens, il poursuit la tradition classique de la star, il y a toujours une adhésion entre la vie privée de la star et les personnages qu’elle interprète, même si elle est moins flagrante qu’auparavant. Pourtant, tout le système de production et de fabrication de la star a changé. La star aujourd’hui privilégie parfois encore un réalisateur (Hanks avec Spielberg), mais elle n’ira jamais jusqu’à exiger son propre directeur photo, son monteur, etc. On dit toujours « un film de Tom Hanks » plutôt qu’« un film de Zemeckis » par exemple, la star reste l’élément le plus visible et ostentatoire, mais le reste de la production ne tourne pas autour de sa seule personnalité. Cela est évident dans les éclairages : Garbo, Bacall, Hepburn, Dietrich, etc., de film en film sont éclairées de façon très similaire, elles privilégiaient un type d’éclairage, un type de cadrage et toutes leurs images tirées pourtant de films divers demeurent pratiquement interchangeables. Comparez un plan de Philadelphia avec un plan de Forrest Gump, les deux films oscarisés de Hanks, et nous n’y voyons plus le même homme, même si une partie de la personnalité de la star se transfère de rôle en rôle.

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Forrest-Gump-Tom-HanksCar le rôle de la star, dans un film, c’est d’exalter le personnage au détriment de l’acteur, puisqu’au cinéma il faut être et non pas jouer (c’est au théâtre que l’on joue). L’acteur de cinéma n’est justement pas obligé d’en être un; n’importe qui, voire n’importe quoi, peut devenir acteur de cinéma. Pensons à l’effet Kulechov, à cet « acteur » impassible qui peut projeter des émotions différentes selon le contexte, dont l’image se modifie au contact de nouvelles images. L’acteur n’est pas essentiel au cinéma, il est même carrément superflu. C’est pourquoi il doit se contenter d’être : tout est déjà dicté par le contexte, le montage, le cadrage, etc., nous savons grâce à la construction du film ce que l’acteur doit faire ressortir comme émotion, alors si en plus il se met à jouer cette émotion, il y a comme un surplus caricatural que le cinéma ne permet pas, l’émotion se perd dans la surenchère. D’où la method acting, par laquelle les acteurs apprennent à être plutôt qu’à jouer, à s’imprégner d’un rôle et à le vivre pleinement; le cinéma s’arrête sur le réel, il capte les détails du quotidien. Le réalisme de l’acteur au cinéma, ce sont donc les petits gestes invisibles au théâtre, des actes banaux et simples, mais aussi et surtout un casting, un charisme ou une émotion qui se dégage d’emblée d’un profil ou d’un visage. Il ne faut pas jouer des traits au cinéma, il faut en avoir, et les stars en ont amplement : elles sont des archétypes, elles interprètent toujours un personnage qui s’exprime naturellement de par leurs profils même, de par leurs yeux, leurs visages, leurs silhouettes, etc. Cela s’applique pour tout acteur de cinéma, la plus grande partie du travail d’un réalisateur est dans le casting, mais dans le cas de la star, ces traits sont exaltés et ultimement réifiés pour permettre leur marchandisation.

Depuis la mort des studios et l’avènement de la télévision, cette marchandisation n’est plus l’apanage du cinéma, d’où le déclin tranquille de la star. Deux essais dans le Guardian retracent cette chute, l’un de David Thomson, l’autre de Phil Hoad. Pour tout deux, la rupture se fait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’une star comme James Stewart se permet de jouer dans un film comme Winchester’ 73 sans son cachet habituel, optant plutôt pour un pourcentage des profits, afin de permettre au film de se réaliser. Cette gageure à l’époque inusitée est maintenant courante, alors que de nombreux acteurs jouent autant dans les grosses productions hollywoodiennes que dans le circuit indépendant, passant constamment de l’un à l’autre. En gagnant sa liberté, s’affranchissant des studios, la star en aurait perdu son halo : « Their power (think of Chaplin as the most famous image in the new world) was usually related to their vision of themselves as slaves to the system. But what compensated for their imprisonment was the prodigious affection that fell upon them. » écrit David Thomson. Perdant peu à peu leur divinité, cet amour prodigieux diminue de façon proportionnelle, jusqu’à ce que les stars ne soient plus que des célébrités, c’est-à-dire quelqu’un qui s’adonne à être connu, aimé ou non, méritant ou non. « Stars dissolved into the toxic waters of « celebrity », and today the new mass society despises celebrity, even as it is attracted by it. » (Thomson)

Si cet amour peut se transformer en haine, circuler de l’un à l’autre, c’est qu’on a retiré les socles sous les pieds des stars pour mieux les positionner à hauteur d’homme. C’est d’ailleurs tout ce qu’on demande à une célébrité ou une vedette, de rester elle-même, humble et modeste, de ne pas perdre le contact avec le « vrai monde », question de nous (r)assurer que nous aussi nous pouvons l’être, célèbre; le talent, les accomplissements, le génie, tout ce qui faisait l’exceptionnalité de la star ne sont plus en jeu. La télévision, déjà, nous avait rapprochés de la star (la télévision est un art de la proximité, de l’intimité), le web nous la rend maintenant plus accessible que jamais, autre signe qu’elle a quitté l’Olympe : « In the digitised world, the distance between stars and audience is shrinking faster than ever, and the foundations of fame are undergoing a tectonic shift. People want the personalised treatment: entertainment that is « one to one », not the traditional « one to many » model of cinema, ultimately pushing to be the stars of their own narratives. They are enshrining their lives on Facebook and MySpace, creating avatars on World of Warcraft and Second Life, and are back in cinemas, leaning forward into the frame with the return of 3D. » (Phil Hoad)

Au départ pourtant, ce qui faisait l’intérêt de la star, c’était justement qu’elle se distinguait en tout de ses admirateurs, c’était ce statut d’exception qui faisait rêver plus que la possibilité de pouvoir aussi en être une :  « Stardom was a series of personality types and arcs intended to free the dreams of audiences all too saddened by the dark and the anonymity in which they existed. » (Thomson) Aujourd’hui, on préfère maintenir l’illusion que tous peuvent être célèbres, ce qui permet tout autant de faire rêver la foule anonyme, mais c’est une triste hypocrisie : on s’efforce de faire de nous tous des dieux potentiels, conséquence d’une société sans religion, d’une société valorisant les héros, les premiers et les meilleurs, vendant l’idée que tous peuvent y parvenir, ne présentant toutefois sur le podium que les cas d’exception, prenant bien soin par contre de ne pas les définir comme des exceptions… Comme l’écrit Phil Hoad : « No matter what reality TV tells us, we can’t all be stars; the stars’ job is to recapture the high ground and remind us of the meaning of exceptional. They may have plenty of time to ponder this – until Hollywood restores compelling human narrative alongside spectacle in its priority list, in fact. Meanwhile, maybe Damon truly is the icon for the times: nondescript, utilitarian, fit for purpose. Perfect for a decade that has been defined by living under threat. »

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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