Vengeance!

(Paru sur le blogue de Séquences. Avril 2015 : Franchement, je ne sais pas pourquoi j’étais si enthousiaste face à ce film. Je ne l’ai jamais revu, mais aujourd’hui j’en penserais probablement tout le contraire!)

Je l’ai déjà dit souvent sur ce blogue, quelquefois aussi dans la revue elle-même : ces temps-ci, le cinéma, c’est en Asie que ça se trouve, peu importe que l’on préfère le cinéma plus contemplatif (de Jia Zhang-ke à Hou Hsiao-hsien, en passant par Tsai Ming-liang et Apichatpong Weerasethakul) ou le cinéma plus narratif, celui que l’on dit « de genre », une dénomination bien réductrice pour désigner des films si éclatés (suffit d’ouvrir un catalogue de Fantasia pour en trouver des exemples). Cette semaine prenait l’affiche le dernier Kim Jee-woon, I Saw the Devil, nouvelle preuve, s’il nous en fallait une, que le cinéma sud-coréen est parmi les plus grands présentement. Reprenant le sempiternel thème de la vengeance qui déjà avait fait la renommée de son confrère Park Chan-wook, Kim prend le contre-pied de ce dernier en substituant au baroque opératique de Oldboy et de Lady Vengeance une quasi-abstraction narrative, le récit se réduisant au strict minimum, alors que la violence, elle, demeure grandiloquente comme il se doit, aussi belle (esthétiquement) qu’éprouvante.

Avant qu’on ne m’accuse d’incohérence, il me faut revenir sur l’un de mes premiers textes pour ce blogue, alors que je parlais de la soi-disant sobriété des 7 Jours du Talion de Podz. Essentiellement, j’écrivais que Podz et son scénariste Patrice Sénécal ne laissent aucune place à la réflexion alors qu’ils prétendent à l’ambiguïté morale, qu’il y a une telle surenchère de la violence infligée à la victime du vengeur que toute possibilité de réflexion « œil pour œil » en est annihilée. De plus, le point de vue y est faux, il ne faut pas condamner la vengeance parce qu’elle transforme le vengeur en monstre, c’est le regard sur la néo-victime-ex-bourreau qui importe, il faut que le cinéma apprenne à considérer ces pédophiles, meurtriers et violeurs comme plus qu’un sac à viande utile à se défouler, il faut dépasser ces stupides étalements de violence supposés condamner ce défoulement, un dépassement impossible tant qu’on n’ose pas redonner le visage humain à ces sacs de viande, l’enjeu se trouvant justement là, dans ce pardon à accorder et cette humanité à honorer. À première vue, Kim ne fait pas mieux que Podz, son film est même plus évidemment spectaculaire, la violence y est volontairement jouissive, suresthétisée et extrême, et le film nous colle de si près à son action qu’il est difficile d’y trouver un quelconque espace de réflexion. De plus, on nous ressort ce même refrain du vengeur qui devient un monstre à force de poursuivre sa quête en suivant de trop près les traces bestiales de sa victime. A priori donc, Kim semble jouer platement dans ce torture porn débile en se délectant de l’inventivité de sa violence.

« He can’t become a monster to fight a monster », nous sommes dans une réflexion du même acabit que le « Té pire que moé! » des 7 Jours du Talion, la réplique sonne d’ailleurs aussi malhabile dans les deux cas, c’est une explication d’enjeux déjà forts limpides dans un contexte de surcroît parfaitement ridicule. Mais cette maladresse de scénario est rachetée chez Kim par la démarche servant à illustrer cette idée : alors que Podz cherche une certaine densité psychologique, du moins dans le personnage de Claude Legault, alors qu’il tente de rester à une certaine distance nous permettant, doit-on croire, de réfléchir les actions posées, Kim au contraire ne prétend à aucun réalisme, aucune psychologie définie, il s’agit avant tout pour lui d’un exercice de mise en scène s’articulant autour de cette idée du vengeur monstre. Ce qui m’agace plus que tout dans le film de Podz, c’est bien cette prétention de faire un film sérieux sur un sujet difficile que l’on aborde de la pire façon qui soit, par cet angle qui est celui que l’on voit dans tous les films du genre, à très peu d’exception près, ce cliché (vrai, mais très réducteur) de la violence engendre la violence que l’on voit exploiter dès que l’on veut à la fois, et bien hypocritement, montrer cette violence et la dénoncer (ou en tout cas la réfléchir, la présenter comme distanciée et ambiguë moralement).

Et il faut bien dire que je déteste ces films de vengeance personnelle ultraviolente, la trilogie de Park Chan-wook me laisse d’ailleurs parfaitement indifférent, et je suis allé voir I Saw the Devil simplement parce que je ne savais pas qu’il s’agissait d’une nouvelle variante sur le genre, mes rapides lectures préliminaires m’avaient donné l’impression qu’il s’agissait plutôt d’un thriller policier, d’une enquête procédurale sur un tueur en série. Lorsque je compris enfin, après vingt minutes, que j’allais devoir subir un nouveau film de justicier personnel, ma peine fut d’autant plus grande que ces premières scènes étaient absolument sublimes : l’introduction du personnage principal, Kim Soo-hyeon (interprété par Byung-hun Lee), est aussi efficace que concise, elle se fait par un court plan-séquence dans lequel Soo-hyeon parle au téléphone à sa femme alors qu’il est au travail, le plan nous présentant en quelques moments tout ce que l’on a besoin de savoir sur lui, sans avoir à le dire, le tout passant par l’interaction entre lui, sa femme et ses collègues de travail. Il y a ensuite le meurtre de cette femme, bien entendu, une situation éculée (une femme dans une auto en panne au milieu de nulle part) qui nous apparaît comme neuve, avec cette atmosphère semi-poétique de neige nocturne, une angoisse bien orchestrée dans une mise en scène toujours surprenante, évitant toutes les facilités habituelles. Puis il y a, surtout, cette battue, dont le mouvement et le chaos traduit parfaitement la confusion de Soo-hyeon et de son beau-père, leur désespoir nous prend immédiatement à la gorge, en quelques plans nous avons l’impression d’avoir partagé ces émotions avec les personnages, nous avons été si près d’eux qu’ils nous sont déjà précieux.

Et subitement, sans aucune transition, sans prendre le temps d’étirer encore un peu ce deuil fugace, Soo-hyeon quitte son emploi dans les forces spéciales, ramasse quelques dossiers de criminels, et le voilà cinq minutes plus tard en train de tabasser des suspects. Toute notre empathie accumulée jusque-là (ou en tout cas la mienne) s’écroule d’un coup, on ne reconnaît plus cet homme qui quelque temps auparavant nous apparaissait si doux, si sympathique (sa conversation au téléphone nous le montrait charmant, plein d’humour), et cette humanité qui nous était donnée d’emblée disparaîtra dès lors jusqu’au plan final, elle ne surgit plus que brièvement, lors de doutes qui effleurent, évanescents, sur son visage qui autrement reste fermé. Cette césure, déjà, me trouble plus que toute la violence qui s’ensuit : le personnage ne devient pas progressivement un monstre, il en est un dès qu’il entame sa quête de vengeance. Dans les 7 Jours du Talion, on nous donne toujours l’impression que le personnage de Claude Legault peut être sauvé, ce qui d’ailleurs semble être le cas, à la fin, quand il dit ne pas avoir tué sa victime, comme si ce dernier geste de clémence pouvait pardonner les atrocités précédentes. En fait, il y a là un doute, le seul qui marche bien dans le film, grâce à un dernier plan laissant enfin toute la place à la présence de Legault. Le film de Podz fonctionne donc sur un suspens tournant autour de la question du « va-t-il le tuer ou non? », ou « la police interviendra-t-elle à temps pour l’empêcher de poser le geste fatidique? », des questions qui trouvent réponse dans le dernier plan, mais heureusement celle-ci ne clôt pas la réflexion, elle la pousse plutôt (enfin) dans la bonne direction « oui, mais il était peut-être déjà trop tard ».

I-Saw-the-Devil

Il était déjà trop tard, aussi, pour que le film puisse rattraper ses errances précédentes, son suspens étant bâti sur une question idiote, une question avec laquelle ne s’encombre pas Kim Jee-woon. Dans I Saw the Devil, dès la première rencontre entre le vengeur et l’assassin de sa femme, il est évident que la chasse ne pourra se terminer que par la mort de l’un ou de l’autre, il est impossible de douter de la volonté de Soo-hyeon d’aller jusqu’au bout de son projet de justice personnelle. Il me fallut ainsi presque une heure pour me remettre de ma déception, pour comprendre ce que le film tentait de faire, je subissais jusqu’à cette illumination ces séquences répétitives de duel sanglant : car ce motif apparemment (vengeance!) est ici complexifié par la personnalité du tueur, Kyung-chul (un Choi Min-sik à la présence extraordinairement malsaine), qui en fait n’en a pas de personnalité ou de psychologie. Kyung-chul n’est qu’une abstraction, un tueur sans émotion, il est littéralement un monstre (rien ne semble pouvoir le tuer), une pure incarnation du Mal. Il n’y a donc pas ici à s’inquiéter d’un manque d’humanité, d’un regard qui serait trop méprisant envers la néo-victime-ex-bourreau, puisque le film fonctionne sous le mode de l’allégorie. Soo-hyeon veut faire souffrir Kyung-chul, lui faire subir les mêmes tortures qu’il a infligées à sa femme. En fait, Soo-hyeon veut surtout entendre cette souffrance, il veut se repaître de cette douleur, mais il n’a devant lui qu’une abstraction, et on ne peut pas torturer une image. Le film nous montre Kyung-chul comme un concept, car il n’est rien de plus pour Soo-hyeon; on ne se venge pas sur un être humain, mais sur l’idée que l’on se fait de lui. La violence infligée ne peut donc pas apaiser puisqu’on ne peut pas tuer une idée, elle subsistera bien après la mort de l’homme qu’elle cache. Le duel final n’est que l’illustration de cette idée, Kyung-chul refusant jusqu’au dernier moment de laisser paraître cette souffrance que Soo-hyeon veut tant entendre. Et cette image du Mal, Soo-hyeon sait bien qu’il la porte tout autant, il ne tente jamais de justifier ce qu’il fait, ou de convaincre les autres du bien que ça lui apporte, il se sait un monstre. Le « je » et le « diable » du titre sont réversibles, ils s’appliquent indifféremment l’un et l’autre à Soo-hyeon et à Kyung-chul – du moins jusqu’au dernier plan du film, qui vient enfin faire éclater la froideur de Soo-hyeon, nous ramenant au deuil et à l’émotion écartés pendant toute cette chasse, et cette humanité qui revient d’un coup montre parfaitement la vanité de ce qui précède en nous ramenant à l’émotion si forte de l’introduction, comme si ce projet de vengeance n’était qu’un cauchemar échouant à exorciser cette douleur si intense, qui ne peut finalement que fondre doucement dans les larmes.

Ainsi, I Saw the Devil ne porte pas plus loin la réflexion habituelle tenue par les films de justice personnelle : la vengeance ne sert à rien, ça ne ramène pas l’être cher, la violence n’apporte aucun réconfort, pour tuer un monstre il faut devenir un monstre, on connaît très bien la chanson. Mais le film ne prétend pas dépasser ces clichés, l’intérêt repose, comme toujours, dans sa démarche, c’est-à-dire dans cette façon de traduire la réflexion en pure mise en scène, le scénario se réduisant à un simple schéma. Encore là, il n’y a rien de bien original dans cette méthode, c’est celle de tout bon film asiatique ultraviolent, avec leurs intrigues accessoires permettant l’enchaînement de séquences sanglantes rivalisant d’inventivité dans l’expression de la violence. Et comme dans tout bon film asiatique ultraviolent, ce spectacle est assumé comme tel, Kim Jee-woon ne cache jamais son plaisir de filmer cette violence. Il serait vain d’ailleurs de vouloir condamner la beauté plastique de ces scènes sous prétexte d’un esthétisme immoral, ou de ne pas vouloir les applaudir comme on le ferait volontiers à Fantasia, car contrairement à ce que l’on voit usuellement dans le cinéma occidental, ce spectacle n’entrave pas la réflexion, il se confond avec celle-ci, ce qui serait impossible dans le cadre d’une scénarisation plus classique reposant sur un suspens construit autour de l’identification aux personnages, ou sur des gestes qui prennent ainsi, inévitablement, une tournure démonstrative, le spectacle venant alors toujours à l’encontre des personnages. Ce que Kim Jee-woon a compris, à l’instar de bien de ses confrères asiatiques, c’est les vertus de ce spectacle qui peut s’offrir en soi comme réflexion, d’une mise en scène qui peut être aussi expressive qu’accessible sans avoir à s’encombrer de l’usuel attirail scénaristique. La réflexion peut bien être simpliste, et plutôt vaine, je ne saurais bouder mon plaisir devant du si beau cinéma.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *