David Foster Wallace sur American Psycho

Extrait d’entrevue:

Intervieweur: Mais au moins avec American Psycho je sentais qu’il y avait quelque chose de plus que juste ce désir de faire mal – ou que Bret Easton Ellis était cruel de la manière que vous disiez que les artistes sérieux doivent être prêt à être.

La réponse de DFW: Vous ne faites qu’adopter ce cynisme qui permet aux lecteurs d’être manipulés par une mauvaise prose. Je pense qu’Ellis et d’autres dépendent d’un certain genre de cynisme sombre pour attirer leur lectorat. Regarde, si la condition contemporaine est si désespérément merdique, insipide, matérialiste, émotionnellement retardée, sadomasochiste, et stupide, et si moi (ou n’importe quel écrivain) je peux m’en tirer en vous lançant des histoires avec des personnages qui sont stupides, vides, émotionnellement retardés, ce qui est facile puisque ces personnages n’ont pas besoin d’être développés. Avec des descriptions qui ne sont que des listes de marques de produits. Dans lesquelles des personnes stupides se disent des choses insipides. Si ce qui a toujours caractérisé une mauvaise littérature – des personnages plats, un monde plein de clichés et sans trace de l’homme, etc. – est aussi une description du monde d’aujourd’hui, alors cette mauvaise littérature devient une mimesis ingénieuse d’un monde mauvais. Si les lecteurs croient que le monde est stupide et superficiel et mesquin, alors Ellis peut écrire un livre mesquin et superficiel qui devient un commentaire mordant et pince-sans-rire sur la méchanceté de tous et de tout. Regarde man, la majorité du monde s’entendrait sans doute pour dire que nous vivons à une époque sombre, et stupide, mais est-ce que nous avons besoin de fictions qui ne font rien d’autre que dramatiser à quel point tout est noir et stupide? En temps de noirceur, la définition du bon art me semblerait être un art qui trouve et s’empresse de ressusciter ces éléments magiques et encore humains qui continuent de vivre et de briller malgré notre époque si obscure. La meilleure fiction peut avoir une vision du monde aussi sombre qu’elle le souhaite, mais elle va trouver un moyen de représenter ce monde en même temps qu’elle illumine les possibilités d’être vivant et humain dans celui-ci. Tu peux défendre American Psycho comme étant un résumé performatif des problèmes sociaux de la fin des années 80, mais ce n’est rien de plus que cela.”

La version originale en cliquant ici.

Je suis tombé par hasard sur cette citation à deux ou trois reprises cet automne (je pense que c’était à chaque fois pour répondre à ceux qui défendent la misogynie de Grand Theft Auto V en argumentant que c’est de “l’ironie”), et elle me hante depuis car elle articule avec perfection une idée qui me tracasse depuis quelque temps. En tout cas, je la mets ici, sans développer pour l’instant, en introduction au texte qui s’en vient, comme un petit à-côté en fait car je ne parlerai pas précisément de ce sujet, une césure dans ce que j’avais prévu (donc, Captain Phillips attendra).

Sylvain Lavallée Écrit par :

“Car une chose est d’apprendre à regarder les films « en professionnel » – pour vérifier d’ailleurs que ce sont eux qui nous regardent de moins en moins – et une autre est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire.” Serge Daney

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