(8) Hier et aujourd’hui

(Investigations cinématographiques, suite. Paru sur le blogue de Séquences.)

Je n’ai pas eu le choix, après avoir rencontré la semaine dernière cet homme indescriptiblement ordinaire, je devais retourner en arrière et relire tout ce que j’avais écrit à propos de cette investigation pour tenter de trouver ce qui se terrait derrière mes mots, pour voir s’il n’y avait pas quelque intention cachée, et je fus bien surpris de découvrir dans mes premiers textes une piètre tentative de me déresponsabiliser à travers un discours insistant constamment sur mon manque de volonté. Dans le premier article seulement, on trouve ces expressions : « mais la lettre m’avait trop secoué, j’étais déjà envoûté », « un mouvement que suivit machinalement mon regard », « sans que j’en prenne réellement conscience », « ce que je ne parvenais à faire que mécaniquement, par réflexe », « je me serais laissé porter avec le même abandon sur les sons qu’elle produisait », « je ne pouvais que suivre cet homme » et surtout cette phrase, qui m’octroie une veulerie indéfectible : « Mais le silence s’alourdissait autour de ma couardise, j’étais opprimé par son regard scrutateur, me sentant de plus en plus lamentable avec mon attitude fuyante, intimidée, et je commençai à être convaincu qu’elle allait subitement se lever et me quitter sans un mot, me laissant moisir dans mes regrets timorés. » Ça ne s’améliore pas par la suite, la semaine suivante j’écris avoir trouvé mon premier interlocuteur par hasard sur ma route, je justifie ma mollesse par une perte de confiance en la réalité et pendant tout ce temps je me représente attaché sur une chaise, prisonnier d’un sous-sol anonyme. Je ne m’en rendais pas compte alors, mais me décrire ainsi servait à cacher… bon, je m’y remets, reprenons du début.

The Awful truth

J’ai eu le choix de relire mes textes et j’ai décidé de le faire; je m’en rendais parfaitement compte lorsque je les écrivais et je savais pertinemment que je me cachais derrière ce vocabulaire, il serait plus juste de dire que je ne voulais pas me l’avouer. Si je fus étonné en relisant ces articles, ce n’est pas parce que j’y découvrais une façon de me décrire que j’avais oubliée ou dont je n’avais jamais eu conscience auparavant, en fait je fus stupéfait de voir à quel point j’avais insisté sur cette pusillanimité. Depuis deux semaines je vous nargue un peu sur ma situation présente, j’ai avoué avoir inventé mon emprisonnement tout en qualifiant cette histoire de métaphorique, mais je n’ai rien dit sur la nature de cette métaphore. La réalité est bien moins trépidante que ce que j’ai raconté, mais non moins dramatique : peu de temps après avoir été embauché par Lauren Bacall, je me séparai de ma conjointe (enceinte) et de mon fils, que je n’ai pas revus depuis plusieurs semaines. Je ne veux pas entrer dans les détails, il suffit de savoir que cette investigation est la cause de notre rupture, que je dois porter en moi l’entière responsabilité de cette défaite (plutôt une apocalypse) personnelle, et qu’après l’avoir compris (et subi) je me suis retiré du monde. Je ne mentais pas lorsque j’écrivais que je vivais dans ma bulle, loin de ma réalité familiale, ou quand je décrivais un scepticisme aigu me faisant basculer dans un abysse aliénant.

Disons-le sans tarder : aujourd’hui, ça va mieux. Aucune réconciliation en vue, mais j’ai au moins réussi à surmonter mon apathie, à accepter mon scepticisme (est-il possible de vivre sans?) grâce, il va sans dire, à Cary Grant. Si j’ai réussi à sortir de ma chambre d’hôtel la semaine dernière et aller à la rencontre d’un nouvel informateur, c’est grâce à ce que Grant m’a appris, et si j’ai pu cette semaine dialoguer avec mon dernier intervenant, c’est toujours grâce à cette star, qui m’a lancé en une quête introspective ayant abouti sur des révélations personnelles tellement lumineuses que je suis aujourd’hui particulièrement angoissé par mon écriture : comment traduire la portée que cette investigation revêt pour moi, suis-je apte à transmettre la profondeur des changements qu’elle a provoqués en moi? Pire encore, si je parviens à communiquer adéquatement ces idées, il y a toujours le risque que l’on me réplique qu’elles sont terriblement superficielles, d’une telle évidence qu’il fallait être un idiot pour y consacrer autant de mots. Bien sûr, je ne pourrai jamais savoir si je parviens réellement à communiquer adéquatement ces idées, mais dans tous les cas la faute sera mienne : soit je ne parviens pas à décrire ce que je trouve si essentiel, soit je suis obnubilé par des banalités, et à moins d’opter pour une nouvelle déresponsabilisation je ne pourrai pas rejeter le blâme de mon échec sur un lecteur trop stupide.

Je n’ai jamais suivi avec attention la progression de mon enquête, je barrais les noms des informateurs que j’avais rencontrés sans me préoccuper de ceux qui restaient, alors lorsque je repris ma liste cette semaine et que je vis qu’il n’y restait qu’un seul nom, je restai quelques instants paralysé par cette découverte : étais-je déjà si près de la fin? Est-ce qu’une révélation finale m’attendait au tournant de cette discussion, ou un revirement de situation imprévisible remettant tout en question? Et si au contraire il n’y en avait pas, si après avoir interrogé ce dernier individu je ne trouvais pas d’issue à mon investigation, rien qui me permette de me rapprocher encore un peu de Grant? Lauren Bacall ne m’a laissé aucune instruction concernant la conclusion de mon enquête, je ne sais pas si elle tentera de me recontacter pour que je lui rapporte mes trouvailles, si je dois poursuivre mon investigation d’une façon quelconque après avoir interrogé tous mes informateurs (voir plus de films de Gant? trouver de nouveaux informateurs? chercher des indices physiques à Hollywood même?), ou s’il me suffit d’avoir parlé à tous mes suspects pour considérer l’affaire close, résolue ou non. Maintenant que tout est fini, je peux déjà affirmer que je n’ai toujours pas trouvé réponse à ces questions, et je doute que Bacall daigne se présenter à nouveau pour m’aider à les élucider. Il ne me reste plus qu’à espérer que si Cary Grant il y a, il apparaîtra au cours de mon écriture. À moins, bien sûr, qu’il n’a jamais été prévu que je le retrouve, et que ces révélations de nature personnelle qui m’ont tant bouleversé sont le résultat attendu de cette investigation, mais je ne peux croire que cette série d’interrogatoires et cette embauche mystérieuse par une star d’une autre époque ne devaient servir qu’à modifier comment je me perçois. Après tout, durant toutes ces semaines, je n’ai parlé que de cinéma, il me semble que c’est cet art que je devrais apprendre en premier lieu à mieux connaître (et quoi de plus logique : en repensant ma perception du cinéma, je ne peux qu’être renvoyé à moi-même).

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Me voici donc devant l’ultime porte, aussi anxieux que soulagé à l’idée que tout se termine ici, repassant en tête les questions auxquelles je tenais absolument à obtenir réponse, espérant que cette dernière interlocutrice puisse m’aider à éclaircir mes principales incertitudes, à démêler mes ambiguïtés persistantes. Cette fois, je n’hésitai pas : elle m’ouvrit la porte et m’invita à l’intérieur, et dès que je m’assis face à elle et lui présentai ma photo de Grant, je l’assaillis immédiatement d’une question longuement réfléchie, voulant ainsi éviter qu’elle ouvre la conversation et m’encombre de nouveaux problèmes, d’une réflexion inédite, d’un angle d’approche incongru, bref de tout ce que mes intervenants avaient l’habitude de m’offrir; j’avais besoin d’elle pour épuiser mes questionnements.

–     Si vous me permettez, commençai-je, il y a quelque chose qui me chicote. Je suis presque certain de comprendre pourquoi j’ai été embauché pour cette investigation, en tout cas je crois savoir les mots que j’ai prononcés qui ont joué en ma faveur, lorsque j’ai émis cette idée que notre perception du cinéma aurait changée ces dernières années plus que le cinéma lui-même. Est-ce exact?

–       Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, mais ça fait du sens, oui.

–     Bon, peu importe dans le fond, cette idée n’était pas toujours exprimée directement, mais elle était sous-jacente à tous les dialogues auxquels j’ai participé. C’est, dans le fond, ce qu’essayait de me dire ce geek, que les jeux vidéo, en se disant cinématographiques, traduisent une certaine perception contemporaine du cinéma.

–      Oui, les jeux vidéo sont un bon exemple, comme toutes les nouvelles technologies d’ailleurs. Mais il serait plus juste de dire qu’elles modifient notre perception du cinéma et que celui-ci s’adapte à elles. Regarder un film en salle ou sur un écran de téléphone portable, ce n’est pas la même expérience.

–     Évidemment, mais c’est un cas différent du jeu vidéo : ce dernier présente des scènes statiques et sans vie (dans ses cinématiques) et prétend que c’est du cinéma, le portable n’est qu’un pauvre substitut à la salle, un nouvel outil de diffusion.

–       Mais on pourrait dire que le cinéma est souvent statique et sans vie de nos jours, en ce qui concerne les acteurs (la caméra n’hésite pas à bouger elle) et que cette forme de cinéma est parfaite pour les petits écrans. Comment apprécier la structure d’un plan d’ensemble, ou des gestes discrets, sur un écran de quatre pouces? Est-ce que le cinéma a prévu l’arrivée de ce petit écran ou est-ce qu’il s’est adapté à son existence, je ne sais pas, mais ce n’est pas un hasard si le gros plan est aujourd’hui privilégié au détriment du plan d’ensemble.

–        C’est un peu là où je voulais en venir avec ma question : cette investigation semble tourner autour du fait que le dialogue était mieux représenté autrefois au cinéma, entre autres parce que les cinéastes utilisaient plus volontiers des plans larges dans lesquels les acteurs avaient plus d’espace pour s’exprimer…

–    Pour exister, vous voulez dire. Où sont les acteurs aujourd’hui? Dans les conversations, ils sont des têtes parlantes; dans les scènes d’action, ils ne sont plus qu’un mouvement fugitif, leurs actions sont pratiquement imperceptibles dans le chaos du montage. Il n’y a plus d’acteur aujourd’hui, c’est une espèce en voie de disparition. Pensez-y : l’acteur contemporain qui s’exprime le plus avec son corps est sans doute Andy Serkis, M. Gollum et King Kong, mais on ne le voit jamais réellement, son corps, il n’a aucune réalité, il n’est qu’un squelette, invisible sous l’épaisse couche de chair numérique qui le recouvre.

–       Justement, vous et les autres revenez toujours à ça, ces dialogues de têtes parlantes, cette absence du corps, mais il me semble que vous oubliez quelque chose : un visage, ça fait tout de même partie du corps, non? Des yeux, ça sert à s’exprimer autant qu’une posture ou un geste.

–        Évidemment, et les acteurs l’utilisent leur visage. Ils n’ont pas le choix, ils n’ont que ça! Mais vous ne trouvez pas qu’un gros plan c’est insistant? Que de tout filmer avec le même cadrage, au-delà d’un manque de variété ennuyant, ça place tout à égalité, comme si le contenu d’un plan importait peu?

–     Oui, c’est certain, je ne dis pas le contraire, c’est problématique. On me parle souvent de situation éthique ces temps-ci, il est évident qu’il est impossible d’en représenter une sans que le cadre y participe aussi. L’éthique et l’esthétique, c’est la même chose disait Wittgenstein. Or, en filmant tout de la même façon, des pires banalités aux situations les plus dramatiques, l’éthique comme l’esthétique prennent le bord. Leçon de mise en scène numéro un, la plus évidente d’ailleurs : adapter la forme au contenu, trouver la façon la plus convenable de représenter une situation. Un gros plan est quelque chose qui se mérite. Sauf que, et c’est là où je voulais en venir, il me semble que nos acteurs contemporains se débrouillent bien malgré tout, qu’ils sont même souvent le seul intérêt d’un film.

–     Piètre consolation, vous dirais-je. Rien de plus frustrant qu’une bonne interprétation saccagée par un cinéaste qui ne sait pas ce qu’il fait. Exemple relativement récent : dans Frost/Nixon, un film pas si mal considérant qu’il a été réalisé par Ron Howard, il y a cette discussion au téléphone entre un Nixon ivre et loquace et un Frost étonné par ce débit soudain de paroles. Dans le rôle de Nixon, Frank Langella est absolument époustouflant, et Howard a la bonne idée, dans cette scène, de filmer sa performance en continu… jusqu’à ce qu’il décide de délaisser son acteur pour préférer nous présenter un gros plan de la bouteille d’alcool traînant sur sa table de chevet. Le plan est carrément insultant, moins pour le spectateur que pour l’acteur : Howard interrompt le jeu de Langella, lui démontrant un total manque de confiance, on n’a pas besoin de ce plan pour comprendre son ivresse, lui qui joue sans problème un Nixon saoul. Si Howard tenait tant que ça à montrer la bouteille, il aurait été fort aisé de trouver un moyen de l’inclure dans la mise en scène sans passer par un gros plan, sans quitter l’acteur des yeux, il suffisait que Langella s’en empare pendant son monologue, joue avec ou prend une gorgée, bref il suffisait de l’intégrer dans l’interprétation. Mais Howard, comme la plupart des cinéastes aujourd’hui, ne sait pas quoi faire avec un bon acteur.

–     Et pourtant, la grande majorité des acteurs hollywoodiens sont formidables. Je comprends votre frustration, j’ai eu la même avec Matt Damon récemment dans The Adjustment Bureau : il est le seul intérêt du film, mais le gars qui tient la caméra ne sait tellement pas ce qu’il fait qu’il faut constamment se battre contre le cadre (dispersé) pour tenter d’apprécier son interprétation. C’est aussi le pire défaut des films de Christopher Nolan, et pourtant il se dote des meilleurs acteurs qui soient, jusque dans les rôles ultrasecondaires. À quoi bon?

–       Vous comprenez alors pourquoi il faut insister sur cette pauvre manière de mettre en scène les dialogues de nos jours. Il y a le visage, bien sûr, mais même si un acteur est capable d’afficher une ou même des nuances grâce à des sourcils éloquents, ces nuances sont niées par la mise en scène, comme si personne sur le plateau de tournage ou devant la table de montage ne les avait vues, à moins qu’ils s’en foutent. Le corps est nié par l’image, alors même si un acteur l’utilise, l’effet est annulé, il n’y a rien de plus à aller chercher dans l’usuel dialogue en champ / contrechamp que ce qui y est dit. Il n’y a là rien d’étonnant, remarquez, ces nouvelles technologies mentionnées plus tôt sont aussi de formidables outils pour effacer le corps. Comment converse-t-on aujourd’hui? Par téléphone, par courriel, par Twitter, par blogue, par forum, etc. Le cinéma ne représente plus le corps parce qu’on ne sait plus c’est quoi un corps.

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–       Ça me fait penser à Cavell : il disait, je ne sais plus où, que l’apparition du cinéma avait donné une forme tangible à une manière nouvelle de percevoir les relations humaines, une manière de se représenter aux autres. Le cinéma n’a pas inventé cette perception, il en témoigne, tout comme Facebook par exemple concrétise (plutôt virtualise) une certaine conception des relations sociales, mais celle-ci préexistait à Facebook. Le cinéma était si populaire à ses débuts parce qu’il correspondait exactement à une certaine image que la société avait d’elle-même, il est en déclin aujourd’hui parce que de nouveaux médias comme Facebook accomplissent mieux cette tâche. Le cinéma se fait moins populaire ces dernières années parce que, comme on l’a dit souvent, il doit rivaliser avec de nombreux nouveaux médias, de nouvelles images qu’il a décidé d’imiter plutôt que de combattre, un peu comme quand il a baissé les bras devant le règne nouveau de la télévision et de la vidéo maison au début des années 80 et que les cinéastes ont commencé à penser leur cadre en fonction de la diffusion certaine de leurs œuvres sur petit écran, tournant en 16 : 9 mais en gardant tout ce qui est important au centre de l’image, pour que les spectateurs qui voient le film sur leur télévision 4 : 3 ne manquent rien. Autant se débarrasser des extrêmes du cadre, comme aujourd’hui on pourrait se délester des acteurs.

–       Oui, c’est cela, on pourrait se contenter de leurs voix. Et si on suit cette logique, ce n’est pas vraiment du cinéma qu’on devrait se désoler, il continue de faire ce qu’il a toujours fait, nous offrir un miroir de la société, mais en réalité c’est cette société qui est désolante.

–       Seulement, le cinéma serait le parfait outil de résistance, parce qu’il rayonne d’une puissance éthique sans pareille, par la possibilité qu’il offre de présenter des corps en mouvement, se déplaçant dans l’espace et dans le temps. Si, comme le dit Wittgenstein, l’éthique ne peut être que décrite, quel autre média peut offrir des descriptions aussi justes et complètes que ce que le cinéma permet? Et c’est là que je dois formuler à nouveau une réserve sur ce que vous semblez vouloir me dire : si je suis effectivement déçu de l’état présent du cinéma, pas seulement hollywoodien d’ailleurs, même si l’on parle surtout de lui ici, il me semble que l’on peut encore y trouver quelque chose, que le portrait dressé ici est beaucoup trop sombre, que cette dimension éthique continue d’exister malgré tout…

J’étais emporté par le flot de la conversation, je cherchais tellement une conclusion à mon enquête, une phrase-clé qui résumerait tout, que jusqu’à ce moment j’avais à peine pris conscience de mon interlocutrice, mon attention était entièrement tournée vers les réflexions qu’elle m’offrait, mais en finissant ma phrase, sa présence s’imposa subitement à moi, alors qu’elle me jetait un regard curieux, attendant mes prochaines paroles avec un intérêt qui m’apparaissait sincère. Il y eut un long moment de silence, alors que je dévisageais enfin la femme devant moi… Les mots me manquent, ou plutôt, je n’ai jamais été apte à la description. Ironique, sans doute, que j’écrive sur le corps depuis plusieurs semaines et que je suis incapable d’en évoquer un avec mes mots, mais la description n’a jamais été mon fort, ni lorsqu’il convient de donner une image juste d’un film, ni lorsqu’il est question d’une personne ou d’un objet. J’ai de la facilité à parler des réflexions et des émotions qu’un film ou une personne me suscitent, je pourrais dire aisément par exemple que cette femme devant moi dégageait une joyeuse légèreté planant au-dessus d’un malaise certain, peut-être même d’un désespoir, que tous ses grands sourires ne pouvaient adéquatement cacher cette mélancolie, le genre de jeune femme intelligente, légèrement excentrique et aux accents cyniques qui pullule dans les comédies romantiques de type Sundance, mais je serais bien incapable de dire quoi, exactement, me donnait cette impression, si c’étaient ses yeux bleus assez froids malgré la bonne humeur qu’elle affichait, ou sa posture raide et un peu coincée contrastant bizarrement avec la pose nonchalante qu’elle prenait pourtant, avec son menton reposant sur la paume de sa main, les doigts sur la joue, un léger dodelinement, plus un flottement presque hypnotique dans son mouvement aérien, comme si sa tête était détachée du corps, séparée par sa main qui la soutenait dans les airs, un balancement qui traduisait soit une nervosité ou un amusement ou peut-être les deux, bref si sur le moment je voyais tout cela, je me sens aujourd’hui bien peu apte à en rendre compte d’une façon qui me satisfasse.

Une description en dit autant, peut-être même plus, sur la personne qui décrit que sur celle qui est décrite, alors que pourrait signifier une inaptitude à la description? Je ne sais pas, mais le cinéma, en matière de description, a certainement un avantage sur la littérature, lui qui peut montrer un corps entier sans avoir à le disséquer, et ainsi laisser le choix au spectateur d’écrire sa propre description. Chaque art a ses vertus, bien sûr, mais leurs moyens sont opposés: la littérature nous donne accès à l’altérité de l’intérieur, pour ainsi dire, c’est-à-dire que vous avez perçu mon interlocutrice telle que je vous l’ai décrite, je ne vous laisse pas vraiment le choix de la voir autrement, alors que vous auriez peut-être perçu ses gestes, dans la réalité ou sur un écran de cinéma, d’une tout autre manière (mais vous ai-je parlé d’elle ou de moi?) La littérature nous permet de connaître ce qu’en réalité nous ne pouvons que soupçonner, l’intériorité de l’autre, alors que le cinéma nous renvoie au contraire à ce corps de l’autre qui nous sera toujours étranger, qui cache plus qu’il révèle l’autre. Et je me demande si justement mon incapacité à la description ne vient pas de là, d’un scepticisme envers l’autre si aigu que je refuse de fixer ce que je perçois de lui en une image qui m’apparaîtrait trop réductrice, ou en tout cas imparfaite, non pas que je refuse ainsi de déformer l’autre, mais je ne parviens pas à me défaire de cette certitude que je serai toujours incapable de le connaître, que je n’ai pour ce faire que son corps et son langage, que la surface de ce qu’il est vraiment, alors je reviens toujours à ma manière de le percevoir, donc à moi plus qu’à lui, d’où ma facilité à parler de ma perception de lui (ces émotions et réflexions qu’il me suscite), mais moins de lui. Comment décrire ce qu’on ne connaît pas?

Je ne pensais pas encore à cela durant ce moment de silence, cette pause dans notre conversation, mais je me rappelais certainement la principale leçon léguée par Grant, lui qui nous montre comment vivre avec ce scepticisme nécessaire. C’est avec cette pensée en tête que je repris la parole, amenant sans m’en rendre compte une forme de conclusion à cette histoire.

à suivre…

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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