La tyrannie du plan-séquence

Un bon ami à moi pratique le métier de critique de cinéma. Je veux dire : un vrai critique de cinéma, qui est payé pour faire ce travail par des journaux respectables. Je tiens à le préciser parce que je ne voudrais pas que l’on s’imagine que je joue au fin finaud en parlant de moi à la troisième personne, ce n’est pas mon genre. Enfin, je crois qu’il est plutôt bon critique, mais ce n’est pas vraiment important : mon ami se distingue avant tout par sa sincérité, en ce qu’il écrit toujours sincèrement, dans ses critiques, sur ce qu’il a vu, en évitant scrupuleusement de ne pas parler de ce qu’il n’a pas vu. Je vous explique, en vous précisant que je vous raconte les choses telles qu’elles se sont produites, sans fioritures artistiques de ma part, alors si vous avez un problème avec mon récit, prenez-vous en à la vie. C’est de sa faute, je ne suis que le messager, et on ne tire pas sur le messager, right? À défaut d’autres choses, Kathryn Bigelow m’aura appris au moins cela.

Bon. Un peu par hasard, je suis tombé récemment sur le fil Twitter de mon ami, pas du tout imaginaire je vous l’assure, et j’ai été bien étonné de voir ces tweets, il y a environ deux semaines : lundi à 9h06, « je crois qu’il s’agit d’un plan-séquence », suivi, à 9h20, de « il s’agissait bien d’un plan-séquence », puis, quelques minutes plus tard, « et c’est une bombe ». Je ne savais pas alors de quoi il parlait, mais j’étais intrigué, non par le plan-séquence en question, je m’en fous un peu des plan-séquences, même si je les aime bien, plutôt par ce qui peut bien motiver quelqu’un à tweeter son habileté à identifier un plan-séquence, comportement qui m’apparaissait un peu étrange, même dans notre société contemporaine où il est de mise d’afficher publiquement tout ce que l’on fait en tout temps (je suis en train d’écrire). Je veux dire : il me semble que l’on n’est pas obligé d’être sincère à ce point. Mais je ne suis pas un vrai critique, alors j’aime mieux ne pas juger ce que je ne connais pas.

Je me rappelai alors cette anecdote ancienne, que je reliai aussitôt à ces tweets curieux : il y a quelques années, suite à la projection de presse d’Atonement de Joe Wright, mon ami discutait des mérites du film avec ses collègues critiques, qui rapidement ont tourné leur attention vers ce plan-séquence virtuose, vers le milieu du récit, qui est certainement l’un des plus grands mérites du film, en tout cas du point de vue de la critique. Mon ami, sincère comme toujours, et un brin candide, comme tous les gens trop honnêtes, a alors avoué qu’il n’avait pas remarqué qu’il s’agissait d’un plan-séquence, confession qui aussitôt fit taire l’assemblée, plongée pourtant dans une discussion aussi enivrante que subtile et raffinée sur les vertus inhérentes à la seule existence de ce plan-séquence. Mon ami, troublé par ce silence subit, croyant bien faire, et peut-être cette fois avec un brin d’idiotie que ses collègues ont tôt fait de remarquer, un peu durement mais avec justesse, mon ami, donc, à essayer de se rattaper en questionnant ce plan-séquence, en demandant que voulait-il dire au fond, et pourquoi, diable, Wright avait-il utilisé un plan-séquence à ce moment. Bien sûr, ses collègues n’étaient pas dupes, ils voyaient bien, comme ils le lui ont immédiatement reproché, que mon ami disait cela seulement pour tenter de faire oublier qu’il venait d’avouer son incapacité à reconnaître un plan-séquence, virtuose de surcroît. Ces critiques savaient bien qu’une personne saine, à l’esprit critique, ne questionnerait pas la validité d’un plan-séquence, qui, comme on le sait, ou peut-être qu’on ne le sait pas mais je vous assure que les critiques (ceux qui sont payés, moi je ne sais rien), eux, le savent, qu’un plan-séquence est nécessairement bon, que son existence est une chose bonne par essence, comme Dieu, le sexe, les fruits rouges ou mon opinion.

En somme, mon ami venait de confesser son athéisme devant une messe de fanatiques. Heureusement pour lui, cette comparaison est boiteuse, car contrairement à ce que l’on peut croire les critiques de cinéma sont plus tempérés que les terroristes islamistes des films d’action américains (films qui sont mauvais, on aura compris, parce qu’ils n’utilisent jamais de plan-séquence), alors mon ami échappa à la lapidation, et ne reçut comme seule punition que la conscience honteuse d’avoir failli à son métier de critique. À l’époque, lorsqu’il me raconta pour la première fois sa bévue, peu après l’avoir commise, il jurait avoir vu certains collègues baisser les yeux dans le doute, comme s’ils avaient voulu cacher quelque chose, alors que d’autres, plutôt que de la colère ou du mépris, lui auraient lancé des regards de sympathie, de compréhension. Bien sûr, mon ami faisait peut-être de la projection. Certes, il aimait mieux imaginer qu’il n’était pas le seul à avoir raté ce plan-séquence, mais ce désir brouillait-il sa perception au point de lui faire voir ce qu’il voulait plutôt que ce qui était? En narrateur absent, je ne peux trancher, mais je peux dire qu’aujourd’hui mon ami interprète ses propos d’alors sous cet angle de la cécité plus ou moins volontaire, et il revient sur cet accident de parcours, qui a retardé son ascension vers la gloire mais ne l’a pas complètement entravée, en en riant, en disant qu’il était bien stupide, alors, d’avoir cru que certains collègues, sincères comme ils le sont tous, mentaient pour protéger leur intégrité. Si je ne m’étais pas promis en introduction de demeurer objectif, je vous dirais que dans ces moments, lorsque mon ami évoque son moi passé pour s’en distancier, il a la voix curieusement vacillante, et je crois toujours déceler chez lui un soupçon d’amertume, peut-être d’incertitude, en tout cas il n’arbore pas en ces instants toute sa prestance critique. Je n’aime pas la psychologie de bazar (ce n’est pas pour rien qu’on la nomme ainsi), pourtant elle peut parfois être utile, même si elle risque ici de simplifier ces êtres complexes que sont les critiques.

Je vois les choses ainsi, en vous laissant démêler, dans cette histoire, l’impression de la réalité : le critique de cinéma doit relever la présence d’un plan-séquence dans tous les films qu’il voit. N’ayant pas accès malheureusement à ce monde ésotérique de la critique, je ne sais pas si les vrais critiques de cinéma signent un contrat quelconque stipulant qu’ils doivent faire ainsi, mais j’aime mieux croire qu’il s’agit d’une conviction intime, d’un impératif moral dont tout critique de cinéma hérite à la naissance, et qu’il tâche de respecter, sous le regard suspicieux de ses collègues, tous prêts à punir quiconque ose manquer de respect envers ce code déontologique transcendantal. Mon ami l’a appris à ses dépens : il ne faut pas seulement voir le plan-séquence, il faut en parler, parce que bien sûr le bon critique est sincère, je crois l’avoir déjà dit, alors il parle de ce qu’il voit. Or, si jamais au détour d’une conversation un critique se précipite vers un de ses collègues en disant « Tu as vu le plan-séquence? Quelle merveille, quand même, que cette habileté à ne pas fermer la caméra! Comment peut-on tenir aussi longtemps? Il faut des nerfs d’acier pour retenir aussi longuement cette envie, impérieuse chez tout réalisateur, de crier Cut! », alors le critique interpellé est perdu d’avance, peu importe s’il a vu ou non le plan-séquence en question. Il ne peut pas dire « Non, je n’ai pas vu », car ainsi il risque de perdre son emploi, mais s’il répond « Oui, je l’ai vu », il pourra toujours être accusé de mentir pour ne pas subir l’opprobre de ses collègues, et par conséquent il y aura toujours un doute sur la véracité de sa réponse, sur sa probité de critique, puiqu’après tout on lui a parlé du plan-séquence avant que lui-même n’en parle, et il ne peut plus prouver qu’il l’avait bien vue, cette bonté incarnée, avant qu’on la lui signale. Bref, c’est un cercle vicieux, et la situation est telle, aujourd’hui, que le critique qui tient à survivre dans ce métier cruel doit annoncer qu’il a vu un plan-séquence avant qu’un de ses collègues ne lui pose la question, pour pouvoir ainsi brandir la preuve qu’il l’a bel et bien vu, lui tout seul, sans l’aide d’un collègue.

J’ai fréquenté quelque peu les projections de presse, du temps que je croyais que c’était encore possible de faire partie de la critique (maintenant je sais bien que je n’ai ni la sincérité nécessaire, ni l’intuition d’un impératif moral quelconque), et j’étais toujours étonné alors d’entendre des chuchotements dans la salle, du genre : « Hey, tu l’as-vu? » Je pensais qu’on parlait ainsi de l’arrivée de Marc Cassivi dans la salle, qui nous auréolait de sa présence, mais maintenant je comprends bien : c’étaient des critiques pressés de publiciser leur reconnaissance d’un plan-séquence qui passait à l’écran, et que je n’avais peut-être pas su voir (et peut-être bien que Marc Cassivi rentrait aussi dans la salle à ce moment, et que ces murmures tenaient à signifier au maître que l’on avait vu le plan-séquence avant lui, ce qui n’est pas rien). Mon ami, bien sûr, s’est montré particulièrement ingénieux avec son Twitter, puisque plus personne ne peut l’accuser d’avoir manqué le plan-séquence dans 19-2, cet événement historique, qu’il a vu en projection de presse il y a deux semaines. Le monde entier peut donc attester qu’il a pu reconnaître lui-même, oui oui tout seul, comme un grand, avec seulement l’aide de ses propres yeux, et en toute sincérité, ce plan-séquence de quatorze minutes, qui est, on le répète, un événement historique, à marquer d’une pierre blanche dans les annales télévisuelles, qu’il faut se faire un devoir de mémoire de se rappeler, puisque l’on oublie bien vite les choses aussi importantes (d’ailleurs, tout cela me rappelle vaguement un événement récent, Sandy, Sandra quelque chose, je ne sais plus, mais bon, on s’en fout, 19-2, c’est historique). « C’est une bombe » a écrit mon ami, ce qui, au fond, n’est qu’un pléonasme indigne d’une plume aussi fine, puisque le miracle que constitue ce plan était déjà implicitement souligné quand il avait écrit « C’est un plan-séquence », d’où probablement le délai entre les deux tweets, comme s’il s’était subitement rappeler qu’il devait préciser pour les ignares, ses lecteurs non-critiques, qu’un plan-séquence, c’est bien.

Avertissement : contrairement à mon habitude, ce texte va maintenant prendre une tournure plus personnelle, alors si vous ne voulez pas pleurer sur mon sort, peut-être vaut-il mieux cesser de lire maintenant. Pour les curieux qui n’ont pas eu leur dose de voyeurisme téléréel cette semaine, je vous fais cet aveu, non sans vous mépriser un peu au passage pour votre intérêt déplacé envers mon intimité : je caresse toujours l’ambition d’être critique de cinéma. Oui, je sais, peine perdue, je n’ai pas besoin de vous pour me le remettre sous le nez, merci, mais ce rêve, que je sais inaccessible et que je désire peut-être d’autant plus que je le sais chimérique, cet espoir explique pourquoi j’ai regardé hier soir 19-2, dans une sorte d’ultime défi à moi-même, pour voir si je pouvais, moi aussi, célébrer la gloire du plan-séquence, comme un vrai bon critique de cinéma (ou de télévision, peu importe). Ce texte, donc, sert à faire mon deuil définitif du métier de critique, à refuser publiquement ce rêve, pour mieux me défaire de ses entraves ensorceleuses, en annonçant haut et fort, ce qui ne peut que provoquer le mépris des vrais critiques, au mieux leur rire moqueur, mais j’ai besoin, je crois, de cette claque dans la face pour enfin me défaire de ce désir ridicule, alors je le dis, et vous l’aurez compris : je n’ai pas aimé ce plan-séquence de 19-2, je n’ai pas envie de dire que « c’est une bombe ». Je n’approfondirai même pas le pourquoi de ma pensée, de toute façon si vous m’avez déjà lu vous le savez bien, et je n’ai pas envie de m’éterniser à nouveau sur le sujet, de toute façon vous allez encore me traiter de janséniste, ou je ne sais quoi. Et puis je ne suis définitivement plus critique, alors que vaut mon opinion, aussi bonne soit-elle par essence?

Je ne peux me retenir, quand même, de lancer cette remarque, qui aurait été mon legs de critique si jamais j’avais pu l’être : l’art, c’est plate à dire, mais ça ne sert pas à nous présenter les choses « telles qu’elles se passent pour de vrai dans la vraie vie». L’art, ça demande un point de vue, une perspective, ça prend des idées, et les choses « telles qu’elles se passent pour de vrai dans la vraie vie », ce n’est pas une idée, c’est l’absence d’idée, tout comme « une tuerie dans une école, c’est long, confus, chaotique et difficile pour les nerfs des policiers » n’est pas une idée mais une évidence qui ne mérite pas trente minutes de temps d’antenne. Bon, je me suis tanné de mon simple rôle de messager, de passeur, alors quelqu’un pourrait-il faire cette commission pour moi et en aviser les personnes concernées, je trouve cela trop épuisant. Si vous y parvenez, peut-être pourraient-ils en profiter plus que moi.

Sur ce, désolé pour cette parenthèse, retour aux divagations usuelles et aux jugements à l’emporte-pièce.

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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