Le Saint-Graal du cinéphile

(Paru sur le blogue de Séquences.)

« We usually write about movies we’ve seen, of course, but if you care deeply about film, you know that some of our most intense cinematic relationships are with movies we’ve never seen » écrit Doug Dibbern sur l’excellent site MUBI (autrefois The Auteurs), dans un article fort beau sur l’espoir du cinéphile (et quel titre! Cinephilia, the Science of Hope, and the Sacred Ground beneath the Grapeland Heights Police Substation in Miami, Florida). Nous avons tous de ces films que nous contemplons de loin comme des reliques sacrées, vers lesquelles nous ne pouvons accomplir ce pèlerinage tant désiré puisqu’elles nous sont inaccessibles, soit parce qu’il s’agit de projets n’ayant jamais aboutis (le Napoleon de Kubrick!), soit parce que les copies se sont perdues, peut-être définitivement. Le Saint-Graal, selon Dibbern (mais tout cinéphile qui se respecte ne peut être en désaccord avec lui), c’est la véritable fin du Magnificent Ambersons d’Orson Welles, ce chef-d’œuvre dont la première partie promet de s’élever au-dessus de son prédécesseur et de lui subtiliser sa place sur le piédestal du meilleur film de l’histoire du cinéma, avant de retomber avec un happy end incongru, qui déséquilibre l’œuvre, mélancolique, par ce changement de ton brusque et injustifiable. Quel cinéphile ne rêve pas de remonter le temps et de participer à cette projection-test à Ponoma devant public, celle qui attira tant de commentaires négatifs, à l’exception de quelques dithyrambes, et qui fut responsable de ce remontage insensé?

Dans son article, Dibbern distingue l’optimisme de l’espoir, le premier étant fondé sur un désir plus ou moins rationnel (le film joue à la Cinémathèque ce samedi, je crois que je pourrais y être) et le second sur une impulsion plus personnelle, émanant essentiellement de notre personnalité (je sais qu’un jour j’aurai la chance de voir…) L’espoir étant un aspect non-négligeable de notre psyché, Dibbern s’interroge : « If the psychologists are right about the need to nurture hope, we’re confronted with a dilemma: because, in order for us to nurture that aspect of hope that is tied to our cinephilia, it seems that we must keep some films in the realm of the imagination. That is, to be happy and healthy, we should never actually see some of these movies that we’ve been dreaming about for so many years. » Il y aura toujours des films auxquels rêver, je ne crois pas qu’il faut s’empêcher d’en voir certains afin de pouvoir continuer à espérer – et pourtant, il n’y a parfois rien de plus beau qu’un film qu’on n’a pas vu : « I’m not talking about the experience of watching a movie and being disappointed. I’m talking about the notion that when you see a movie that you loved but hadn’t yet seen, you’ve erased an aspect of your identity that once nourished you. Each of those four movies either fulfilled or frustrated my expectations, but by seeing them I diminished myself as a human being. There was a void now where once those movies used to breathe. » Je n’irais pas jusqu’à l’extrême de Dibbern, on n’est quand même pas moins humain parce qu’on a vu un film, mais il est vrai qu’un sentiment de perte peut accompagner la rencontre avec l’objet tant désiré, même si les attentes sont satisfaites, voire dépassées.

D’ailleurs, on a malheureusement tendance à négliger l’importance de ces attentes et de l’espoir dans notre façon de recevoir un film, ou plutôt on la reconnaît en l’écartant aussitôt, comme si notre conception préalable d’une œuvre ne devait pas entacher notre façon de la percevoir lorsque nous y sommes réellement confrontés. Tous ces « Tu savais à l’avance que tu allais aimer » ou les « Ne fais pas comme si t’étais surpris, tu détestes ce réalisateur » servent à cela, à diminuer la portée d’une critique qui serait déterminée a priori. Les attentes ne nous disent certes rien sur un film, et tout sur son éventuel spectateur, mais je l’ai répété souvent, la réception d’une œuvre d’art se fait entre un individu et l’œuvre elle-même, une subjectivité et un objet, et il ne faut pas nier l’un ou l’autre de ces deux extrêmes, sinon il n’y a plus de rencontre, et conséquemment pas d’art non plus. La déception comme la surprise font partie de notre expérience, ils ne peuvent pas être totalement écartés d’une approche critique. Une bonne critique devrait plutôt reconnaître cet espoir et l’articuler, le mesurer à l’œuvre pour les faire rayonner l’un sur l’autre (car, enfin, cet espoir, c’est tout de même l’œuvre qui l’a suscité).

L’écrivain Tim Pratt a écrit une nouvelle de science-fiction brassant un peu ces idées (elle est disponible en ligne ici). Intitulée Impossible Dreams, elle raconte l’histoire d’un cinéphile se retrouvant dans un club vidéo situé dans un univers parallèle, dans lequel certains de nos rêves cinéphiles sont réalité, dont le director’s cut de The Magnificent Ambersons. La conclusion de la nouvelle est un peu décevante, Pratt délaisse son idée de base pour se concentrer sur une romance plus convenue, quoique sympathique, mais il décrit très bien l’amour fou du cinéphile envers son art de prédilection, prêt à quitter son monde pour voir ce qui lui est interdit dans le sien. Il mentionne quelques beaux projets, morts rapidement, comme le Death of Superman de Tim Burton, écrit par Kevin Smith et avec Nicolas Cage (!), ou un Total Recall réalisé par David Cronenberg (ça, y’a de quoi faire rêver, pas mal plus intéressant en tout cas qu’un remake par Len Wiseman…), ou le AI de Kubrick (intriguant, bien sûr, mais pour ma part la version de Spielberg est un vrai chef-d’œuvre, l’un des meilleurs films américains des années 90, je ne sais pas comment Kubrick aurait pu l’améliorer).

Mais ces projets qui, dans cet univers, n’ont même pas passé près d’imprégner la pellicule suscitent peut-être moins d’espoir que toute ces bobines enterrées dans des coffres-forts de studio ou enfouies sous la poussière d’un grenier. Heureusement, cette pellicule perdue est quelquefois retrouvée, que ce soit pour Metropolis, dont on se rapproche de plus en plus d’une version complète, ou les 17 minutes de 2001 déterrées récemment, une trouvaille probablement moins substantielle (peut-on vraiment améliorer ce film?), ou encore ces rumeurs concernant la possible apparition de The Other Side of the Wind, un autre de ces projets qu’Orson Welles n’a pas pu terminer, pour des raisons judiciaires cette fois, une de ces disputes de producteurs qui ne peut que frustrer le cinéphile. Welles a eu le temps de tourner son film et de commencer le montage, cette fois il n’y a pas de doute que le matériel existe réellement, Welles aurait même laissé des instructions à Peter Bogdanovich pour la complétion du film. Et Orson Welles qui filme John Huston jouant les dernières heures d’un vieux cinéaste, disons par euphémisme que ça nous intrigue quelque peu. « It’s about a bastard director… full of himself, who catches people and creates and destroys them. It’s about us, John » aurait dit Welles pour présenter le projet à Huston. Ce n’est pas encore les Magnificent Ambersons, soit, mais il y a de quoi faire espérer le cinéphile, en attendant que les archéologues creusent sous un poste de police à Miami, là où se trouverait notre St-Graal selon Dibbern. Enfin, ces temps-ci je passe plus de temps à espérer que la distribution des films contemporains s’améliore et que je puisse voir sur grand écran tous ses trucs qui me sont mystérieusement interdits (je pourrais me résigner au DVD ou à d’autres moyens moins légaux, je le ferai lorsque j’aurai perdu tout espoir, mais ce n’est pas la même chose). Ça peut sembler plus réaliste (au moins ces films existent), pourtant je n’en suis pas si sûr.

Un commentaire sur “Le Saint-Graal du cinéphile”

  1. De plus, j’ajouterais la version longue (de 530 minutes) du Greed d’Erich von Stroheim, autre film maudit, charcuté sans vergogne, évidemment dans le dos de von Stroheim. La version originale est semble-t-il perdue. Aujourd’hui, il est réduit à un maigre 140 minutes, sans édition DVD en vue…

    Écrit par Pierre Lachaine
Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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