Lire entre les chiffres

(Paru sur le blogue de Séquences. Décembre 2014 : je regrette aujourd’hui les derniers mots sur Peter Watkins, un cinéaste qui m’est devenu plus précieux avec le temps.)

Alors que la saison estivale s’amorce, le défilé des blockbusters commence et avec eux la longue litanie des chiffres. Combien un film a coûté, combien il rapporte, quel record il a fracassé le premier week-end, combien de temps il reste à l’affiche, etc. On peut bien se demander, comme le faisait en 2007 Kristin Thomson, ce que le public peut bien espérer voir surgir de ce magma inextricable de 0, rebrassé semaine après semaine, d’autant plus que les sommes publicisés ne représentent en rien la réalité.

J’ai écrit récemment sur cette lettre signée par plusieurs cinéastes québécois, adressée à François Macerola, nouveau directeur de la SODEC, dont le but premier était de mettre fin au mythe de la rentabilité du cinéma québécois. Il faudrait en fait mettre fin au règne des chiffres tout court, québécois ou autres. Suite à cette lettre, plusieurs signataires ont tenu une assemblée publique à la Cinémathèque Québécoise, dont la première partie était consacrée à cette question des chiffres. Leurs propos rejoignaient alors cet article mentionné de Thomson, qui nuance toutes ces nouvelles du box-office qui nous parviennent à chaque début de semaine. Ce qu’il faut savoir, c’est que ces chiffres ne veulent pas dire grand-chose puisqu’ils sont incomplets. Le budget du film, par exemple, ne prend pas en compte le P & A (Prints and Advertising), c’est-à-dire le budget publicitaire qui, dans le cas d’une mégaproduction, peut monter à plusieurs dizaines de millions. Ces chiffres ne sont généralement pas divulgués, pourtant ce sont les premières dépenses qui seront remboursées, avant le distributeur (en second) et les producteurs (en dernier, c’est-à-dire essentiellement les institutions dans le cas du Québec).

Ce qu’on ne dira pas non plus, c’est comment ces profits sont répartis. Regardons sur Box Office Mojo les résultats du dernier week-end (30 avril au 2 mai, recettes domestiques seulement). Pour ses premiers jours en salle, le remake de Nightmare on Elm Street semble déjà presque rentable, c’est-à-dire qu’il a rapporté presque autant qu’il a coûté, puisqu’en 3 jours, le film a rapporté 32 millions, alors qu’il en a coûté 35. Pourtant, rien n’est moins vrai, puisque les exploitants de salles prennent souvent jusqu’à 50 % des recettes (encore plus à l’étranger selon Thomson), il n’y a donc que 16 millions qui se rendent aux personnes impliquées directement dans le financement du film. Et de ces 16 millions, la majorité se retrouve entre les mains du distributeur; des 32 millions, il n’y a qu’entre 15 et 30 % qui se rendent jusqu’aux investisseurs. En réalité, Nightmare on Elm Street est loin d’être rentable et considérant la courte vie en salles des films d’horreur, et la sortie aujourd’hui d’Iron Man 2, il est peu probable qu’il atteigne cet objectif. Même Alice In Wonderland, en salles depuis deux mois, chose rarissime de nos jours, n’est probablement pas encore rentable : si l’on considère que seulement 15 sous sur chaque dollar dépensé aux guichets reviennent aux producteurs, il faudrait en fait que le film remporte à peu près six fois plus d’argent qu’il en a coûté, le mince 935 millions engrangés mondialement jusqu’à maintenant ne suffisent donc pas à rembourser les 200 millions de la production (données de Box Office Mojo), d’autant plus qu’il faut rajouter les P & A qui ne sont pas inclus dans ces chiffres (dans le cas d’Alice, il s’agit sans doute de quelques dizaines de millions).

Évidemment, Hollywood n’est pas en déficit. Un petit tour sur wikipedia pour en savoir plus long sur la fin des grands studios nous en apprend beaucoup sur la situation actuelle, entre autres ce décret Paramount de 1948 qui mit fin à l’intégration verticale pratiquée pendant l’âge d’or des studios, alors que la production, la distribution et l’exploitation étaient assurées par le même studio, situation violant certains droits de la concurrence. Les studios aujourd’hui ne contrôlent plus les salles, mais ils ont toujours leur propre compagnie de distribution, ils gardent donc à peu près la moitié des profits (large différence avec notre modèle québécois, les distributeurs étant privés et pas nécessairement québécois, les institutions doivent donc compter sur 15 % des recettes pour être rentables).  Même là, il reste assez rare qu’un film soit vraiment rentable en salles, c’est plutôt sur les DVD que l’on se rattrape, d’où la controverse autour de la sortie d’Alice il y a quelques mois. Disney voulait sortir le DVD en juin, trois mois seulement après la sortie en salles, ce à quoi se sont opposés les exploitants de salles, Odeon en particulier, qui en Angleterre voulait boycotter le film. Disney précipite le DVD parce que c’est là qu’ils feront leurs profits, les exploitants, eux, bien sûr, préfèrent une longue vie en salles, ce à quoi nuirait une sortie rapide en DVD. Je me demande d’ailleurs comment Hollywood entrevoit l’avenir, avec à l’horizon le video on demand et la perte du support physique. Pour un studio, produire un DVD ne coûte pratiquement rien, à peine plus qu’une distribution virtuelle, mais le consommateur s’attend à payer beaucoup moins pour un produit sans support physique, ce qui signifie une perte substantielle pour l’industrie.

Ce que cette controverse autour d’Alice souligne aussi, c’est qu’aujourd’hui on mise de moins en moins sur la vie en salles, stratégie autrefois lucrative, certains petits films donnant un meilleur rendement par salle qu’une grosse production. Dans le même article mentionné plus haut, Thomson donnait l’exemple de Little Miss Sunshine : « The current indie hit Little Miss Sunshine opened in only seven theaters its first weekend (July 28-30), but it brought in $52,999 in each. (It had actually opened July 26, so that was actually a five-day count.) It was only number twenty in the weekend BO race, but on the basis of its early success, it eventually topped out at 1602 theaters and is still playing in 824. » La comparaison avec le no 1 au box-office à ce moment est éloquente : The Departed, sorti sur 3017 salles, a une moyenne par salles de 8911 $ (toujours sur Box Office Mojo), pratiquement six fois moins que Little Miss Sunshine. Finalement, qu’est-ce qui est le plus rentable pour un exploitant?

On voit bien, en tout cas, comment cette idée de cinéma québécois rentable est illusoire. Dans leur lettre à Macerola, les cinéastes remarquaient de plus une augmentation des coûts de production, ayant augmenté au Québec de 163 % entre 2000 et 2006. Je suis presque certain qu’on peut suivre une courbe similaire, probablement plus prononcée, aux États-Unis, alors qu’un film comme Armageddon était en 1998 une exception lorsque son budget touchait les 140 millions. Aujourd’hui, on coupe 100 millions au prochain Pirates of the Caribbean, mais il en restera quand même 200, un budget plutôt chiche, le troisième volet de la série ayant coûté trois fois plus. Vadim Rizov sur IFC accuse Jerry Bruckheimer pour cette inflation des coûts de production, notant qu’aujourd’hui même les petites comédies comme Funny People coûtent jusqu’à 75 millions. Ce type de budget est devenu la norme, au point que cette coupure de 100 millions est traitée comme étant banale, permettant d’être plus créatif : « art thrives on limitations » peut-on lire dans le Guardian à propos du budget du quatrième Pirates of the Caribbean, cette petite coupure, nous dit-on, permettra aux créateurs de se rapprocher de l’esprit libre et ludique de la première mouture, un petit film indépendant bien sûr qui n’avait coûté que 140 millions.

Sans grande surprise, cette course au plus gros budget a débuté à peu près en même temps que l’on a commencé à diffuser de façon hebdomadaire les revenus au box-office : « For nearly a decade now, morning talk shows and round-the-clock cable news channels have routinely announced the weekend box-office rankings. Why? Partly because they can. In 1997 and 1998, the various Websites that now provide overnight BO figures went online, and typically they post estimates for the weekend on Sunday afternoons. » (Thomson) Au tournant du millénaire, le budget est devenu un outil promotionnel, il est maintenant important d’afficher fièrement le nombre de millions dilapidés, de même que les résultats du box-office : si autant de personnes se sont déplacées au premier week-end, c’est que le film devait être bon, supposition sans fondement puisque le nombre de personnes qui se déplacent en salles lors de la première semaine d’exploitation ne fait que témoigner de l’efficacité de la campagne promotionnelle; seule la durée de vie en salles indique un réel soutien du public. Mais la pérennité est désormais sans importance, puisqu’un nouveau blockbuster vient déloger son prédécesseur à chaque fin de semaine, il faut donc se sauver avec son fric le plus vite possible, ce qui apparemment implique de grossir les budgets, pour mieux les publiciser, à coup de quelques millions supplémentaires… Pour faire de l’argent, il faut de l’argent dit-on; c’est ce qu’Hollywood s’entête à démontrer de façon spectaculaire.

L’annonce continuelle de ces budgets astronomiques a fini par nous habituer à ce que le cinéma soit si onéreux. On en sent les échos aussi au Québec, alors que des réalisateurs comme Patrick Huard se plaignent de travailler avec seulement quelques millions, ce qui, nous assure-t-on, ne serait pas suffisant pour faire un film, encore moins un bon. Habitué d’entendre parler de budgets dépassant les 100 millions, le public ne peut que donner raison à Huard, qui fait bien pitié avec son famélique 5.1 millions (selon Canoë). Cette accoutumance indifférente à ces dépenses insensées est désastreuse (personnellement, je trouve que 5 millions c’est déjà exorbitant), pas seulement pour l’Art du cinéma, qui se noie sans doute sous ces flots monétaires, mais aussi et plus banalement pour l’indécence qu’elle démontre.

Enfin, pour mieux répondre à la question de départ, sur l’utilité de divulguer ces chiffres, dont la fonction n’est pas uniquement publicitaire, je me permets de citer un texte que j’ai écrit l’été dernier sur mon blogue Du Cinématographe : « Hollywood peut garder la main-mise sur le cinéma mondial en imposant son style à cause de la démesure des moyens imposés. Personne ne peut rivaliser avec des budgets de plusieurs centaines de millions de dollars, même si rien ne justifie de telles dépenses cyclopéennes. Roger Corman disait dans son autobiographie être capable de discerner dans un film si le budget était visible à l’écran, sauf dans le cas des superproductions, où il n’y comprenait strict rien. Qui peut vraiment comprendre où va cet argent? L’important, de toute façon, c’est la dépense. L’argument est simple : qui dépenserait autant, userait de tant de moyens, pour faire un film minable? Si nous sommes prêts à mettre autant d’effort sur un projet, c’est qu’il en vaut la peine. La course au profit ne justifie en rien de tels budgets; au contraire, les profits seraient bien plus élevés si l’on diminuait de moitié ces budgets en coupant, par exemple, dans le salaire des stars (ce qui n’est pas vraiment une solution envisageable, puisque ces salaires sont aussi prestigieux que les budgets des superproductions, ils servent à glorifier l’industrie du rêve en plaçant ces étoiles au sommet d’un firmament véritablement inaccessible). Tant que seul Hollywood se permet de produire un Transformers aussi coûteux (200 000 000 $), ils resteront en contrôle de l’industrie et, partant, du langage cinématographique.

Ces budgets sont d’ailleurs si élevés qu’on les comprend à peine, on ne parvient pas à s’imaginer l’ampleur de cette somme (comme d’ailleurs pour le salaire des stars et leurs dépenses incommensurables). Si nous y arrivions, on réaliserait l’étendue de l’indécence, et on s’élèverait de façon beaucoup plus violente contre ce système. Or, à ma connaissance, il n’y a que Peter Watkins qui s’attaque de façon virulente contre ces budgets, on les accepte en général sans broncher, se contentant d’une simple marque d’étonnement. En maintenant leurs budgets aussi élevés, Hollywood empêche aussi la critique, qui serait beaucoup plus féroce autrement. »

Note en terminant : comme il est essentiel de lire Peter Watkins, même s’il faut souvent le nuancer, sa perspective marxiste étant quelque peu datée, il est bon de savoir qu’il nous offre en ligne gratuitement (oui, un seul 0) l’entièreté de son livre sur la critique des médias de masse.

Un commentaire sur “Lire entre les chiffres”

  1. Merci pour cet article.
    J’ai appris beaucoup en le lisant et pourrai suivre le débat concernant le financement du cinéma sans m’en sentir exclue . En lisant les chiffres concernant le cinéma québécois, je suis surprise de constater que les cinéastes disposent de si peu d’argent comparés aux réalisateurs télé .

    Écrit par annick monsallier
Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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