Confidences de critique

(Paru sur le blogue de Séquences. Avril 2015 : J’aime beaucoup cet article, alors je me permets de le remettre de l’avant, contrairement à l’habitude, en espérant qu’il trouve une deuxième vie…)

Les Rendez-Vous du Cinéma Québécois s’ouvrent cette semaine et, à moins d’aimer le cinéma québécois, il ne s’y trouve pas grand-chose à se mettre sous la dent, excepté comme toujours ces 5 à 7 ayant lieu chaque soir. Il y avait ce jeudi une discussion sur la relation entre critique et cinéaste, un débat auquel on n’a pas pris le temps de m’inviter (pfft!), et auquel malheureusement je n’ai pas pu assister (si, chers lecteurs, vous y étiez, je souhaiterais bien savoir ce qui a été dit). J’utilise donc ce rendez-vous manqué pour parler de cette relation critique-cinéaste, un sujet que j’ai jusqu’ici miraculeusement réussi à éviter, malgré que j’ai probablement parlé de la critique sous une forme ou une autre dans tous mes textes. Et puisque voilà maintenant un an que ce blogue existe, je profite de l’occasion pour faire un tour d’horizon des avenues que j’y ai explorées. Partons donc de cette question : quelle devrait être la relation entre la critique et les cinéastes? Par exemple, qu’est-ce que Daniel Roby pourrait bien gagner à lire ce que j’ai pensé de son film, Funkytown? À mon avis, tout, car j’aurais fait un meilleur film que lui.

Comme tout le monde le sait, nous les critiques sommes des cinéastes frustrés, des anciens étudiants en cinéma qui n’ont pas eu la même chance que nos anciens confrères devenus réalisateurs. Pourtant, si l’on donnait une caméra à un critique, il en ressortirait nécessairement un chef-d’œuvre. Pour preuve : la Nouvelle Vague. Pourquoi alors les critiques réalisent-ils si rarement des films? Il y a deux raisons : d’abord, il n’est pas si facile de trouver des producteurs prêts à financer des chefs-d’œuvre, car on sait bien que les chefs-d’œuvre ne sont pas facilement distribués en salles, qu’ils se terrent, trop arides, dans l’obscurité des festivals, loin des foules qui ne peuvent les appréhender, ils sont réservés à l’élite. Et justement, l’élite, au cinéma, c’est la critique; on voit bien dans quel cercle vicieux on tombe alors : qui sera là pour mettre la lumière sur les chefs-d’œuvre de la critique si celle-ci ne peut plus se consacrer à ce travail? Qui les reconnaîtrait ces chefs-d’œuvre, si nous ne sommes plus là pour les authentifier? Sûrement pas le public, trop englué dans ses habitudes et son conformisme, sans parler de ce besoin grotesque d’être amusé.

Deuxième raison, la première qualité d’un bon critique est l’humilité, même si ce n’est pas toujours évident au premier abord. Le critique est modeste, car il propose, il suggère, alors qu’il serait en position d’édicter. En effet, nous les critiques possédons le savoir et les compétences nécessaires pour admonester, nous nous contentons pourtant de pointer. Nous faisons un travail nécessaire d’enseignement, nous pourrions prêcher par l’exemple, mais la concurrence serait tellement écrasée par nos films que plus personne n’oserait faire du cinéma, alors nous restons dans l’ombre et gardons les secrets du métier pour nous, les exposant parcimonieusement au fil de nos textes. C’est ainsi que le critique garde le cinéma en vie, en lui donnant de temps à autre de quoi se nourrir, de quoi se développer, en lui dévoilant lentement mais sûrement son identité véritable, que tous les critiques connaissent, un modèle à partir duquel tous les films sont jugés. Voilà d’ailleurs une troisième raison pour laquelle nous les critiques n’optons pas pour la caméra : car nous pourrions produire le film parfait, cet idéal qui contiendrait en lui tout le cinéma et qui rendrait vains tous les autres projets. Nous tenons à notre travail, nous avons besoin, comme tout le monde, de payer notre loyer, alors nous préférons laisser les cinéastes se débrouiller pour tenter de s’approcher de cet idéal, ce qui nous garantit que des films seront faits pendant encore de nombreuses années. Heureusement, certains cinéastes possèdent un sens critique aiguisé et parviennent ainsi à faire de bons films malgré tout, ou en tout cas des pas si pires (j’admets que pour un cinéaste qui n’était pas critique, Orson Welles se débrouillait plutôt bien). Sans ces exceptions, les critiques auraient sûrement abandonné leur métier depuis longtemps, désespérés de voir autant d’œuvres inutiles (je commence à l’être, et j’en suis à mes premières années). D’ailleurs, les critiques ne se font-ils pas constamment accuser de ne rien aimer? Eh bien, c’est vrai, nous n’aimons rien, mais c’est en connaissance de cause.

Dans A Tale of a Tub, Jonathan Swift écrivait, perspicace comme toujours : « their [les critiques] writings are the mirrors of learning. This I understand in a literal sense, and suppose our author must mean, that whoever designs to be a perfect writer, must inspect into the books of critics, and correct his invention there as in a mirror. » Autrement dit, les cinéastes devraient lire une critique et se dire : Ma mise en scène est bancale? Je vais la solidifier la prochaine fois… Au bout d’une dizaine de films, s’il sait bien lire la critique, le cinéaste attentionné devrait être capable de faire un bon film, à force de corriger ses interprétations inégales et ses montages qui manquent de rythme. Il pourra alors aboutir sur une œuvre inventive, à l’interprétation sentie, à la mise en scène attentive et au scénario intelligent, tout ce qu’il faut dans le fond pour faire un bon film. Assez simple, non?

En fait, non, faire un film est plus complexe que cela…

(Je préfère déclarer d’emblée que ce qui suit ne plaira pas à tous les lecteurs : mes confrères n’aimeront pas que je mette trop de lumière sur les coulisses de notre métier, et le grand public préfèrerait, comme il en a l’habitude, rester dans l’ignorance.)

… je me lance pourtant : pourquoi, selon vous, nous les critiques aimons bien déclarer que nous n’exerçons aucune influence sur le succès en salle d’un film, que nous ne pouvons pas nous battre contre une campagne promotionnelle? Répondre adéquatement à cette question demande un détour considérable, mais ceci ne saurait vous déplaire puisqu’ainsi votre esprit n’en sera que plus longuement bercé par ma plume des plus agréables. Ainsi, être critique est une tâche très lourde, peu reconnue à sa juste valeur. Nous sommes par nature incompris, les artistes d’un côté nous accusent d’être injustes, trop durs envers eux (et pourtant, si vous saviez comme nous sommes cléments!), et le public de l’autre nous accuse d’être inutiles simplement parce qu’il n’a pas l’intention d’essayer de nous comprendre (et pourtant, nous vous avons simplifié la tâche en découpant le cinéma en deux catégories, les films grand public, ceux pour lesquels vous êtes prêt à payer 10 $ + les frais du 3D mais que nous nous n’aimons pas, et les films d’auteur, ceux qui s’adressent à nous mais pour lesquels vous ne vous déplacez pas). Sans compter que le critique doit vivre quotidiennement avec le poids de tout ce savoir qu’il ne peut partager qu’avec ses confrères, et il serait bien vain d’essayer de vous faire comprendre à vous lecteurs à quel point cette connaissance est source de souffrance, comme toute connaissance d’ailleurs.

E.M. Cioran l’a très bien dit : « Objection contre la science : ce monde ne mérite pas d’être connu. » Car la vie n’est que tourment, vous saurez bien me l’accorder, le bonheur n’est qu’un oubli de nos malheurs, une amnésie temporaire, la joie est aussi fugace que la douleur pérenne. Ceci entendu, toute connaissance vraie du monde ne peut aboutir que sur plus de désespoir, chaque fois que l’on s’approche d’une vérité on s’approche aussi du marasme, et le jour que la science aura percé tous les mystères du monde, l’humanité tombera dans une profonde apathie dont elle ne ressortira jamais, tout ce qui nous apporte de la joie étant dû soit à l’ignorance ou à l’erreur. Vous me voyez venir : le critique possède une connaissance vraie du cinéma, il vit donc avec un désespoir constant, une source de terreur qu’il doit confronter à chaque fois qu’il voit un film.

Fin du détour : pourquoi, alors, le critique aime bien déclarer qu’il ne peut influencer le succès en salle d’un film? En réalité, il serait en notre pouvoir de l’exercer cette influence, nous pouvons manier les mots avec persuasion, nous vous convainquons d’ailleurs régulièrement que de mauvais films sont de grands films (regardez la carrière d’Incendies), mais nous préférons ne pas le faire. Il est facile de différencier les bons des mauvais films en lisant une critique : les bons films sont toujours accompagnés d’adjectifs comme « torturé », « sombre », « aride », « radical », « pour cinéphile hardcore », etc. Parfois, nous employons aussi des termes comme « lumineux » ou « juste », mais il n’y a dans le fond aucune différence, mettre la lumière sur le monde résultant à en montrer la laideur. Nous employons ces termes non seulement parce qu’ils sont exacts, mais aussi (et surtout) pour leur faculté de dissuasion. Ils s’adressent à un public cible, qui lui est prêt à affronter la noirceur. Le grand public ne sait donc pas à quel point il se trompe lorsqu’il trouve la critique inutile, puisque c’est grâce à elle qu’il peut se diriger en paix vers un film qui le divertira, qui le détournera donc de ce monde qu’il ne saurait voir tel qu’il est. Si nous les critiques ne nous battons pas contre les campagnes promotionnelles, c’est donc parce que celles-ci sont toujours mises derrière des films aussi légers que faux, et que nous tenons à préserver la santé mentale du grand public. Relisez mes premiers paragraphes en vertu de ces dernières confidences, et vous les verrez d’un autre œil : si le critique ne fait pas de films, c’est aussi parce qu’ils seraient trop vrais, trop difficiles à supporter. De même, le critique ne peut que livrer discrètement son savoir, puisqu’il faut laisser aux foules le temps de s’habituer à l’horreur. Remarquez comme le cinéma actuel est plus déprimant que le cinéma d’antan, c’est le résultat de cette relation entre critique et cinéaste, les cinéastes se corrigeant dans le miroir tenu par les critiques, ajustant leur art pour aboutir sur un portrait de plus en plus vrai du monde (voir aussi l’évolution du médium, de plus en plus réaliste, donnant une image plus juste de la réalité, avec le son, la couleur, puis maintenant l’horrible 3D).

Il y a pourtant une certaine dissension au sein de la critique, qui provient de deux philosophies différentes : en général, la critique dite spécialisée promeut plus aisément les vrais bons films d’auteur que la critique journalistique. La raison en est bien simple : le critique écrivant pour des journaux se dit, à l’instar de bien des philosophes, que la recherche du bonheur devrait être l’objectif de toute éthique. Or, le bonheur étant l’oubli, l’aveuglement, donc le divertissement, ces critiques aiment bien se rapprocher du grand public en vantant ce qu’ils appellent de « bons films commerciaux » ou de « bons films grand public » (des oxymorons auxquels ils ne croient pas vraiment), sous prétexte que ce cinéma faux permet de nous rapprocher du bonheur en nous cachant le monde. Ces critiques aussi peuvent vanter des films plus « ardus » ou « pointus », mais ils le feront alors du bout de la plume, pour ne pas trop inciter leur vaste lectorat à les voir. Ainsi, pour ce critique tous les films se méritent une note de trois étoiles et demie, un geste qui se veut démocratique envers le cinéma; cette façon de faire permet au critique de bien cacher ses idées en plaçant tous les films au même niveau, il incombe alors au lecteur de faire sens avec cette note et le texte qui l’accompagne. Le critique spécialisé, lui, se dit que le bonheur est forcément une illusion, il ne tient pas du réel, et par conséquent toute éthique fondée sur le bonheur ne peut qu’être dérisoire. Ce type de critique se considère donc comme un martyr qui accepte de souffrir pour les autres, par le biais de ce cinéma d’auteur qui présente une image vraie de cette géhenne qu’est le monde, une douleur que ces films sont si aptes à rendre prégnante par leur ennui redoutable, une détresse que le critique tente de sublimer par sa plume pour en donner une impression vague à ses lecteurs, qu’il appelle son expérience. De ce fait, son style sera plus littéraire, et souvent plus délibérément obscur, il utilisera des images et des métaphores d’autant plus insignifiantes que l’œuvre analysée sera forte et vraie, car il ne peut révéler au lecteur tout ce qu’il voit dans ces films qui touchent de si près la vérité. Ces textes sont faciles à repérer : ils disent par exemple que l’œuvre est une expérience sensorielle, qu’il n’a rien à y comprendre, qu’il faut se laisser porter par ses belles images et son rythme indolent, etc.

Je sens que je me suis éloigné, mais je vous avais bien prévenu que la question de départ n’était qu’un prétexte. Devrait-il y avoir une relation entre critique et cinéaste? D’un côté, il serait peut-être préférable que le cinéma continue de s’enfoncer dans le simulacre et le divertissement, de manière à offrir une évasion aux spectateurs qui en ont parfois réellement besoin (même nous, critiques, avons de ces plaisirs coupables durant lesquels nous laissons parfois poindre un sourire, aussi timide soit-il). De l’autre, peut-on réellement ignorer le monde? À trop fermer les yeux, on finit par se faire écraser au milieu de la rue. Je crois que pour l’instant nous avons atteint un réel équilibre entre des œuvres qui nous réjouissent et d’autres qui nous dépriment, et que les critiques devraient donc continuer à livrer aussi prudemment leur savoir, et les cinéastes continuer à les ignorer, de manière à ce que la vérité cinématographique se dévoile lentement, mais sûrement. Cet équilibre est aussi précieux que vital, il nous importe de continuer à produire chaque année l’exact même nombre de bons comme de mauvais films, ce qu’au Québec on accomplit de mieux en mieux, en tout cas nous les critiques en sommes persuadés et nous saurons bien vous en convaincre. Allez tous voir Angle Mort, un vrai bon film grand public qui permettra à nous, la critique, de continuer à vanter les mérites de Denis Côté. Je crois bien cette fois pouvoir me dispenser de dire pourquoi il est le meilleur de nos cinéastes, le discours qui précède rendant la réponse évidente.

Sur ce, bon cinéma, même si vous n’êtes pas vraiment en mesure de le savourer! (Peut-être qu’à force de me lire…)

6 commentaires sur “Confidences de critique”

  1. […] son blogue, Sylvain Lavallée s’amuse à idéaliser le rôle de la critique vis-à-vis des cinéastes, à présenter une version satirique, poussée à l’extrême du rôle de la critique. Cette […]

  2. […] son blogue, Sylvain Lavallée s’amuse à idéaliser le rôle de la critique vis-à-vis des cinéastes, à présenter une version satirique, poussée à l’extrême du rôle de la critique. Cette […]

  3. Haha.

    Dans Qu’est-ce que la littérature?, le brave Jean-Sol Partre écrivait, avec une pointe de sarcasme similaire: «Il faut se rappeler que la plupart des critiques sont des hommes qui n’ont pas eu beaucoup de chance et qui, au moment où ils allaient désespérer, ont trouvé une petite place tranquille de gardien de cimetière.» Il les décrit, en quelque sorte, comme des gens qui refusent d’entrer en interaction avec les auteurs au présent, de peur d’avoir un quelconque impact réel sur leur création.

    À la lumière des productions cinématographiques québécoises récentes (on est chanceux s’il y a un film correct par année…), je crois qu’il est plus que vital d’engager ce dialogue que vous décrivez dans votre article.

    Prions le Seigneur pour que d’autres critiques au jugement éclairé voient le jour et s’expriment publiquement!!
    Prions aussi pour que les Patrick Huard et autres prétendants au titre de réalisateur lisent de telles critiques et fassent ce qu’ils ne semblent pas faire (ce qu’ils ne font pas…): réfléchir avant de mettre en scène, développer une vision signifiante.
    Amen.

    Écrit par SP
  4. Je surveillais de ci de là le genre de coms que ça générerait, ce pastiche swiftien. À peu près que dalle, et c’est dommage. Ça va-tu lever un peu maintenant que (c’était prophétique, la fin de ce texte) « Curling » a remporté le prix du meilleur film québécois de l’année de la part de l’AQCC — au reste un prix dont la valeur symbolique dépasse à peine celui de la machine qui sert à plastifier ses cartes de membre? …

    Écrit par Funk
  5. @Funk

    Que dalle à ma connaissance itou (ce qui me déçoit pas mal pour être franc). Swift disait que l’avantage de la satire, c’est que tout le monde y est visé, donc au final personne ne s’y reconnaît, on préfère y voir seulement son voisin. Un bon truc pour attaquer sans se faire repérer, mais ça nuit à la réplique. Sinon, il faudra se faire à l’idée un jour que les débats et le Québec, ce n’est pas fait pour aller ensemble.

    Écrit par Sylvain Lavallée
  6. Bon, ça, on le sait déjà mais c’est pas une raison. Le tir à bout portant déroute un peu.

    Certain aussi que si vous vous contentez de le faire qu’une fois, ça passe pour une sorte d’OVNI inspiré par un débalancement hormonal ou une crise de dépression (on met vite en question la santé mentale du destinateur dans ces cas-là). Si on s’exerce régulièrement, ça devient un style et une voix (nouvelle), plus qu’un bref épisode de ventriloquisme. À vous de voir….

    Écrit par Funk
Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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