Le spectateur idéal

(Paru sur le blogue de Séquences.)

Jozef Siroka rapportait sur son blogue de cyberpresse en début de semaine un article de Dan Kois, un critique de cinéma américain avouant s’ennuyer devant ces films lents et contemplatifs que l’on se doit d’aimer si l’on veut être admis dans le camp des bons cinéphiles. Ce texte de Kois est à la fois insignifiant et révélateur : insignifiant, car l’auteur se contente de nous dire que lui n’aime pas les films lents, et on se demande un peu pourquoi il avait besoin de nous le dire. Pas d’attaque ici contre un cinéma d’auteur conformiste, contre une lenteur utilisée pour leurrer des cinéphiles et des festivaliers qui aiment inconditionnellement tout ce qui s’oppose radicalement à Hollywood, il n’y a qu’un simple aveu de ne pas aimer un certain genre de films, ce qui est bien anodin. Révélateur, parce qu’à en croire Kois il serait important d’aimer ces films lents et contemplatifs, on ne peut pas être pris au sérieux si l’on dit préférer le vite au lent, il y aurait donc une sorte de pression entre cinéphiles obligeant à aimer certains films. Que Kois annonce ses préférences du bout de la plume, en se sentant carrément coupable d’avoir des goûts différents de ses collègues, c’est plutôt inquiétant, on se demande où ont disparu nos Pauline Kael, ces critiques qui n’en avaient rien à foutre du consensus. La pression qu’il décrit, obligeant le bon cinéphile à aimer certains films, est sans doute réelle, et il est certainement préférable pour un critique d’aimer les films lents, sinon on risque l’ostracisme, mais en réalité Kois peut bien aimer les films qu’il veut, pour être un bon critique il suffit de savoir les défendre. Et justement, son texte est révélateur aussi par la façon que Kois décrit son ennui, comme s’il sentait que celui-ci avait une valeur, mais qu’il ne savait pas la cerner, comme s’il ne parvenait pas à décrire son expérience, ce qui est bien plus grave pour un critique que de ne pas aimer les « bons » films.

C’est ainsi qu’il parle de Meek’s Cutoff, le dernier film de Kelly Reichardt (Old Joy, Wendy and Lucy), un western minimaliste et silencieux, comme tout bon film d’auteur qui se respecte : « As a viewing experience, “Meek’s Cutoff” is as closed off and stubborn as the devout settlers who populate it. (“Pleasureless,” raved David Denby of The New Yorker! “There is not much action,” noted A. O. Scott of The Times!) By the end, I could sympathize with the settlers’ exhaustion; I felt as if I’d been through a similarly grueling experience. Which is to say, it affected me viscerally, and I’ve found myself thinking about it over and over since. But during the time I actually watched the film, I had trouble staying planted in my seat with my attention focused on the screen, as the long dissolves from one wind-blasted plateau to another sent my thoughts blowing in a dozen directions. » Je n’ai pas vu le film, encore inédit ici (ça tiendrait du miracle de le voir sur un écran montréalais), alors je ne saurais dire s’il est réellement ennuyant. De toute façon, un film qui envoie mes pensées se balader dans douze directions à la fois, je n’ai rien contre, penser à autre chose durant la projection d’un film n’est pas un crime. Et d’ailleurs, cette errance mentale ne détériore pas nécessairement notre expérience du film : même si Kois s’est ennuyé durant Meek’s Cutoff, il dit toutefois avoir été atteint viscéralement, et à moins d’une enflure de vocabulaire, être touché aussi profondément par une œuvre est chose rare, je ne peux donc pas croire que cet ennui soit fondamentalement mauvais.

Kois note ses impressions, il rapporte ce qu’il a ressenti, mais il ne sait pas quoi en faire, il n’arrive pas à donner un sens à ses émotions (à sa défense, son article n’est pas une critique du film, dans le contexte il n’a peut-être pas besoin d’aller plus loin, mais le paradoxe relevé dans la citation ci-dessus est assez éloquent). En général, cette difficulté à appréhender un film « ardu » tient surtout à une impossibilité ou à un refus de regarder une œuvre dans les termes qu’elle nous propose. Je dis bien en général, car il est bien possible de ne simplement pas aimer la lenteur au cinéma, mais il faut au moins être capable de dépasser ce type de préférence personnelle pour tenter de définir ce qui se trouve dans le film, sinon on fait un bien piètre critique. Cependant, je suis d’avis que si l’on fait déjà cet effort de se tourner vers l’œuvre, même avec réticence, des préférences aussi vagues que « ne pas aimer les films lents » ou « les comédies musicales », ou « les films d’horreur », peu importe, ces préjugés finissent par s’effacer. Une œuvre suppose toujours un spectateur idéal, elle s’érige sur un horizon de sens qu’il faut tenter de déceler avant de la juger, peu importe si au final on veut lui jeter des fleurs ou des tomates. De façon superficielle, cela veut dire qu’on n’entre pas dans une salle pour voir Meek’s Cutoff de la même manière que l’on s’assoit devant le dernier Pirates of the Caribbean. Plus important, cela veut dire qu’on ne peut pas s’attaquer à un film sans même examiner ce sur quoi il repose, on ne peut pas refuser la lenteur de Meek’s Cutoff sans se demander pourquoi Kelly Reichardt l’utilise.

Le premier travail du critique est de définir ce spectateur idéal pour en faire partager au moins partiellement le point de vue. Il est à noter que l’utilisation du singulier dans cette dernière phrase ne signifie pas qu’il n’y a qu’une seule façon de regarder une œuvre : puisque ce spectateur supposé par l’œuvre tient de l’idéal, on ne peut que se rapprocher de sa position sans jamais l’atteindre. Plus l’œuvre est grande, plus il y a de chemins qui y mènent, et comme toujours c’est le voyage qui compte. La destination, utopique, est ce point où l’horizon de l’œuvre s’ouvre à nous, où tous les chemins sont visibles, une ligne d’arrivée hors d’atteinte pour toute œuvre d’art digne de ce nom. Le critique se doit donc de parcourir un ou plusieurs de ces chemins, de tenter de cerner cette destination, ce qui ne peut pas se faire s’il refuse d’emblée les avenues proposées par l’œuvre, s’il refuse de s’y engager. Tous les films ne sont pas de grandes œuvres, il y a souvent des voyages à sens unique (au moins, il y a alors un déplacement), parfois on dirait même qu’il n’y a pas de destination. Dans ces cas, on ne bouge même pas, et c’est le problème des films qui veulent s’adresser à tous et donc à personne, pour qui il n’y a pas de spectateur idéal, il n’y a plutôt que des spectateurs, informes et indifférents, aucun horizon de sens ne soutient l’œuvre, qui ne peut donc pas s’ériger, faute de fondation; c’est ce qui est « platte », superficiel, unidimensionnel, etc.

C’est le cas d’un film comme Gerry, la biographie de Gerry Boulet qui sort mercredi prochain, et la troisième bagatelle québécoise de l’année (après Funkytown et French Kiss, à côté desquelles je tiens Angle Mort pour un chef-d’œuvre). Gerry n’est pas à strictement parler un mauvais film : c’est assez bien foutu, la technique est au point, on peut méprendre Mario St-Amand pour Gerry Boulet et se dire, avec raison, « Quel bon acteur! », les dialogues se laissent écouter (ils ne sont pas vraiment bons, mais des dialogues corrects c’est déjà chose rare dans le cinéma québécois), et on peut même avoir l’impression parfois qu’il y a, oui oui, de la mise en scène. Impression passagère, bien sûr, puisqu’une mise en scène doit reposer sur quelque chose; or, Gerry, c’est le néant, une biographie sans enjeu, sans idée, sans point de vue. Il n’y a pas de spectateur idéal ici, pas d’horizon de sens, pas de voyage à faire pour s’y rendre, dès la première image tout est donné, Gerry aime la musique, et c’est dans le fond tout ce que le film veut nous dire (c’est quand même long, deux heures, pour nous dire que Gerry aime la musique). Comme le dit Kois dans son article, il peut être difficile d’écrire sur un film lent ou moins conventionnel, mais en réalité je serais bien plus désemparé si j’avais à écrire une critique de Gerry, je serais obligé de sortir ma checklist et de noter consciencieusement les bons et les moins bons points pour tenter de cacher le fait que je n’ai rien à dire, ce qui dans le fond serait à l’image du film.

Nous voilà au point où il faut éclaircir les intentions de ce texte : se rapprocher tranquillement de ce The Tree of Life qui sort sur nos écrans vendredi prochain. Non, Gerry ne m’intéresse pas, les films sans enjeu non plus, pour l’instant il y a juste assez d’espace dans ma tête pour y contenir le dernier film de Terrence Malick (vous me direz peut-être que j’ai une petite tête, mais attendez de voir le film), dont justement les critiques négatives semblent avoir omises de se poser les bonnes questions, refusant d’aborder le film selon les termes qu’il propose, des exemples particulièrement éloquents de jugements portés à l’aveugle, sans même lancer un regard vers l’œuvre. À la sortie d’Oncle Boonmee, je notais quelque chose de similaire, une symétrie dans les opinions positives et négatives émises sur ce film, les mêmes mots et les mêmes expressions revenaient de part et d’autre, mais d’un côté on aimait le lent et le contemplatif, alors que de l’autre on s’en plaignait. Ce qui m’agaçait, c’est que personne n’allait plus loin que cette évidence : Oncle Boonmee est un film lent, et on se retrouvait alors devant des préférences personnelles, ceux qui aiment le lent et ceux qui ne l’aiment pas. Le film dans tout ça, et son spectateur idéal? Des fantômes entre les lignes. Même constat aujourd’hui pour une partie de la critique de The Tree of Life (cette fois par contre il y a de très beaux textes, j’y reviendrai). Je ne veux pas trop m’avancer pour l’instant dans une critique proprement dite du film, mais les reproches adressés à Malick permettent de soulever des questions pertinentes, qu’il nous faudra résoudre bientôt. Ainsi, que reproche-t-on, en somme, à ce The Tree of Life?

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Prenons Jean-Michel Frodon, l’ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, qui semble en vouloir à la naïveté, à une imagerie trop kitsch, un propos pseudo-métaphysique proclamé en plus d’une manière pompeuse : « Après une citation du Livre de Job, d’abord une bonne demi-heure d’imagerie new age, accompagnée d’une voix off psalmodiant invocation à l’être suprême et allusions pieuses un tantinet confuses, salmigondis de références bibliques, d’images de matière stellaire, d’éruption volcanique, de référence à la naissance de l’univers, montage des anneaux de Saturne avec des spermatozoïdes et des cascades, c’est le flux de la vie dans le cosmos, quoi, tu vois? » ou « cette interminable illustration sulpicienne frappait surtout par sa naïveté » Richard Schickel (vénérable critique américain devenu imbécile lorsqu’il a écrit un livre pour dire que le cinéma de Robert Altman est mauvais puisque ce cinéaste était alcoolique) semble aller dans le même sens lorsqu’il écrit : « He does make beautiful images—though I think they are more self-conscious intensifications of conventional screen imagery than they are highly original », comme si Malick brandissait trop fièrement des images qui tiendraient plus de la carte postale et du fond d’écran (ça, ça revient souvent pour The Tree of Life) que de l’art proprement dit. À l’Express, même discours, le film est « scotché au sol par un lyrisme de pacotille et un esthétisme à mi-chemin entre le fond d’écran d’ordinateur et le clip de Michael Jackson période Heal The World », ou « Cette Odyssée de l’espace s’avère, en effet, bien terre à terre, livrant sur plus de deux heures un cours de philo pour les nuls. »

Dans une critique plus positive, Serge Kaganski pour les Inrocks souligne lui aussi les mêmes fautes de goût chez Malick : « Le film ressemble parfois à un clip born-again Christian, à une publicité pour secte new age. Les visions cosmiques de Malick ne sont pas toujours d’une grande légèreté, d’une totale finesse, d’une réinvention plastique évidente » ou « Non seulement le sermon malickien occupe une large partie du film, mais ce que dit la voix off surligne lourdement ce que suggèrent déjà les images. » À tout ce beau monde, j’ai envie de demander : « Oui, mais si cet aspect new age, c’était le point de départ, et non la ligne d’arrivée? Et pourquoi refusez-vous à un artiste le droit de s’exprimer par des fonds d’écran ou des cartes postales, est-ce qu’un fond d’écran et une carte postale c’est si simple que ça ne mérite même pas que l’on se demande ce que c’est, qu’il faut en rire d’emblée, sans même tenter de comprendre pourquoi on peut vouloir les utiliser? Si le film est si naïf, que dit cette naïveté, qu’est-ce que ce point de vue candide exprime, qu’est-ce qui le sous-tend? » Cette dernière question, surtout, est importante : Frodon ne nous dit pas si la naïveté qu’il reproche à Malick est celle du discours lui-même ou de la forme que prend ce discours, ce qui n’est pas du tout la même chose. En fait, dans tous ces textes cités, même dans celui appréciateur de Kaganski, rien ne peut nous aider à cerner cet horizon de sens sur lequel bâtit Malick, et dans le cas de ce cinéaste on ne peut quand même pas dire qu’il n’y en a pas, de sens, on lui reproche même le contraire, de trop vouloir embrasser le cosmos entier.

Si on n’aime pas les fonds d’écran, si on n’aime pas la musique religieuse emphatique, si on n’aime pas les prières naïves, les appels à Dieu, à une Nature universelle, au Tout cosmique, peu importe comment on préfère le formuler (déjà, le fait que cette formulation n’est pas évidente devrait nous indiquer que tout n’est pas si simple), on peut bien arriver devant ce The Tree of Life et être déprimé devant tout ce kitsch. Je n’aime pas ce genre de trucs, moi non plus, à l’ordinaire, mais ce serait bête d’en rester là. Pourquoi? Disons d’abord que contrairement à ce que dit Frodon, le discours de Malick ne peut pas être « sectaire », parce qu’il n’y a pas de discours chez Malick, il n’y a que des questions. C’est aussi pourquoi on ne peut pas ne pas comprendre : il ne s’agit pas d’une thèse, c’est une recherche, à laquelle le film nous invite à participer. Il n’y a là rien de nouveau, tous les films de Malick fonctionnent ainsi. De même pour la naïveté, qui a toujours été présente chez Malick. Poser les plus grandes questions avec les mots et les images les plus simples, c’est ce qu’il fait depuis Badlands. Pourquoi s’en étonner aujourd’hui, comme si c’était une révélation? Je donne peut-être l’impression que je refuse la possibilité d’écrire une critique négative de The Tree of Life, ce qui n’est pas le cas, je constate seulement qu’il n’y a pas pour l’instant de critiques convaincantes, qui daignent parler du film et non des préjugés du rédacteur. Que Frodon ou Schickel n’aiment pas les fonds d’écran, ça ne m’intéresse pas, tout comme, à l’inverse, ça ne m’intéresse pas de savoir que ce critique de l’Express (pas le même que plus haut), lui, les aime. Une partie des critiques de The Tree of Life ne nous dit que ça, que certaines personnes aiment le new age et d’autres non. Moi, je n’aime pas le new age, et les fonds d’écran me laissent indifférent, mais j’ai aimé ce film. Voilà, j’ai dit l’essentiel, maintenant je pourrai essayer d’aller plus loin.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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