Abats les auteurs!

(Paru sur le blogue de Séquences. Avril 2015 : Euh… Le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas mis en pratique ces idées très longtemps, tout auteuriste que je suis! La critique de l’utilisation contemporaine du concept d’auteur demeure valable, mais cette suggestion de bannir l’utilisation du mot, c’est une solution un tantinet trop extrême, ce me semble… Vaut mieux prêcher par l’exemple en l’utilisant adéquatement. Quant au titre, je ne me rappelle plus pourquoi j’ai conservé ce Abats étrange, qu’il faut lire comme Abattre à l’impératif. Ça se voulait une référence à quelque chose, probablement au Aimez Friz Lang! de Truffaut, mais je n’en suis plus certain aujourd’hui.)

J’ai écrit l’an dernier un texte sur le conformisme d’auteur, une notion que je combattais en disant qu’il est évident que les festivals peuvent être emplis de mauvais films tout autant que le multiplexe du centre-ville, pourquoi alors vouloir insister sur le vide de certains films d’auteur? Pourtant, la qualité des films n’est pas tout à fait ce qui est visée par cette idée d’un cinéma de festival, et en écrivant la semaine dernière sur le cinéma d’auteur québécois, j’en suis venu à m’interroger à nouveau sur l’utilisation de ce terme « d’auteur », utilisé de nos jours justement dans le but de consacrer un cinéaste sans avoir à réellement le défendre, comme si d’écrire « attention, auteur! » suppléait à tout discours véritablement critique – et, bien sûr, ce sont ces mêmes films « d’auteur » qui emplissent les festivals. Loin de moi l’idée d’accuser tous les auteurs contemporains de n’être que des émules sans talent des véritables maîtres du passé, je me questionne plutôt sur le discours critique qui les entoure, sur cet emploi assez répandu d’une notion qui n’a peut-être plus sa place aujourd’hui.

En 1983, Olivier Assayas écrivait un article pour les Cahiers du Cinéma intitulé Que d’auteurs, que d’auteurs! Sur une politique, un texte qui aurait bien pu être écrit en 2011 tant ces mots sur la complaisance de la critique envers des cinéastes auteurisés de façon pratiquement aléatoire résonnent avec les textes auxquels je répondais dans mon article sur le conformisme d’auteur : « Paradoxal destin que celui d’une théorie destinée à mettre en valeur, parmi les cinéastes, les individualités les plus fortes et qui n’a finalement donné naissance qu’à cette entité collective et somme toute assez uniforme qu’est le cinéma d’auteur. […] Je ne citerai pas d’exemples, mais chacun a l’esprit des films – bons ou mauvais, là n’est pas la question – entièrement destinés à faire la preuve, monstrueusement redondante, qu’ils sont l’œuvre d’un auteur. Ou alors égrenant au sein de l’action des plans-signaux de même effet. » La Politique des Auteurs est sans doute la théorie la plus influente de l’histoire de la critique, une prise de position radicale pour l’époque qui tenait essentiellement à défendre le cinéma comme un art aussi valable que la littérature, d’où l’importance de cette idée d’un réalisateur qui contrôle sa création filmique comme un écrivain contrôle son roman. Je ne crois pas qu’il faille encore prouver que le cinéma soit un art, ce combat est gagné, alors que reste-t-il de nos auteurs?

Il reste un mot, un résidu aussi mal défini que dogmatique, à l’origine de bien des confusions, car il s’utilise encore de façon méliorative sans que l’on comprenne vraiment pourquoi. Au départ, il n’y avait pas d’ambiguïté, désigner un auteur équivalait à une véritable déclaration d’amour, franche et vive, presque un ordre (Aimez Fritz Lang), une attitude engagée qui a pratiquement disparu alors qu’elle constituait l’essentiel de cette théorie, sorte de véritable acte d’amour envers un cinéaste ou un type de cinéma – une vraie cinéphilie quoi. Le critique moderne, lui, utilise le terme « auteur » de deux façons beaucoup plus désintéressées : lorsqu’employé au singulier, pour désigner tel réalisateur, il s’agit d’une consécration, une manière de dire qu’untel pratique un cinéma signifiant, sans que cet adoubement provienne nécessairement d’un élan du cœur, d’une émotion sincère, une attitude aux apparences plus objectives étant souvent de mise. Toutefois, lorsqu’utilisé de façon plus large, dans l’expression cinéma d’auteur, il faut croire que le même mot devient entièrement neutre puisque le critique moderne aime bien rappeler qu’il peut y avoir autant de mauvais films d’auteur que de bons films commerciaux – une prétention à l’impartialité difficile à soutenir, qui cherche à dissimuler une ambiguïté sémantique d’autant plus problématique que « cinéma d’auteur » désigne presque toujours un ensemble de films que l’on oppose au cinéma dit commercial.

Posons le problème en ces termes : d’une part, il y a une auteurification à outrance, tous les cinéastes oeuvrant à l’extérieur d’un système considéré comme plus commercial étant a priori désignés comme des auteurs, une catégorisation très générale qui pourrait être valable s’il n’y avait pas, d’autre part, cette connotation méliorative qui implique que tous ces cinéastes sont bons ou meilleurs a priori. Ainsi, si le mot auteur était réellement neutre, on pourrait affirmer sans contradiction qu’il peut y avoir autant de bons que de mauvais films d’auteur; mais si, pour éviter cette inconséquence, le mot auteur devient simple synonyme de cinéaste, sans connotation positive, alors l’expression cinéma d’auteur devient un simple pléonasme puisque tout film est nécessairement mené par un auteur, peu importe qu’il soit à visée plus commerciale ou plus artistique. Le fait même qu’il puisse exister un cinéma d’auteur est déjà un non-sens puisqu’en toute logique il ne peut y avoir que le cinéma d’un auteur. On ne peut pas regrouper Hitchcock, Hawks et Lang pour dire « voilà ce qu’est le cinéma d’auteur », il faut dire plutôt « voilà ce qu’est le cinéma d’Hitchcock, d’Hawks et de Lang, qui sont tous des auteurs à leur façon ». Il existe pourtant aujourd’hui une entité nommée cinéma d’auteur, assez homogène malgré certaines individualités plus fulgurantes, et étrangement on peut l’associer à une certaine esthétique, à certaines conventions, certaines caractéristiques communes, etc., et dire « voilà ce qu’est le cinéma d’auteur ». Faut-il alors fouiller dans le cinéma d’auteur pour y déterrer les auteurs, comme il est de mise dans le cinéma hollywoodien?

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Que la Politique des Auteurs aboutisse aujourd’hui sur de telles absurdités, cela nous montre bien qu’elle n’a plus aucun sens hors de son contexte originel. Dorénavant, les auteurs n’oeuvrent plus à Hollywood, ils ont été chassés de l’industrie qui les a vus naître, le cinéma d’auteur n’inclut pas les Steven Spielberg, Michael Mann, Clint Eastwood ou David Fincher de ce monde, qui seraient pourtant les premiers noms qui me viennent à l’esprit lorsque l’on parle d’auteurs contemporains. Il n’y a pas de doute que Belà Tarr ou Apichatpong Weerasethakul ou Pedro Almodovar présentent à travers leurs films une vision personnelle du monde, en ce sens je les considère aussi comme des auteurs, mais je ne vois pas l’utilité de les décrire ainsi. Dans un contexte comme celui d’Hollywood, le mot porte une résonnance beaucoup plus forte, il permet de discerner les véritables voix originales des tâcherons conformistes, il permet de faire ressortir l’art là où l’on ne voit qu’une industrie. Mais en dehors de ce contexte d’un cinéma plus classique et narratif, le mot auteur devient encombrant, toute excentricité pouvant être prise comme le signe d’une expression personnelle, ce que souligne Assayas dans l’extrait cité plus haut. De nos jours, ce n’est pas très difficile d’être un auteur, il suffit de faire éclater un peu les conventions narratives ou le classicisme hollywoodien et puis on entre automatiquement dans la grande catégorie du cinéma d’auteur – ce qui n’implique pas pour autant que tous ces néo-auteurs sont nécessairement aimés de la critique, mais comme le terme auteur reste un préjugé favorable, on n’est pas loin de le penser non plus… Hitchcock, Hawks, Lang n’ont pas fait éclater grand-chose, ils perfectionnent une tradition. Même les auteurs européens défendus à l’époque, qu’on pourrait croire moins classiques formellement, demeurent assez près de cette tradition, que ce soit Renoir, Rosselini ou Bergman (en tout cas, ce sont des cinéastes qui s’expriment avant tout par le récit, ce qui reste beaucoup plus conventionnel qu’un large pan du cinéma contemporain, ils ont d’ailleurs exercé une forte influence sur Hollywood, ce qui je doute sera le cas de Pedro Costa). La Politique des Auteurs servait donc avant tout à démontrer que l’art peut pousser au sein d’une industrie, un art qui conserve pour l’essentiel les traits apparents des produits plus indistincts sortis de la même chaine de production, mais si une œuvre nie explicitement cette industrie, ou si le discours qui l’entoure l’oppose systématiquement à celle-ci, quel intérêt y a-t-il à utiliser cette même distinction? Je ne veux pas dire par là que s’opposer à l’industrie équivaut à faire de l’art, que de refuser les conventions narratives et esthétiques usuelles aboutit nécessairement sur une œuvre forte artistiquement, mais voilà, le mot auteur sert justement à pointer là où se trouve l’art et il est aujourd’hui employé pour désigner tout ce qui se fait en dehors d’Hollywood, d’où la nécessité d’être d’autant plus critique devant ce qui arbore tous les signes distinctifs d’un cinéma dit « d’auteur », n’importe quel geste de défiance envers la norme s’apparentant à une expression personnelle, donc à la présence possible d’une personnalité, d’un auteur, ce qui, bien sûr, n’est qu’une impression très superficielle.

En 1997, Antoine de Baecque écrivait, pour les Cahiers du Cinéma toujours : « Pourtant, le critique n’est souvent plus qu’un gage de consécration de l’auteur : son rapport au spectacle s’est totalement perverti, inversé. Il ne découvre plus un film, il l’identifie et l’authentifie comme signe d’auteur. L’auteur, en ce sens, est avant tout un signe qui lui est adressé, un signal qu’il faudrait cependant percevoir avec une certaine défiance : attention, danger, auteurification en cours… Et la politique des auteurs se débarrasserait alors de son poids et se transformerait en un exercice du regard qui le rendrait plus aigu, plus critique, plus attentif. Aux aguets. » (Aux aguets. Que reste-t-il de la politique des auteurs?) Le problème soulevé ici surgit sans doute d’un vocabulaire mal défini, mais un mot, aussi imprécis soit-il, traduit toujours une réalité, et je serais prêt à argumenter que le cinéma d’auteur contemporain n’aurait pas pu surgir sous la forme qu’il revêt actuellement sans ce mot qui le cautionne implicitement. Il n’est peut-être pas trop tard pour corriger ce langage et ainsi, corolairement, modifier une certaine vision du cinéma contemporain. De Baecque proposait d’être aux aguets devant tout film affichant ostensiblement les signes d’un cinéma d’auteur, mais ce terme d’auteur traîne désormais avec lui un tel lot de préjugés qu’il me semble plus approprié de carrément se débarrasser de lui, même s’il existe et qu’il existera toujours des auteurs, du moins tant qu’il y aura du cinéma – ce qui, finalement, nous pose un nouveau problème, car ce ne sont pas tous les films qui sont du cinéma, ou qui peuvent prétendre être de l’art. Si, comme je le suggère, on procède au bannissement de la notion d’auteur, à partir de quel nouvel angle, quelle théorie, pourrait-on différencier ce qui est de l’art de ce qui ne l’est pas, comment en somme identifier le cinéma, qu’il se manifeste à Hollywood ou ailleurs? Enfin, il serait grand temps qu’une nouvelle théorie vienne réveiller la critique contemporaine, qui se repose indolemment sur des acquis aussi confortables que désuets.

Pour les curieux: les textes d’Olivier Assayas et d’Antoine de Baecque se retrouvent dans le recueil La politique des auteurs, Les textes dans la collection Petite anthologie des Cahiers du cinéma.

Un commentaire sur “Abats les auteurs!”

  1. Abats : Parties comestibles des animaux qui ne consistent pas en chair, en muscle et vendues par un tripier : foie, cœur, rognons, langue, pieds, peau, graisse, tripes.

    Vous êtes dur, avec les auteurs.

    Écrit par Jacques Lafortune
Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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