Aperçu d’une cinéphilie en trois temps

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Cette semaine, je propose en vrac quelques réflexions regroupées grossièrement sous l’étendard du FNC, puisque c’est surtout durant les projections de ce festival qu’elles me sont venues. Plutôt que de tenter de relier ces idées éparses par une ligne directrice cohérente, assumons la nature fragmentaire de celles-ci dans un texte qui le sera tout autant. C’est un peu l’état d’esprit que nous impose l’immersion dans un festival, ces impressions qu’on n’a pas le temps de bien ressentir avant de se se lancer aussitôt dans une nouvelle œuvre qui en apportera de nouvelles, parfois radicalement différentes. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai l’habitude de regarder défiler les génériques de fin de film, sans vraiment y porter attention, afin que ces impressions s’enracinent plus profondément en moi, pour éviter de les faire fondre sous ce soleil qui les attend à la sortie de la salle (ça me fait penser : il semblerait parfois que plus un film est idiot et sans intérêt, plus son générique sera long et donc, conséquence fatale, insupportable; à l’inverse, je prendrais parfois quelques minutes de plus à la fin de certains chefs-d’œuvre qui ne se laissent pas saisir aussi facilement). Ainsi, plutôt que de critiquer directement certains films vus cette semaine, laissons la place à ce qu’ils ont suscité en moi.

1-    Sur la paresse du cinéphile

Comment peut-on définir, exactement, la cinéphilie? Je ne parle pas de l’usage plus restreint du mot, tel qu’il a pu être défini par de Baecque, qui lui appose une connotation sociohistorique, mais plutôt de son emploi usuel, comme amour ou passion envers un art. Est-ce une propension à tout voir, peu importe la qualité, l’année, le pays, etc., cet amour général de l’image mouvante sur grand écran, ou est-ce plutôt un amour d’une certaine forme du cinéma, d’une idée qu’on s’en fait, et qui écarte d’emblée certaine de ses manifestations, un a priori esthétique qui guide nos choix, un amour critique donc? Ma propre cinéphilie a débuté comme une monomanie englobante qui me faisait voir tout et rien; surtout rien à vrai dire puisqu’il me suffisait d’empiler les films vus et d’en faire des statistiques qu’il me plaisait à exhiber comme des trophées, signes du cinéphile accompli. J’avais vu tout Tarkovski, mais qu’en avais-je compris? Je suis bien embêté aujourd’hui lorsqu’on me demande si j’ai vu tel ou tel film : euh, oui, mais pas vraiment, je ne m’en rappelle plus… J’imagine que toute cinéphilie doit commencer par cette boulimie superficielle et que ce n’est qu’après avoir ainsi entraperçu l’ampleur de ce que recouvre le mot cinéma que l’on peut enfin se permettre de le réfléchir un peu plus, de le définir plus précisément, forgeant ainsi cette vision et cette philosophie qui guide le cinéphile plus critique.

Mais savoir ce qu’on aime peut nous faire tomber dans une certaine paresse, ce que je constatais la semaine dernière lorsque je disais que je me sentais plus attiré par les titres vedettes du FNC, n’ayant pas le temps de me lancer dans une exploration plus complète de ce que le festival propose. Je vais voir le Claire Denis ou le Jean-Luc Godard parce que je sais bien que je n’y perdrai pas mon temps, mais dans le fond ne devrais-je pas en profiter pour aller découvrir ces trucs inconnus que je n’aurai probablement jamais la chance de revoir? L’occasion du festival rend ce questionnement plus évident, mais en réalité j’y suis souvent confronté : il est plutôt difficile de tracer la limite entre la paresse confortable et la sûreté du goût (surtout qu’il n’est pas toujours évident de déterminer à l’avance si un film peut plaire ou non). Enfin, il est certain que mon désir d’exploration s’est usé avec le temps, et que de me taper tous les navets de l’histoire du cinéma dans le but d’augmenter mon pointage de cinéphile collectionneur ne m’intéresse plus (surtout dans le cas du cinéma contemporain : les vieux navets nous renseignent au moins sur une époque, ils gardent une valeur historique, alors que les plus récents ne font que répéter ce que nous savons déjà, leur vanité ennuie). Bien sûr, la position la plus juste se tient pas trop loin du centre de ces deux extrêmes, mais on se laisse parfois dériver d’un côté ou de l’autre, et ces temps-ci je préfère me laisser bercer par certaines images plus familières.

2-    Sur les regrets du cinéphile

Et puis, il y a parfois de ces risques qui nous replient complètement sur nous-mêmes. Je me méfie toujours de ces films qu’on nous présente d’or et déjà comme LA révélation, LE film du festival, celui qu’il faut voir avec tous ses amis (remarquez qu’à Fantasia, tous les films sont présentés ainsi), mais cette fois je ne me suis pas assez méfié (j’ai au moins évité le déplaisir à mes amis). On dit souvent que si un film divise profondément, s’il suscite autant d’engouement que de hargne, s’il ne laisse personne indifférent, c’est qu’il doit faire quelque chose de bien, il touche à une certaine sensibilité. Fadaises, évidemment, un film est bon ou mauvais, il n’est pas les deux à la fois ou l’un ou l’autre selon l’humeur du moment. Les chefs-d’œuvre ne devraient pas diviser, ils devraient rassembler, ça me semble évident. Ainsi, le film Confessions de Tetsuya Nakashima m’a profondément déprimé, ce qui est probablement son objectif, mais ce n’est pas parce qu’il est réussi qu’il m’a ainsi affecté, c’est plutôt le contraire. Ou, ce qui serait plus juste, il m’a déprimé justement parce qu’il est réussi, mais ce qu’il accomplit si efficacement est d’un nihilisme si vide et imbécile que c’en est assommant. Je suis découragé qu’un tel objet puisse exister : surexplication consternante de tous les enjeux et de toutes les motivations (jusqu’au gars qui parle seul avec lui-même après avoir tué sa mère, meilleure solution trouvée par le scénariste pour nous expliquer ce qu’on avait déjà compris), déterminisme réducteur et implacable de la psychologie (par exemple, un ‘tit gars tue une ‘tite fille pour lancer un message à sa mère, comme s’il suffisait qu’une mère soit absente pour que son enfant devienne meurtrier), structure répétitive qui déshumanise en conformant tous les personnages à la même mise en scène, sans compter cette musique, ces ralentis, toute cette suresthétisation qui crie à tout instant à quel point le film est sérieux, important… Plus que tout, ce qui accable autant, c’est cette absence de doute face à un sujet si complexe. Pas de place à la réflexion, tout est démonstration, tout s’additionne et se complète, voilà ce qu’est la jeunesse japonaise, voilà ce qu’est la vengeance; il faut être bien présomptueux pour prétendre aborder tout cela aussi sûrement. Enfin, offrir un portrait aussi stéréotypé et convenu d’un sujet aussi délicat que le meurtre d’enfant est déjà consternant, que tout cela soit dit sur le ton de la certitude déprime d’autant plus. J’étais peut-être, à la fin de la projection, dans l’exact état d’esprit que le film voulait susciter, mais ce n’était pas la pensée d’une jeunesse japonaise en détresse qui me tirait des larmes, je me désespérais plutôt que cette détresse puisse être aussi malmenée par l’art (il y a de quoi être en détresse, effectivement). Enfin, il y avait longtemps que je n’avais pas été marqué à ce point par un film, et il est encore plus rare que je regrette carrément un visionnement, comme ces ti-counes sur IMDB qui se plaignent constamment d’avoir perdu deux heures de leur vie. D’ailleurs, je ne suis pas resté pour le générique, je tentai de laisser derrière moi ces impressions. Peine perdue, j’ai perdu foi.

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3-    Sur un questionnement du cinéphile

Ce n’est pas la première fois que le cinéma me décourage à ce point. Il y a eu de ces périodes durant lesquelles je n’éprouvai face à cet art qu’un profond désintérêt, dans lequel j’ai failli retomber cette semaine (la musique ou la littérature ne m’ont jamais autant affligé, même si j’y croise souvent de semblables âneries; peut-être que ce type de réaction extrême est pour le cinéphile le signe d’une passion qui ne pardonne pas d’avoir été subitement trahie). Il n’y a alors qu’un remède : le confort d’une esthétique familière qui nous est agréable. Ainsi, le lendemain je réécoutai The Searchers de John Ford, et voilà poindre l’espoir (j’écris « réécouté », mais The Searchers fait partie de ces films que j’ai regardés il y a quelques années sans jamais le voir). Sur ce blogue, j’ai plus souvent défendu un certain cinéma « d’auteur » (pour utiliser ce terme utile mais faux dans le contexte), en me tenant assez éloigné du cinéma hollywoodien, sauf pour le critiquer au passage. De la sorte, j’ai occulté involontairement une bonne part de ma cinéphilie, qui se régale plus volontiers du cinéma classique. Il y a tant de force limpide dans le célébrissime dernier plan du film de Ford que j’en suis venu à me demander si ce n’était pas simplement cela le cinéma, c’est-à-dire cette maîtrise du cadre et de l’espace couplé à ce sens qui s’en dégage si évidemment. J’écrivais récemment que le cinéma est par essence un art industriel, qu’il est destiné à la masse; c’est un peu ce à quoi je pense ici, sans bien sûr vouloir dénigrer un cinéma plus hermétique.

C’est une idée qu’on qualifiera bien vite de saugrenue, difficilement défendable : ce qui est hermétique pour moi ne l’est pas pour le voisin, écrire limpidité n’équivaut pas à prendre le spectateur pour un con, il y a une éducation du regard qui permet d’appréhender autrement des films jugés trop rapidement obscurs, etc., etc., les nuances ne manquent pas. Il ne s’agit pas non plus de passéisme (ah! Ford, Hawks, Huston, Lang, Hitchcock, …!), j’ai eu la même réflexion en revoyant il y a peu The Insider de Michael Mann (probablement la plus forte évocation d’un climat post-11 septembre réalisée avant le 11 septembre). Dans le même ordre d’idée, j’ai préféré le très beau Curling aux précédents films de Denis Côté, (que j’avais bien aimé quand même), justement parce qu’il combine ses thèmes habituels à une narration plus conventionnelle, dans laquelle les trous et les incertitudes ne viennent pas miner le récit, mais au contraire le renforcent (en permettant de se concentrer sur l’essentiel, d’éviter le pathétique). De même, de Claire Denis j’ai préféré 35 Rhums à son plus récent White Material, pour des raisons semblables. Cela revient peut-être à ma paresse de cinéphile : il est évident que l’on aime plus facilement ce que l’on comprend plus aisément, peut-être faut-il apprendre à aimer un film comme White Material, ou L’intrus, qui m’avait laissé carrément perplexe, complètement déboussolé. En même temps, si je ne comprends pas où Claire Denis veut en venir dans sa dernière œuvre (on ne peut pas réduire le film à un simple portrait de femme dans un pays en détresse, comme je l’ai lu souvent, la narration est trop éclatée pour cela, les points de vue trop divers; la notion de propriété semble un meilleur point de départ), White Material ne m’a pas déplu pour autant.

Remarquons d’ailleurs rapidement que l’esthétique de White Material procède exactement à l’inverse de celle de Confessions, par une totale liberté qu’elle confère du coup au spectateur. Je serais bien en peine de décrire les enfants-soldats que Denis présente : ils n’ont pas de motivation, de psychologie, ils semblent parfois foncièrement mauvais, violents par nature, à d’autres moments ils ne sont que des enfants, naïfs et légers. La représentation n’a donc rien de fixe, d’immuable, quoiqu’elle a tendance a varié un peu trop commodément pour servir l’émotion du moment (ils sont des soldats pour créer un suspens, ou des enfants avant de se faire tuer). On comprendra que ce n’est pas cet aspect qui m’a laissé perplexe, car ce flou découle d’une posture éthique, celle qui manque chez Nakashima, avec ces enfants qui posent des gestes graves pour des raisons trop évidentes et simplistes.

Ouf, assez repensé à ce film, cela me replonge dans de sombres pensées de suicide cinéphilique…

s_away

4-    Un paragraphe qui ressemble à une conclusion

Enfin, voilà un court coup d’œil sur ma cinéphilie présente. Il y a, dans les prochains jours, de quoi nous réconcilier pleinement avec le cinéma, avec la sortie cette semaine d’un Clint Eastwood dans le clan limpide et la projection au FNC d’un Apichatpong Weerasethakul et d’un Jean-Luc Godard dans le clan hermétique (épithète qui ne s’applique pas vraiment à Weerasethakul, mais qui l’est souvent quand même : disons plus simplement que son cinéma est surprenant). Je ne sais pas quel clan est le plus véritablement cinématographique, pour ce que ça peut vouloir dire, mais je parie qu’il y a dans ces trois œuvres amplement de plans pour faire pencher la balance autant d’un côté que de l’autre. Le cinéphile ne s’en plaindra pas.

2 commentaires sur “Aperçu d’une cinéphilie en trois temps”

  1. « On dit souvent que si un film divise profondément, s’il suscite autant d’engouement que de hargne, s’il ne laisse personne indifférent, c’est qu’il doit faire quelque chose de bien, il touche à une certaine sensibilité. Fadaises, évidemment, un film est bon ou mauvais, il n’est pas les deux à la fois ou l’un ou l’autre selon l’humeur du moment. Les chefs-d’œuvre ne devraient pas diviser, ils devraient rassembler, ça me semble évident. »

    Fantastique. Il y a un certain temps que je me disais la même chose face à tous ces gens qui considèrent que la polémique est une réussite en soi. J’ai toujours pensé qu’une portion des oeuvres d’art, celles qui touchent à l’absolu, ne pouvaient pas être soumises à la critique, que ça serait même une hérésie, jusqu’à un certain point, de le faire. Le génie ne peut pas être pesés, évalués, critiqués (ou louangés, à la limite) par un esprit qui lui est inférieur. Le spectateur, lorsqu’il donne son avis sur une oeuvre, bonne ou mauvaise, doit avoir le sentiment qu’il pourrait faire égal ou mieux, c’est-à-dire le sentiment qu’il comprend de façon intégrale ce qu’il commente. Ça vaut pour tous les médiums, celui qui parle de ce qu’il ne comprend pas est un idiot. Ça revient un peu à ce dont on parlait il n’y a pas si longtemps (à qui viendrait l’idée de donner une statuette à Monet? ou une récompense littéraire à Faulkner? Les couvrir de louanges est presqu’aussi ridicule que de leur soumettre des petites critiques du dimanche. C’est les mettre un peu sur un piedestal, je sais, mais on n’a pas d’autre choix. Je crois que ce genre d’oeuvres, on peut en parler, mais très peu les juger). Il y a tout de même des génies qui divisent (Rousseau, par ex. à son époque) mais si on y regarde de plus près, on constate bien souvent que le débat porte moins sur le génie que sur son aspect dérangeant. Ceux qui ont maltraité Rousseau (pour poursuivre l’exemple) l’on fait par jalousie. Monet, lui, a été critiqué parce qu’il cassait le cadre restrictif dans lequel était enfermé la peinture à son époque. C’est un pur génie. Et n’oublions pas que l’incompréhension critique qu’il a vécu à son époque a été substituée par une incompréhension « béate » (?) à la nôtre. Ce n’est pas mieux. Il ne suffit pas d’aimer Monet parce qu’il fait « de belles peintures » pour le comprendre. Enfin, je crois que c’est justement l’aspect rassembleur des grandes oeuvres qui dérange les égos médiocres et les poussent à un esprit de contradiction souvent assez gratuit. Vous avez donc raison de dire que les chefs-d’oeuvres ne divisent pas. Lorsqu’ils le font, c’est plutôt par jalousie.

    Écrit par Agathe Hourst
  2. J’ajoute une chose. Les égos médiocres sont la pire chose au monde puisque c’est manquer de tout, à la fois de génie et de goût.

    Écrit par Agathe Hourst
Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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