Ce petit écran qui se veut grand

(Paru sur le blogue de Séquences. Avril 2015 : Je ne serais pas aussi prompt aujourd’hui à qualifier les séries télévisées de cinéma : il y a, comme noté ci-bas, la question de l’image et de la mise en scène, mais de mauvaises images et des mises en scène pauvres, il y en a amplement au grand écran, ce n’est pas suffisant pour distinguer. Il y a surtout la question de la durée et du format sériel, pas du tout mentionné dans ce texte, et qui est pourtant essentiel : la division par épisode me semble assez peu favorable à la projection d’un monde essentielle au cinéma, la brisure dans la continuité donnant une impression d’artificialité, d’univers refermé sur lui-même, bien plus que d’un monde se poursuivant en notre absence. Mais comme le cinéma n’est plus du monde projeté aujourd’hui de toute façon, cette distinction est plutôt nostalgique : la série télé est en fait très proche du cinéma 2.0. D’autant plus, d’ailleurs, que le cinéma se rapproche beaucoup aujourd’hui de la série avec l’univers Marvel ou les adaptations d’Harry Potter et autres Divergent, quoiqu’il s’agisse encore d’exceptions.)

De nos jours, ce titre va de soi, on ne se pose même plus la question de la valeur de la télévision tellement la réponse semble évidente, chaque année nous amenant son lot de séries que l’on aime bien qualifier d’audacieuses et de matures. De plus, cette coïncidence ne manque jamais d’être soulignée, le cinéma serait en déclin, rongé par un capitalisme féroce allergique à toute création autre que monétaire, il ne proposerait plus que des produits dérivés – pas qu’à Hollywood d’ailleurs, même Oncle Boonmee est une adaptation, c’est dire l’ampleur du désastre! Le cinéma, il faut croire, serait rendu à la télévision, d’ailleurs tous les cinéastes s’y mettent, des meilleurs (Martin Scorsese et Todd Haynes pour Boardwalk Empire et Mildred Pierce respectivement) aux pires (Frank Darabont pour Walking Dead). Et pourtant, qu’est-ce qu’il y a de grand à la télévision? Certes, la fiction télévisuelle est beaucoup plus respectable qu’elle l’a déjà été, mais l’innovation est vraie surtout du point de vue du récit; l’image, elle, demeure largement inintéressante et accessoire, aussi petite qu’elle l’a toujours été. Ce qui est grand, en général, c’est la narration, l’ambition, la densité des personnages, la complexité dramatique – mais l’image? Elle est plus belle qu’auparavant, on n’est plus à l’époque du betacam et des murs de carton, l’esthétique est plus travaillée, j’en conviens, mais cette amélioration me semble bien superficielle, on a simplement compris qu’un directeur photo peut mieux éclairer un décor qu’un électricien.

Pourquoi alors comparer aussi fréquemment la télévision et le cinéma, pourquoi tous les blogueurs cinéma y vont de leur chronique sur la vitalité des séries télévisées américaines, en profitant pour se désoler au détour d’une phrase de la vacuité du cinéma hollywoodien contemporain? Ou plutôt, la véritable question, qu’il faut régler avant tout, avant de proposer une quelconque comparaison ou de déclarer la guerre entre deux formes qui ne sont peut-être pas si distinctes : est-ce qu’une série télé, c’est aussi du cinéma? La réponse est simple : oui, bien sûr (ce qui exclut d’emblée l’idée d’une guerre). Le cinéma est un art impur se nourrissant des arts classiques, une sorte de produit usiné mâtiné de Grand Art. Ou encore, pour reprendre grossièrement les termes de Stanley Cavell, le cinéma se situe à la jonction entre ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas, effaçant cette frontière au point de la rendre caduque. La télévision comme le cinéma sont des industries à images d’où émergent de grandes œuvres, miraculeusement semble-t-il parfois (d’où l’inutilité de s’acharner contre un Hollywood qui serait trop capitaliste, la force du cinéma résidant beaucoup dans ce miracle), et ils se nourrissent si bien l’un de l’autre qu’ils en deviennent souvent méconnaissables. À partir de quels critères, alors, pourrait-on les distinguer?

Cette ambiguïté identitaire (qui n’en est pas une puisqu’il s’agit d’une identité commune) parcourt tout le discours usuel sur la relation entre le cinéma et les séries télés, au point d’en être littéralement insignifiant. Par exemple, même si on prend rarement la peine de le préciser, lorsque l’on se plaint d’un déclin du cinéma, il n’est pas question de la qualité du cinéma mondial, on ne parle que du made in USA, et quand on parle de la télévision, on pense presque uniquement aux chaînes câblées, à HBO en particulier, ce qui représente une fraction minime de la production télévisuelle (et si on enlève ces séries télés, que reste-t-il à cette pauvre télévision? Le néant…) En réalité, on ne compare par la télévision au cinéma, mais les séries télés au cinéma (et en particulier les séries américaines), donc le cinéma au cinéma. Première tautologie. Ensuite, comment ne pas voir l’ironie : alors que d’un côté on se plaint d’un cinéma de moins en moins pertinent, de l’autre on vante des séries télés en disant qu’ils font du cinéma. La jauge de qualité demeure donc, dans tous les cas, le cinéma. Évidemment, me dira-t-on, puisque les séries télés sont du cinéma, vous venez de le dire, mais ce n’est pas comme si on prenait la peine de le préciser, au contraire le cinéma et la télévision sont toujours présentés comme deux arts distincts dont l’un s’avèrerait subitement supérieur à l’autre, d’où la tautologie. Le réflexe de défense se comprend, la télévision a été si négligée jusqu’à maintenant, trop réduite à son simple aspect commercial et populiste, qu’elle tente d’asseoir sa légitimité en se comparant au cinéma, lui qui a dû subir les mêmes affronts il n’y a pas si longtemps, combat ardu contre des critiques malveillantes et obtuses qui s’est terminé par l’obtention officielle de son titre de septième art : ainsi, on dit d’une bonne série télé qu’elle est comme un bon film comme on disait en ces temps obscurantistes qu’un bon film est comme un bon roman. Rien d’étonnant alors à ce que des critiques de cinéma se mettent à défendre ces séries, puisqu’il y a là tout un enjeu vivant et frais, il y a encore toute une politique des auteurs sériels à rédiger.

Jusque-là, la confusion se comprend, le discours peut encore être démêlé et faire sens, mais la tautologie elle-même devient tautologique avec ce satané adjectif de « télévisuel », qui, malgré cette supposée richesse de la télévision actuelle, désigne encore et toujours une tare lorsqu’appliqué au cinéma, le mot servant à signaler un visuel statique et sans profondeur. La télévision n’est donc bonne que parce qu’elle fait du cinéma et non plus de la télévision, le cinéma devient mauvais lorsqu’il fait de la télévision, une situation d’autant plus confuse que l’on répète souvent que la télévision imite maintenant très bien son grand frère… mais il y a déjà trente ans que l’on reproche à celui-ci d’appauvrir son langage en imitant celle-ci! Qu’est-ce dire, que de la « bonne » télévision imite le cinéma qui imite la « mauvaise » télévision, ou, en d’autres termes, que le cinéma (c’est-à-dire cette « bonne » télévision qui est en fait du cinéma) imite le cinéma qui imite la télévision? Il ne manquerait plus que le cinéma recommence à imiter la télévision (c’est-à-dire cette « bonne » télévision qui est en fait du cinéma) pour regagner son honneur perdu…

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Bon, ici on m’accusera avec raison de mauvaise foi: il suffit, pour s’en sortir, de dire que les films de la télévision imitent les films du cinéma, je m’obstine sur une mineure question de dénomination. Je n’en suis pas si sûr : au contraire, cette confusion dans le langage apparemment sans conséquence explique très bien pourquoi l’on peut lire si souvent aujourd’hui que ces séries télés, ces films de la télévision, sont si supérieurs aux films produits pour la salle. Car, et là, question confusion, ça devient carrément le bordel, qu’est-ce que l’on entend par ce mot de « télévisuel »? La télévision, ce n’est pas que les fictions d’HBO, c’est aussi le téléjournal, les téléréalités, les talk-shows, le sport en direct et les publicités qui entrecoupent tout ça. Qu’est-ce alors qu’une « bonne » émission de télévision? Qu’est-ce qu’il y a de commun entre Un souper presque parfait, 19-2, La poule aux œufs d’or, un match de hockey et une publicité de Brault et Martinault, outre qu’ils sont tous présentés à la télévision? Rien : la télévision n’est qu’un médium, un diffuseur de contenu, elle peut d’ailleurs diffuser du cinéma, mais le contraire n’est pas vrai, le cinéma n’est pas un simple dispositif de projection (faut-il le dire, les publicités présentées en salles avant la projection ne sont pas du cinéma). Qualifier une série ou une émission de « bonne télévision », c’est ne rien dire du tout, ça signifie en fait que le signal s’est bien rendu jusqu’au téléviseur et que la réception était parfaite, on ne fait que qualifier un médium. D’ailleurs, il n’y a pas d’esthétique télévisuelle (autre que celle du meuble lui-même) et cette fameuse influence de la télévision sur le cinéma est avant tout d’ordre technique, dans la mesure où le cinéma a dû s’adapter à être diffusé sur le petit écran : quand la télévision a commencé à diffuser du cinéma, la forme rectangulaire de l’image-cinéma était coupée aux extrémités pour entrer dans la forme carrée du téléviseur (on voit bien déjà tout le respect que la télévision porte à l’image). Les cadreurs au cinéma ont réagi à la situation en prévoyant que leurs images seraient éventuellement coupées, concentrant l’action en un point du cadre pour être certain que le film demeure lisible même si amputé d’une portion de l’image (ce n’est pas une fabulation de ma part, bien des directeurs photo en témoignent encore). Pourquoi y a-t-il tant de discussions filmées en champ contrechamp par-dessus l’épaule depuis une trentaine d’années à Hollywood? Parce que ça facilite la diffusion télévisuelle, il est facile de couper la partie de l’image montrant une épaule floue pour ne garder visible que le personnage qui parle. Les plans par-dessus l’épaule étaient rares avant l’arrivée de la télévision, ils sont maintenant légion (au point qu’ils inspirent le suicide à Steven Soderbergh, et franchement à moi itou); même si la télévision diffuse dorénavant le cinéma en conservant le bon format d’image, la technique semble vouloir rester, par habitude peut-être, ou parce qu’on tourne en rond dans les tautologies visuelles depuis bien trop longtemps. Le cinéma n’a donc pas imité une esthétique télévisuelle qui n’existe pas, il s’est adapté à une nouvelle forme de diffusion trop populaire pour être ignorée.

Et voilà bien tout le problème : cette esthétique appauvrie qui s’adapte au petit écran, c’est exactement celle que les séries télés piquent au cinéma (ou plutôt, puisque le cinéma ne peut rien piquer au cinéma, il s’agit dans les deux cas d’une esthétique très similaire, que l’on décrie d’un côté en la vantant de l’autre), c’est donc ce niveau zéro de mise en scène qui pourrit le cinéma hollywoodien depuis plusieurs années, celui sur lequel j’ai déjà écrit ici à quelques reprises (et j’oserais dire que dans bien des séries, les pires tics sont amplifiés au point d’en devenir agressants), cette même absence de mise en scène qui est le principal responsable de ce fameux déclin dans la qualité hollywoodienne. Et cette esthétique partagée explique pourquoi les séries américaines nous apparaissent si supérieures au cinéma américain, celles-ci reposant sur des scénarios incontestablement plus complexes et aboutis : en l’absence de mise en scène, on ne peut comparer que les textes. Des textes souvent formidables, à n’en point douter, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de mauvais cinéma.

À ce point, il faut bien l’avouer : j’écoute peu de télévision, même ces séries si vantées, je n’en suis donc pas le meilleur juge. J’ai pourtant essayé d’en écouter plusieurs, abandonnant la plupart du temps au bout de quelques épisodes, parfois une ou deux saisons complètes, il n’y a que The Wire que j’ai écouté du début à la fin, parce qu’il s’agit d’un véritable chef-d’œuvre, la meilleure narration filmée de ce nouveau millénaire, et je terminais cette semaine la première saison de Treme, du même David Simon. À part ces deux séries de ce mec, tout, à la télévision, m’indiffère (ou m’horripile dans le cas de ce qui sort d’Alan Ball). Mais même dans le cas des deux séries de Simon, bien qu’elles ne soient pas dénuées de mise en scène, bien que l’image y tienne un rôle de premier plan, par le casting notamment, il s’agit d’abord et surtout de grands textes (d’ailleurs, pour une fois, les critiques ne comparaient pas The Wire à un bon film, mais à Dickens et Balzac). J’ai cru comprendre qu’il faudrait que je me lance dans Mad Men, les réalisateurs de cette série semblant vouloir user d’un langage visuel proche d’un authentique classicisme hollywoodien, d’une véritable mise en scène donc, ce qui pourrait me faire mentir (en tout cas il y aurait une jolie exception), ce dont je doute toutefois – sans raison valable, j’ai de tels préjugés parfois…

Mais suffit les préjugés, tout ça mérite nuance et éclaircissement, j’y reviendrai donc la semaine prochaine, à partir de ce que The Wire et Treme accomplissent si bien.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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